Multinationales et crise politique : faut-il vraiment sortir du Venezuela ?

Manifestation de l'opposition, le 1er mai, à Caracas. Ronaldo Schemidt / AFP

La récente cessation des activités de General Motors au Venezuela suite à la confiscation d’une de ses usines pose la question de la pérennité des activités des entreprises dans un pays en proie à une violente crise politique et sociale. Est-ce pour autant le moment de partir ? Quels sont les risques encourus ? Cette situation pose la question de savoir si les entreprises multinationales, si elles cessent leurs activités, ne vont pas aussi contribuer à aggraver une situation déjà critique.

En effet, l’économie vénézuélienne est dans une situation déplorable. Elle est en récession pour la troisième année consécutive et les experts estiment que 25 % de sa population est au chômage (contre 7,4 % en 2015). Ce chiffre pourrait même monter jusqu’à 28 % l’année prochaine. Par ailleurs, celle-ci souffre de pénurie de nourriture et de médicaments et l’économie connaît une inflation galopante (720 % en 2016, avec une prédiction de 2000 % par le FMI pour 2018).

Des signaux déjà inquiétants

De larges pans de l’économie vénézuélienne avaient déjà été nationalisés depuis plusieurs années, principalement dans l’industrie pétrolifère, l’énergie, l’industrie de la construction et les télécommunications. La situation actuelle est en fait le fruit d’une longue escalade de l’interférence étatique dans la conduite des affaires. Déjà en 2006, Hugo Chavez, dans le cadre de la révolution bolivarienne, avait repris le contrôle de deux puits de pétrole exploités par Total et Eni en soumettant les entreprises à une participation majoritaire de l’État à hauteur de 60 % afin de reprendre la main sur la production de pétrole et de redistribuer la rente pétrolière. En 2013, sous la présidence Maduro, l’État avait également saisi plusieurs magasins de la chaîne de matériel électronique Daka pour avoir pratiqué des prix jugés trop élevés.

Arguant de la détérioration de la situation économique du pays, Procter & Gamble, Pepsi, Delta et Kimberly-Clark (fabriquant de la marque Kleenex) ont déjà réduit considérablement et/ou arrêté leurs activités dans le pays l’année dernière (comme General Motors qui a arrêté de produire des voitures en 2015). Suite à sa fermeture en juillet 2016, jugée illégale, l’usine de Kimberly-Clark a alors été saisie et occupée par le gouvernement.

Plus préoccupant encore, lors de l’une de ses allocutions en mai 2016 devant son parti, le Président Nicolás Maduro a ouvertement menacé de mettre en prison les dirigeants des entreprises ayant stoppé leur production et a déclaré un nouvel état d’urgence de trois mois pour combattre « l’agression étrangère » et mieux distribuer les ressources alimentaires. Cette menace est intervenue juste après l’arrêt de la production de bière de la plus grande entreprise agroalimentaire du Venezuela, Polar Group.

Des options juridiques et des réactions politiques limitées

La dernière saisie de l’usine de General Motors à Valencia, la semaine dernière, qui employait 2 700 travailleurs, pourrait bien marquer le début de nombreux départs du pays pour d’autres multinationales. Bien entendu, l’entreprise a fortement contesté cette saisie et a déclaré vouloir conduire une action juridique contre le gouvernement au Venezuela mais aussi en dehors du pays pour faire valoir ses droits.

Le président Maduro, en septembre 2014. Global Panorama, CC BY

Cependant, les options sont assez limitées. Une action juridique locale risque de ne pouvoir être menée à bien étant donné l’instabilité politique actuelle et la gouvernance particulièrement répressive de Nicolás Maduro (le Venezuela violant déjà sa propre Constitution par ces saisies autoritaires). Une action juridique aux États-Unis, par exemple, pourrait être envisagée mais risquerait d’être peu efficace, à moins de pouvoir saisir en compensation des actifs du gouvernement vénézuélien aux États-Unis. Mais ce scénario semble peu probable.

La réaction politique aux États-Unis, dont les entreprises sont principalement concernées par le problème, reste pour l’instant relativement timorée. Pourtant, les relations diplomatiques entre les deux pays sont loin d’être au beau fixe. La semaine dernière, le Venezuela a accusé les États-Unis d’avoir voulu encourager un coup d’État suite aux propos de Mark Toner, le porte-parole du Départment d’État sur les manifestations dans le pays.

Par ailleurs, la rhétorique anti-américaine, qui avait été une des bases du discours de politique étrangère depuis de nombreuses années, semble s’être assouplie chez le Président Maduro. En outre, le versement de 500 000 dollars au comité d’investiture de Donald Trump en décembre dernier au travers de Citgo, la filiale de l’entreprise pétrolière PDVSA détenue par l’État (rachetée aux États-Unis dans les années 1980 par le Venezuela), semble être une preuve supplémentaire du double jeu joué par le Président car les États-Unis restent le premier partenaire commercial du pays et encore l’un des rares États achetant (et payant à terme) son pétrole.

Cette dernière saisie risque donc de ne pas être la dernière étant donné le peu de réaction diplomatique.

L’instrumentalisation des entreprises dans le conflit

Si ces mesures drastiques sont justifiées par l’État vénézuélien face à une situation économique critique (qu’il a pourtant bel et bien contribué à engendrer), il faut aussi comprendre qu’elles servent tout autant des intérêts politiques. En 2015, le Président avait ordonné la saisie de la chaîne de supermarchés Dia a Dia soupçonnée d’avoir stocké de la nourriture dans une période de pénurie. L’entreprise avait été montrée du doigt en et accusée de conduire une « guerre économique » contre les intérêts de la population du pays. Si c’est bien les choix économiques du gouvernement Maduro qui ont largement conduit à cette situation d’inflation et de pénurie, il est important pour la solidité du régime de trouver des boucs émissaires afin de se dédouaner.

En outre, le Président a ordonné la semaine dernière une enquête visant la filiale du groupe espagnol Telefónica (Movistar) accusé de soutenir les rassemblements de l’opposition qui ont conduit à la mort de neuf personnes. Il soutient que l’envoi de millions de messages à ses usagers pour promouvoir les manifestations anti-gouvernementales fait partie d’un plan de « cyberguerre » contre le pays, d’autant plus que l’entreprise compte 11 millions d’abonnés, soit un tiers de la population. Le groupe Telefónica a réagi en expliquant que les messages ne provenaient pas de la société elle-même mais avait été seulement distribués par sa filiale. Par cette attaque, ce sont bien entendu les tentatives d’opposition qui sont, une nouvelle fois, ciblées.

Responsabilité géopolitique

Le risque économique tout autant que politique est effectivement très fort au Venezuela et la situation ne semble pas s’améliorer. Actuellement, une quarantaine d’entreprises françaises sont enregistrées sur place (dont des grands groupes comme L’Oréal, Sanofi, Air France, Total, Alstom et Lactalis, mais aussi quelques PME) et la France reste le troisième investisseur du pays.

Bien qu’il soit parfaitement compréhensible de considérer un retrait alors que les actifs de l’entreprise localement peuvent être fermés ou nationalisés, il s’agit également de penser aux problèmes locaux provoqués par ces retraits en terme d’emploi et de déstructuration sociale. Telefónica semble actuellement prôner l’apaisement et normaliser les relations avec le régime plutôt que de penser à un retrait.

Ce cas particulier du Venezuela pose en fait plus largement la question de la responsabilité non plus exclusivement sociale mais géopolitique (dans le sens de l’amplification des conflits internes) des entreprises multinationales lorsqu’elles opèrent à l’étranger en ayant maille à partir avec un gouvernement (notamment lorsqu’elles sont instrumentalisées), mais également en tant qu’acteur de stabilité, un élément crucial dans la crise que traverse actuellement le pays.