Mai 1958 : une histoire encore inachevée

Photo prise le 15 mai 1958 des généraux Raoul Salan (C), Jacques Massu (D) et Edmond Jouhaud (G) au cours d'une réunion du comité de salut public au Palais du Gouvernement à Alger. Le comité de Salut Public destiné à préserver l'Algérie française s'était constitué 13 mai 1958 avec pour président le général Massu. AFP

Cette année marque le cinquantième anniversaire de Mai 68. Alors que cet événement va sans nul doute faire couler beaucoup d’encre, comme ce fut le cas lors de ses trentenaire et quarantenaire, les événements scientifiques (colloques, journée(s) d’études, publications d’articles et d’ouvrages) se rapportant au soixantième anniversaire de Mai 1958, eux, ne semblent pas se bousculer.

Déjà en 2008, la différence d’intérêt porté par la société et la communauté scientifique entre le cinquantenaire de Mai 1958 et le quarantenaire de Mai 68 était clairement visible, obligeant Jean Garrigues et Sylvie Guillaume à le faire remarquer dès la première page de l’ouvrage codirigé avec Jean‑François Sirinelli. Cela est regrettable puisque l’histoire de Mai 1958 reste encore « inachevée ».

Mai 1958 : une historiographie de qualité…

Dès les lendemains de l’instauration de la Ve République, des témoins et chercheurs publièrent des ouvrages pour essayer de comprendre comment la IVe République avait pu s’écrouler si facilement, sans que la population ne cherche à la défendre – elle l’enterra même en votant massivement pour la constitution proposée par Charles de Gaulle.

Ainsi, en 1959, Serge et Marry Bromberger s’interrogent sur les 13 complots du 13 mai, défendant l’idée qu’il n’y a en réalité pas eu de complot, tandis que Serge Barsalou, partisan de la IVe, admet les défauts de « la Mal Aimée » mais estime que sans la « crise algérienne », elle aurait pu prospérer. Michel Winock a produit des travaux très importants sur la fin de la IVe République, tandis que René Rémond et Odile Rudelle en ont renouvelé l’historiographie lors du trentenaire de la Ve République, en 1988.

La Fondation Charles de Gaulle apporta également sa pierre à l’édifice avec les colloques qu’elle organisa en 1998 puis en 2008 – l’un sur l’avènement de la Ve République et l’autre intitulé Mai 1958, le retour du général de Gaulle, pendant que René Rémond offrait pour le cinquantenaire son livre-synthèse 1958, le retour de De Gaulle.

En dehors des grands anniversaires, Mai 1958 ne fait guère d’émules. Histoire@Politique a bien consacré un numéro aux débuts de la Ve République en 2010, et Benjamin Stora nous a offert un excellent ouvrage sur De Gaulle et la guerre d’Algérie en 2012, mais rien de bien probant depuis.

… mais en assez faible quantité

Ouvrage de Christophe Nick.

Malgré la présence de ces travaux de bonne facture, la période reste assez peu traitée comparativement à sa « cadette » (Mai 68). Déjà, les deux colloques mentionnés plus tôt, organisés par la Fondation Charles de Gaulle, se firent en partie en opposition à la somme polémique de Christophe Nick paru en 1998.

Cette sorte de « tabou », de « loi de l’omerta », peut s’expliquer de différentes manières : le consensus par la grande majorité des citoyens et de la classe politique sur l’établissement de la Ve République (Emmanuel Macron la défend ardemment), la volonté de ne pas « salir la mémoire » de son avènement, mais aussi (et peut-être surtout) la prééminence des élites soixante-huitardes dans les strates politique, médiatique et culturelle de notre société.

Christophe Nick lors d’un débat sur Europe 1 (ne portant pas sur mai 1958)

Suite au cinquantenaire célébré en 2008, il n’y eut pas un seul colloque, pas une seule journée d’études pour s’intéresser à l’année 1958. Il y eut bien une réunion le 24 février 2017 qui se déroula au Sénat et traita partiellement du sujet en se demandant « Comment étudier l’histoire de la Ve République », mais rien de plus.

Entendons-nous bien : des colloques, séminaires et journées d’études sur la Ve République, il y en a régulièrement. Les publications sur la Ve sont également nombreuses. Seulement, ces travaux ne portent pas sur Mai 1958, mais sur des questions postérieures : la présidentialisation du régime en 1962, les changements ou continuités que peuvent amener les différentes élections présidentielles et législatives depuis 1969, les violences politiques qui découlent de Mai 68, l’alternance de 1981 ou encore la cohabitation de 1986. Encore une fois, la différence que l’on porte d’un mai à l’autre est flagrante et peut nous interroger sur les rapports qu’entretient une société avec son passé.

Tant d’horizons à explorer

Si Mai 1958 a eu droit à des travaux de grande qualité et commence à bénéficier du renouvellement historiographique depuis une décennie, certaines questions restent encore peu traitées. Ainsi, l’importance du contexte international est peu mise en valeur malgré l’intérêt que lui portèrent quelques chercheurs lors du colloque organisé par la Fondation Charles de Gaulle en 2008. Pourtant, elle eut un impact puissant sur les événements qui se déroulèrent cette année-là. De même, l’état d’esprit de la population française n’a pas eu droit à une étude approfondie et gagnerait à être sondé – des articles et chapitres d’ouvrages isolés ont pu s’intéresser à « l’opinion publique » à travers les grands journaux de l’époque et les sondages, mais il n’y a pas eu d’ouvrage consacré à la confrontation de ces sources avec les rapports des forces de l’ordre (RG, commissariat central, gendarmerie).

La « foi gaulliste » du temps du RPF et de la « traversée du désert » est peu interrogée, tout comme la question du degré d’implication de Charles de Gaulle et les informations qu’il possédait sur les « actions » (pro-)gaullistes en mai 1958. Là aussi, des articles et chapitres d’ouvrages traitent du sujet mais ne l’approfondissent pas.

Gageons que les chercheurs de toutes disciplines tenteront de répondre à ces questions (et à bien d’autres), et espérons que la société rendra justice à ces événements fondateurs de notre régime politique actuel.