Mitterrand et Poutine contre Hollande et Eltsine, ou comment « incarner » la fonction de dirigeant

Vladimir Poutine reçoit François Hollande, le 26 novembre 2015, au Kremlin. Kremlin/Wiikimedia, CC BY-SA

On reproche souvent aux dirigeants politiques de mal incarner leur fonction. Le chef doit cacher son corps, ses sentiments, sa vie privée, sa sexualité. François Mitterrand ou Vladimir Poutine y sont remarquablement parvenus, tandis que François Hollande ou Boris Eltsine ont, au contraire, fait preuve d’une certaine légèreté en la matière.

Les deux corps du Président

En janvier 2014, François Hollande se fait photographier sur un scooter, en train d’aller rendre visite à sa compagne, Julie Gayet. Épisode désastreux pour celui qui prétendait incarner une présidence « normale ». Rien de plus anormal, en effet, aux yeux de l’opinion, que l’image d’un Président exhibant sa vie intime.

François Hollande n’a pas tiré les leçons de l’essai de l’historien Ernst Kantorowicz sur les deux corps du roi.

Le chef, à partir du moment où il est investi de sa fonction de commandement, se dédouble : il est à la fois lui-même et l’institution qu’il incarne. Ne dit-on pas justement « incarner » ? La métaphore est révélatrice : la fonction du Président est vue comme un deuxième corps se superposant à celui de l’être humain. Une figure de style qui nous permet aussi de bien comprendre ce que le groupe social attend de son dirigeant.

Les deux corps ne sont jamais mis au même niveau : une fois intronisé ou élu, le chef doit dissimuler son corps humain, soumis au vieillissement physique et à tous les aléas de la nature au profit du corps institutionnel, censé être inaltérable, qui l’enrobe et le transfigure. L’homme devenu Président n’est plus, dès lors, un simple individu, mais l’incarnation du groupe ; il est revêtu de majesté.

C’est pour cette raison que les sujets du roi comme les concitoyens du Président condamneront toujours l’individualisme du chef, mais loueront, au contraire, comme des qualités, ses efforts au service de la communauté. Le chef sachant incarner sa fonction gagne une forte légitimité, souvent doublée d’une réelle popularité.

Caricature de Louis XIV par Thackeray (1840), intitulée : « Ce qui fait le roi » (« What makes the king »). DR

François Hollande n’y sera vraiment parvenu qu’une seule fois au cours de son quinquennat : après les attentats de janvier 2015. Il endosse alors pleinement le rôle présidentiel et enregistre aussitôt un fort gain de popularité. Mais, depuis, il a replongé dans une anormalité suicidaire. Le livre intitulé Un président ne devrait pas dire ça, publié en octobre 2016, le fait plonger au plus bas niveau de confiance jamais atteint par un président : 4 %. Deux mois plus tard, il est obligé de renoncer à briguer un second mandat.

Son prédécesseur, Nicolas Sarkozy, avait déjà ouvert la voie vers ce type de renoncement à la majesté présidentielle. En janvier 2008, il prononce sa petite phrase autodestructrice, devenue fameuse, lors d’une conférence de presse : « Avec Carla, c’est du sérieux ! ».

Le président se met à nu et, de surcroît, en public, devant 600 journalistes ! Il expose sa vie privée, au détriment, forcément, de l’institution qu’il devrait incarner et à l’opposé de ce que la majorité des citoyens attendent du chef de l’État.

Les apparences comptent

De ce point de vue, la culture politique française demeure très imprégnée de l’héritage de la monarchie : comme à l’époque de Louis XIV, les apparences comptent. Le chef n’est pas n’importe qui. François Mitterrand l’avait parfaitement compris ; c’est pourquoi, jusqu’à la fin de sa présidence, il dissimula scrupuleusement l’existence de sa fille, née hors mariage.

Ironie de l’histoire : dans son allocution maladroite, Nicolas Sarkozy faisait justement référence à François Mitterrand, pour le critiquer et se distinguer de lui ; il souhaitait s’inscrire « en rupture avec une tradition déplorable de notre vie politique : celle de l’hypocrisie ». Grossière erreur : l’hypocrisie en question est une nécessité politique, inscrite dans la définition même du chef depuis au moins cinq mille ans. C’est un invariant de l’histoire humaine. Les normes qui ont permis de fabriquer les premiers chefs en Mésopotamie et en Égypte, à l’aube de l’histoire de l’humanité, sont toujours en vigueur aujourd’hui. Nicolas Sarkozy va payer cher son refus de se conformer à cette très ancienne règle implicite.

Plus grave encore que la bourde de Sarkozy ou la sortie en scooter d’Hollande, l’affaire Monica Lewinsky, en 1998, a été désastreuse pour Bill Clinton, obligé d’évoquer de manière très crue ses relations sexuelles. Déshabillé, le président en est réduit à devenir l’acteur, bien malgré lui, d’une sorte de film pornographique dégradant. Clinton parvint néanmoins à échapper à la procédure de destitution lancée à son encontre.

Plus tard, le candidat pressenti à l’élection présidentielle française de 2012, Dominique Strauss-Kahn, fera lui aussi les frais d’une mise à nu qui le condamna d’avance à ne plus pouvoir incarner la fonction de chef de l’État.

Corps athlétique contre corps malade : Poutine face à Eltsine

La Russie offre un intéressant cas d’école à travers l’opposition entre le corps de Boris Eltsine et celui de son successeur Vladimir Poutine. Le premier, dans les années 1990, fait figure de président indigne : alcoolique, blagueur et bouffon, incapable de se tenir en public. Il titube lors des cérémonies officielles ; il s’effondrerait même s’il n’était pas retenu in extremis par des membres de son entourage. De nombreux Russes se sentent humiliés par cet affichage d’un corps malade et ridicule.

Vladimir Poutine va s’employer, au contraire, à diffuser une image radicalement opposée et, par la même occasion, conforme à la figure intemporelle du chef. Ses biographes officiels racontent l’histoire de son corps ; Poutine a commencé à s’adonner au sport dans sa jeunesse, à Saint-Pétersbourg, afin de s’imposer à la tête d’une meute d’enfants d’ouvriers qui jouaient dans la cour de son immeuble. À cette époque, le futur Président était chétif ; sa démarche était mal assurée. Et pourtant, le jeune homme parvient à transcender ses défauts initiaux qui auraient pu mettre son avenir en péril ; il remodèle lui-même son corps et s’impose une démarche droite. Sous-entendu : il est désormais qualifié pour les plus hautes fonctions.

Dans cette histoire, le corps régénéré de Poutine symbolise l’État russe, précédemment affaibli et corrompu, que le Président a pour mission de redresser et de renforcer. D’où les nombreuses images de Poutine, sportif et athlétique, diffusées en Russie. En parallèle, le président russe ne dit rien de sa vie privée, laissant la presse mondiale fantasmer sur ses relations réelles ou supposées.

Le chef ne peut pas faire n’importe quoi. Corps et comportement lui sont dictés par des attentes inscrites dans la culture politique de ses concitoyens ou de ses sujets. Il doit adopter une certaine tenue, maintenir des apparences ; sa fonction est codifiée par des stéréotypes aussi vieux que l’histoire humaine.

C’est aussi ce qu’a rappelé, à ses dépens, François Fillon : on n’imagine pas « le général de Gaulle mis en examen ». Pas plus qu’Alexandre le Grand vaincu au combat, ni Ramsès II n’honorant pas les grands dieux de l’Égypte. La « normalité », quand elle incarnée par le chef est source d’une autorité solide et durable


Christian-Georges Schwentzel a récemment publié La Fabrique des chefs, d’Akhenaton à Donald Trump, éditions Vendémiaire.