Mai 68 : la deuxième naissance du travail social

Employées d'EPHAD manifestant à Marseille pour plus de moyens le 30 janvier 2018. Anne-Christine Poujoulat/AFP

Les manifestations de ce début d’année 2018 ne laissent aucun doute : le secteur social français semble à bout de souffle. L’épuisement des personnels des EHPAD (établissements hébergeant des personnes âgées dépendantes), les failles de la protection de l’enfance, le manque d’éducateurs de rue dans des quartiers chauds font régulièrement la une des journaux.

En France, le travail social a connu d’intenses transformations ces dernières décennies, liées aux évolutions de la société, aux problèmes sociaux (précarité économique, chômage, exclusion, handicap et protection de l’enfance, etc.), et à l’émergence de nouvelles problématiques (logement, travailleurs pauvres, souffrance psychique, etc.).

Également marqué par une forte croissance, ce secteur, parmi les plus dynamiques de l’économie française, compte plus de 1,7 million de salariés, dont 1,2 million de travailleurs sociaux, 36 000 établissements ou services sociaux et un important tissu associatif assurant la gestion de nombreux établissements.

Mais c’est en 1968 que le travail social a connu un véritable tournant, porté par une série de revendications plus anciennes.

Un secteur né de la révolte contre les inégalités

Ce secteur professionnel est né à la fin du XIXe siècle d’une révolte contre l’injustice face à la pauvreté et à ses répercussions.

Il s’est développé dans le contexte d’une transformation sociale et économique dont la violence des impacts sur les populations a justifié très tôt de multiples formes de solidarité. Parmi celles-ci, émergent au début du XXe siècle des actions portées pour beaucoup par des femmes, elles-mêmes placées dans le même statut d’incapacité juridique que les mineurs.

Par Le Petit Parisien, le procès de Mlle Bassot, 3 mars 1909. BNF/Gallica/Wikimedia

Marie-Jeanne Bassot a été ainsi l’incarnation de ce point de départ, en raison de son implication dans la création de la première « maison pour pauvres ». Celle-ci était une sorte de permanence qui préfigure le centre social, appelée encore « résidence sociale » en France, en 1896 et pensée sur le modèle des settlements anglais.

L’action de la jeune femme bénéficia par ailleurs du soutien de la presse et de l’opinion publique. Son propre père (le général Bassot) l’avait enlevée en 1908, convaincu de son irresponsabilité. Il fut condamné, et la philanthropie de Mademoiselle Bassot encensée.

Son action symbolisa ainsi l’engagement citoyen de nombreuses dames de bonne famille qui, dès 1896, se donnaient déjà le titre de travailleuses sociales. L’appellation est d’ailleurs reprise par l’Association des travailleuses sociales, créée en 1922. La même année, la Fédération des centres sociaux se structure à partir d’une vingtaine d’initiatives semblables qui avaient toutes en commun de mobiliser quasi exclusivement des femmes de milieux aisés. Ces dernières, en s’impliquant dans la vie active d’une manière bénévole entendaient bien ne pas se laisser enfermer dans l’espace domestique.

Photographie de la résidence Toynbee Hall en 1902, l’un des premiers « settlements » anglais (situé dans un district de Londres) qui servit de modèle aux premiers centres sociaux français. World Today magazine, avril 1902/Wikimedia

De ces actions militantes, il résultera un double mouvement de professionnalisation et d’institutionnalisation, avec la création de diplômes spécifiques : infirmière-visiteuse de l’enfance et de la tuberculose, surintendante d’usine, puis assistante de service social (terme exact raccourci communément sous la forme « assistante sociale ») dans le prolongement de la création des assurances sociales et des allocations familiales.

Influence chrétienne

Le catholicisme social a également contribué à ce mouvement par la création de plusieurs écoles de travail social. On pense ainsi à l’ouverture par l’Abbé Plaquevent (à l’origine des éditions du Seuil) de l’Institut « pédotechnique » Saint-Simon à Toulouse, en juin 1941.

Au début des années 50, beaucoup d’éducateurs spécialisés entrent par ailleurs dans le métier après la lecture des romans de l’écrivain catholique Gilbert Cesbron.

Affiche du film à succès (avec Jean Gabin), issu de l’ouvrage éponyme « Chiens perdus sans collier », de Gilbert Cesbron (1955). Le livre qui raconte les péripéties de deux jeunes délinquants fut tiré à plus de 3 millions d’exemplaires. AlloCiné

Mais les tensions demeurent notamment autour de la question des valeurs et de la laïcité.

Vers un ordre moral

Le secteur social et médico-social s’autonomise ensuite progressivement vis-à-vis du monde de la santé. Il donne naissance à des modes d’organisation corporatistes, avec un encadrement par l’État de plus en plus serré.

Une branche professionnelle se met en place, avec des fédérations d’associations telle la puissante Union nationale inter-fédérale des œuvres et organismes privés sanitaires et sociaux (UNIOPSS) en 1947. Le monde du travail social doit composer avec des associations de parents d’enfants handicapés qui obtiennent la reconnaissance d’utilité publique de l’Union nationale des associations de parents et amis de personnes inadaptées (UNAPEI) en 1963.

Les syndicats de salariés pour les établissements de l’enfance inadaptée se mobilisent et obtiennent l’adoption de la convention collective du 15 mars 1966.

Tout cela conduit à un paysage qui se rigidifie et dont la génération montante, moins marquée par le catholicisme social, plus attirée par une culture libertaire, a de plus en plus de mal de se satisfaire.

Les mises à l’écart des supposés « déviants » dans des institutions fermées (on parle dès les années trente des « bagnes d’enfants ») dérangent de plus en plus, faisant écho aux idéologies développées sous le nazisme encore proche.

Belle-Île-en-Mer, vestiges des anciens bagnes d’enfants de la fin XIXᵉ siècle, TB Quiberon.

Et ce d’autant plus que les psychiatres prennent la tête de la plupart des écoles d’éducateurs à partir des années 1940 avec des personnages marqués par l’hygiénisme (voire l’eugénisme) avec notamment des personnalités telles que Georges Heuyer et Robert Lafon, alors gardiens du temple du travail social. Georges Heuyer, fondateur de la psychiatrie infantile, a été un des adhérents de la Société française d’eugénisme, créée en 1913. Robert Lafon, fondateur de l’Institut régional du travail social de Montpellier, a eu les mêmes préoccupations. Or ce professeur de psychiatrie – qui a innové en décloisonnant les cultures professionnelles via une méthode dite de « psychopédagogie médico-sociale » – a présidé pendant longtemps le Centre technique national d’études et de recherches sur les handicaps et les inadaptations (CTNERHI).

Mai 68 : rupture et irruption de la jeunesse

En Mai 68, la mobilisation des jeunes travailleurs sociaux se dirige ainsi non pas contre les services de l’État, mais contre le CTNERHI, qui symbolise toute une organisation corporatiste figée dans le passé.

Si la brève occupation de ses locaux à Montrouge – où siège désormais l’actuel Institut régional de travail social – a été la seule action nationale significative, elle a néanmoins marqué les mémoires.

Les actions individuelles, marquées par une forme d’auto-organisation spontanée et une nébuleuse de personnalités charismatiques, vont ouvrir de nouveaux champs de pensée pour les travailleurs sociaux, de nouvelles manières d’agir.

Un ancien élève éducateur que j’ai connu se rappelle qu’il avait fallu déposer une demande auprès du directeur de son école d’éducateurs de la région parisienne pour aller à Paris voir ce qui se passait. À l’époque, les élèves vivaient en internat obligatoire, et dépendaient de leurs parents et de leur l’institution…

De ce point vue, Mai 68 aura été un choc considérable dans une ambiance ludique, juvénile, y compris dans les temps d’apprentissage de la violence. La libération de la parole avait alors à la fois impacté les pratiques (approches plus individualisées, plus ouvertes) et ouvert à des délires que certains ont payé cher (suicides, poursuites pénales, décompensations menant à la psychiatrie, déclassement professionnel…).

Retour aux valeurs originelles

Le mouvement a aussi décuplé l’intérêt pour les enjeux internationaux notamment avec le soutien aux mouvements de libération (Vietnam, Amérique latine…) et la découverte de mouvements alternatifs : nouvelles écoles anglaises, antipsychiatrie, psychiatrie démocratique italienne…


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Le contexte est alors propice à un retour aux valeurs d’origine du travail social, en particulier la proximité avec les publics exclus : on héberge chez soi des personnes en errance, des jeunes fugueurs. L’esprit critique, de plus en plus affûté, génère en même temps une forte demande de reconnaissance sociale, marquée par la prolifération d’ouvrages – plus ou moins critiques – consacrés au travail social.

Dans Mauvaises pensées d’un travailleur social (1977) le jeune sociologue devenu ensuite écrivain, Jean‑Marie Geng, décrivait alors le travailleur social comme :

« le bien-pensant par excellence, celui qui, pour leur bien, fait aux autres ce qu’il ·ne voudrait (pas) qu’on lui fît, sans mettre en cause les mécanismes sociaux qui produisent la misère individuelle, sans questionner sa propre misère, dont son altruisme est symptôme. »

Les débats sur les rapports entre travail social et contrôle social témoignent par ailleurs de réflexions sur les préoccupations personnelles. La montée d’un certain nombrilisme ou de formes d’hédonisme propres aux discours de militants dans les années 68 justifiaient aussi l’idée de se sacrifier, de donner la priorité au collectif, à la communauté, voire au chef.

Solutions alternatives et angéliques

Autre caractéristique du « moment 68 », le droit suscite la plus grande défiance. La loi est perçue comme lointaine, illisible et injuste. On estime que le travail relationnel perdrait ses vertus spontanées s’il fallait l’accompagner d’une quelconque formalisation.

L’éducateur laisserait place à un « fonctionnaire de l’altruisme », à un « socio-clerc » ou à un « éducastreur », pour reprendre le mauvais jeu de mots de Jules Celma.

La critique de toutes les formes d’enfermement dans les années soixante et soixante-dix a ainsi donné naissance à de multiples initiatives pour trouver des alternatives concrètes aux institutions existantes. Les lieux de vie, installés dans leur grande majorité à la campagne, reposent alors sur la valorisation de la vie communautaire, du partage du quotidien, de la liberté.

Ces lieux d’expériences existentielles, influencés par exemple par les travaux du pédagogue Fernand Deligny (1913-1996) se présentent parfois comme des « territoires du désir ». Ils impliquaient un engagement total des « permanents » et un refus des clivages : vie privée-vie professionnelle, enfants-adultes…

Ce gamin, là (Fernand Deligny et Renaud Victor, 1975).

Il aura fallu un certain nombre de déboires judiciaires, en particulier l’affaire du Coral en 1982, pour que certains éducateurs prennent conscience des inconvénients de leur angélisme et de leur méconnaissance du droit. Cette affaire avait mis en cause des personnalités connues à propos d’abus sexuels sur mineurs dans le lieu de vie du Coral, dans le Gard, et du décès de l’un d’eux. Elle avait conduit à un recadrage juridique des lieux de vie au moment de l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand.

Cela étant, un grand nombre d’institutions, notamment des centres d’hébergement, conservent des fonctionnements aux antipodes de ce que Mai 68 avait laissé espérer.

Vers une approche plus humaniste

Si Mai 68 a transformé l’ensemble de la société sous l’angle du rapport à l’autorité, cela a été d’autant plus fort chez les travailleurs sociaux, marqués désormais par une approche humaniste et démocratique de la prise en charge des personnes les plus vulnérables.

« Le travailleur social de cette fin de siècle, c’est quelqu’un qui, ne sachant pas où il va, ni comment y aller, ni d’ailleurs pourquoi, y va quand même » disait alors Guy Wattier, ancien élu de Meurthe-et-Moselle. Cette phrase témoigne bien de la perception qu’on avait dans les années post-68 des travailleurs sociaux et de la perplexité et l’admiration dont ils faisaient l’objet.

L’émiettement croissant des institutions, de la diversité des publics concernés et des catégories d’acteurs fragilise toujours le secteur. Le seul diplôme d’État d’éducateur spécialisé avait été créé en 1967. Tous les autres diplômes sont postérieurs à 1970 et participeront assez tardivement à l’explosion de la formation professionnelle en général, à partir de la loi du 16 juillet 1971.

Le regard reste critique vis-à-vis des institutions, des logiques de marché, du new public management (généralisation d’une conception managériale qui donne priorité à la performance aux dépens des valeurs du service public). Cependant les professionnels ont désormais renforcé leurs compétences, voire leur expertise.

Ils se repositionnent peu à peu face à une série de changements assez radicaux inscrits dans différentes réformes législatives.

Ainsi, ils ont dû faire face à la décentralisation des formations sociales et, pratiquement dans le même temps, à la réforme de tous les diplômes du travail social avec, à partir de 2004, une nouveauté : l’institution de référentiels (de compétences, de formation, de certification…).

Quel devenir pour le travail social ?

En 2018, les questions posées par le travail social sont pour l’essentiel les mêmes depuis son origine : quel sens donner à l’action sociale ? Comment favoriser l’autonomie en vue d’un exercice effectif de la citoyenneté tout en protéger les personnes lorsqu’elles se trouvent démunies ?

Une nouvelle étape a été marquée par la publication du décret du 6 mai 2017 qui, pour la première fois de son histoire, donne une définition officielle du travail social et lui reconnaît une place dans le code de l’action sociale et des familles.

D’autre part, de nouveaux chantiers sont ouverts dans le cadre du Haut conseil du travail social à propos de l’usage croissant du numérique, des radicalisations, du développement du pouvoir d’agir et de la participation des personnes accompagnées…

Verra-t-on une troisième naissance du travail social ?


L’auteur a récemment publié Guides Santé Social, Dunod, 2017.