Mai 68, du « mouvement des enragés » aux « élections de la peur »

Des salariés et des étudiants en grève manifestent à Paris le 29 mai 1968, pendant la grève générale de mai-juin 1968, lors du défilé organisé entre la Bastille et Saint-Lazare par le syndicat CGT, qui a rompu avec l'UNEF et la CFDT parce qu'ils ont applaudi au retour en France de Daniel Cohn-Bendit. AFP / Jacques Marie

Alors que la France s’apprête à commémorer les événements de mai-juin 1968, ceux-ci sont restés dans la mémoire collective comme une grande grève générale précédée d’une révolte étudiante pour de meilleurs droits (d’expression, salarial, sexuel). Les changements dans les mœurs sont indéniables, et les étudiants ont vraiment provoqué des affrontements de rue. Pourtant, les événements de Mai 68 et les élections de juin ne se résument pas à des débordements étudiants et des grèves qui seraient subitement apparus à Paris. Tout le pays est touché, et le déroulement de ces semaines mouvementées reste assez méconnu du grand public.

À l’origine de Mai 1968 : la révolte de Nanterre

Les premières étincelles démarrent deux mois plus tôt à l’université de Nanterre. Fondée en 1962 pour réduire le nombre d’étudiants dans les universités parisiennes surchargées, l’université de Nanterre, qui prône la proximité et une certaine liberté d’expression, ne parvient pas pour autant à dépasser le conservatisme de la société française (ordre, respect de la hiérarchie, séparation des genres, pas d’avortement ni de contraception, interdiction de parler de politique sur le campus, etc.). C’est pourquoi les étudiants de Nanterre, qui n’acceptent plus l’ordre établi, commencent à contester la situation. Dès la rentrée 1967, les étudiants réclament la libre circulation dans les dortoirs et en janvier 1968, Daniel Cohn-Bendit dénonce un rapport sur la jeunesse qui ne traite jamais de la sexualité – alors que cette question préoccupe beaucoup les jeunes de l’époque.

Le 22 mars 1968, près de 150 étudiants dirigés par Daniel Cohn Bendit occupent l’université pour protester contre l’arrestation d’opposants à la guerre du Vietnam. Ce « mouvement des enragés » en profite pour réclamer des changements culturels et sociaux importants qui bouleversent les générations précédentes : une libération accrue de la parole, de meilleurs salaires, une participation au fonctionnement de l’université, la suppression des concours de l’agrégation, une libération des mœurs… Face à cette occupation prolongée, le recteur finit par ordonner la fermeture de l’université le 2 mai, obligeant les « enragés » à migrer le lendemain à la Sorbonne.

L’occupation de la Sorbonne, élément déclencheur des révoltes étudiantes

L’arrivée du « mouvement des enragées », que l’on appellera bientôt « mouvement du 22 mars », obtient un soutien très actif de plusieurs centaines d’étudiants de la Sorbonne. Le recteur, qui craint des affrontements violents avec l’extrême-droite, demande à la police d’intervenir en faisant évacuer les lieux. L’arrivée des forces de l’ordre provoque de violentes rixes sur le campus et en dehors (279 étudiants et 202 policiers blessés) ainsi que l’arrestation de plusieurs manifestants.

Le 10 mai, de nouvelles manifestations étudiantes ont lieu pour demander la « libération » de la Sorbonne et des « prisonniers » étudiants. N’aboutissant pas au résultat escompté, des barricades sont montées dans la foulée le soir même et s’étalent sur plusieurs jours. Contrairement à certaines affirmations qui veulent que les événements soient « localisés essentiellement à Paris », ce phénomène se retrouve partout dans les grande villes universitaires du pays. Ainsi à Strasbourg, la faculté des lettres est prise le 11 mai au matin par les manifestants qui hissent le drapeau rouge et proclament « l’autonomie de l’université de Strasbourg » ; la faculté de médecine de Bordeaux subit régulièrement des dégradations (par cocktail Molotov notamment) et des vols ; des manifestations éclatent dans diverses facultés à Marseille, Tours, Lyon, Toulouse et d’autres. Pompidou, revenu d’Afghanistan le 11 mai, cède aux revendications des syndicats étudiants et rouvre les universités.

Quand les syndicats s’en mêlent

Ne voulant pas laisser l’exclusivité de la révolte aux étudiants, les différents syndicats appellent le 11 mai à une grande manifestation sur Paris le 13. L’objectif officiel est de soutenir le mouvement étudiant et dénoncer « la société de consommation, le culte de la croissance économique et le chômage inhérent aux régimes capitalistes (200 000 chômeurs enregistrés…) ». Officieusement, il s’agit pour les syndicats de se greffer sur la « révolte étudiante » et d’essayer de contrôler un mouvement qui a démarré sans eux. Les estimations varient énormément, mais le chiffre le plus probable est celui donné par la préfecture de police (230 000), l’ORTF cherchant à minorer le phénomène en annonçant 170 000 personnes dans la rue et les syndicats désirant se montrer en position de force (500 000). Des manifestations similaires ont lieu en même temps dans d’autres grandes villes de France.

Manifestation du 13 mai 1968 à la place de l’Horloge (Avignon). Flickr

De Gaulle, qui ne s’inquiète guère de la situation, laisse Pompidou s’en occuper et part en voyage officiel en Roumanie du 14 au 19 mai. Contre toute attente, la grève générale ne va pas s’arrêter au 13 mai. Au contraire, elle se répand dans tout le pays et dure jusqu’au 14 juin. Les exhortations contre de Gaulle et le régime se multiplient, les violences aussi, et la plupart des régions ne sont plus réapprovisionnées, ou que partiellement.

Le pouvoir doute

Couverture d’un numéro du journal Action qui détourne le chant pétainiste « Maréchal, nous voilà » Wikimedia, CC BY

Pendant que les manifestants accusent de Gaulle de fascisme et souhaitent sa démission (« dix ans, c’est trop ! », « la chienlit, c’est lui »), de nombreux militants gaullistes se relaient bénévolement pour remplacer les grévistes afin que la capitale puisse continuer de fonctionner, et les plus rugueux n’hésitent pas à se lancer dans des bagarres avec les manifestants. Le premier ministre Georges Pompidou, qui cherche à temporiser, lance des négociations avec les syndicats qui aboutissent le 27 mai aux accords de Grenelle (du nom de la rue où se trouve Matignon). Ces derniers font de nombreuses concessions aux syndicats, dont les plus marquantes sont une augmentation de 35 % du smic et le passage aux 40 heures. Cette victoire indéniable des syndicats ne satisfait pas pour autant les salariés grévistes qui poursuivent leur mouvement. La situation semble alors désespérée pour le régime : les membres du gouvernement s’affolent et les élus disparaissent. Des témoignages – parfois douteux – vont jusqu’à dire que des élus gaullistes cacheraient leur étiquette politique et jetteraient leur écharpe par peur d’être « lynchés » par la foule s’ils étaient reconnus. En tout cas, il est certain que la Majorité sombrait dans l’incertitude durant les derniers jours du mois de mai. Même de Gaulle, qui semble perdre le contrôle, finit par s’éclipser le 29 mai à Baden-Baden sans prévenir personne. Contre toute attente, le président n’abandonne pas les rênes du pouvoir et revient plus fort que jamais.

Les élections législatives de juin ou « les élections de la peur » ?

Le 30 mai 1968, le général de Gaulle revient sur le devant de la scène lors d’un discours radiodiffusé capital pour la suite des événements : il dissout l’Assemblée nationale, annonce des élections législatives pour le mois de juin, le déroulement d’un référendum dans les mois à venir, et surtout, l’accusation d’un complot (inter)national qualifié de « subversion » du communisme « totalitaire ». Faisant appel à l’organisation de « l’action civique », il laisse le Service d’action civique (SAC), le sulfureux service d’ordre gaulliste, organiser avec d’autres mouvements gaullistes une marche de soutien au général-président.

Le succès de cette manifestation, qui rassemble près d’un million de personnes venues de tout horizon, est tel que des actions semblables ont lieu le lendemain et le surlendemain dans de très nombreuses autres villes du pays. Si la manifestation parisienne gaulliste est parfaitement maîtrisée, celles organisées par les CDR (Comités de Défense de la République, créés par les gaullistes pour obtenir le soutien d’un maximum de citoyens qui voudraient défendre la Ve République et le gouvernement) connaissent parfois des débordements face à des contre-manifestants. Néanmoins, le régime semble avoir bel et bien repris les choses en main.

La campagne législative se déroule très vite et en moins d’un mois, les résultats tombent. Mis à mal lors des législatives de 1967, le mouvement gaulliste Union pour la Défense de la République (UDR, nouveau nom adopté en juin 1968) remporte 293 des 485 sièges à l’Assemblée nationale, lui accordant la majorité absolue. L’apport de ses alliés (PDM, RI, DVD) fait que la Majorité rassemble 394 sièges. Pour les forces de gauche, c’est la débâcle. Immédiatement après la proclamation des résultats, des mouvements de gauche et d’extrême-gauche accusent le régime d’avoir « tronqué » les résultats en tenant un discours volontairement effrayant et accusateur à leur égard pour obtenir le soutien des citoyens qui n’auraient agi que par peur de la « subversion marxiste ». D’où le qualificatif d’« élections de la peur ». Il est vrai que les gaullistes et leurs alliés ont beaucoup joué sur la peur de l’anarchie et d’une dictature communiste…

Les événements de mai-juin 1968 sont marqués par une succession d’événements souvent imprévus et incontrôlables, qui en engendrent d’autres dans leur sillage. Il y a des milliers de blessés, et l’on recense au moins sept morts (https://www.amazon.fr/Moment-68-Une-histoire-contest %C3 %A9e/dp/2020898918, p. 42) dont celles du lycéen maoïste Gilles Tautin (10 juin) et du commissaire de Lyon René Lacroix (24 mai).

La paralysie quasi-générale du pays met à mal le général de Gaulle qui va pourtant connaître son apogée juste après (manifestation triomphale du 31 mai, majorité absolue des gaullistes à l’Assemblée nationale). Loin de faire table-rase du passé, le président lance une réforme de l’université qui essaie tant bien que mal de satisfaire les revendications étudiantes sans pour autant froisser un Parlement plus anticommuniste et conservateur que jamais. Le référendum du 27 avril 1969 devait permettre l’apport de réformes ambitieuses (décentralisation par la régionalisation et réforme en profondeur du sénat). Cependant, le référendum devient rapidement un plébiscite, la question qui se pose aux yeux des Français devenant de plus en plus « pour ou contre de Gaulle » et non « pour ou contre ces réformes ». La victoire du « non », incite l’homme du 18 juin à quitter ses fonctions le lendemain, marquant ainsi l’histoire de France à jamais.

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