Perte d’identité au travail et identité sociale

Gérard Jugnot dans le film Une époque formidable (1991).

Les salariés construisent au fil de leur carrière une identité au travail et une identité personnelle. Ils développent un sentiment d’appartenance au sein de leur groupe de travail.

Nous écrivions récemment sur la pluralité des identités. En effet, l’identité reste un concept flou qui comporte de nombreuses strates qui concourent à émettre l’idée que cette dernière est multiple. Nous parlons d’identité personnelle, d’identité sociale, d’identité digitale, d’identité religieuse, d’identité nationale et nous avons même vu qu’il n’y pas si longtemps, elle pouvait même être heureuse ! On remarque que pour être décrite, l’identité est toujours suivie d’un terme pour la contextualiser.

La construction de l’identité

Alors que certaines identités concourent à construire l’individu depuis la nuit des temps, il est une identité qui décrit et impacte les individus de façon certaine depuis quelques années tant les modifications structurelles sont importantes, il s’agit de l’identité au travail.

En effet, toute entreprise est constituée de groupes sociaux composés d’individus appartenant à une ou plusieurs cultures nationales, régionales et professionnelles. Pour assurer la cohérence de cet ensemble, l’entreprise doit créer une identité collective, qui deviendra le point commun de tous ses membres. Le concept d’identité personnelle évoque une forme de congruence entre la perception que l’individu a de lui-même et les caractéristiques qu’il associe à la réalisation du comportement.

Travailler dans une organisation qui possède une forte culture a un impact certain sur la construction de l’identité sociale de l’individu. L’affirmation d’une identité au travail s’inscrit dans une culture d’entreprise. L’individu s’approprie et accepte ce dans quoi il peut finalement se reconnaître.

Dans les écrits, souvent en sociologie, nous visualisons plutôt le terme d’identité professionnelle qui tend à décrire des représentations que peuvent se faire les individus sur leur position sociale, leur place au travail ou encore décrire les sentiments d’appartenance ou d’exclusion que peuvent ressentir les salariés. Des chercheurs mettent en avant des différences selon les métiers et les catégories sociales. Cette construction de l’identité au travail est un phénomène mouvant tout au long de la vie.

La génération à laquelle appartient l’individu est également une forme d’identité qui se renforce depuis le baby-boom. L’identité professionnelle se construit par comparaison : avec les autres générations, les autres membres de l’équipe, les autres métiers. Il semble intéressant de s’interroger sur cette construction lorsqu’elle subit une rupture : celle de la perte d’identité au travail lors de la perte d’un emploi. Les individus sont nombreux à considérer que le travail est un facteur de réalisation de soi et un vecteur de construction de l’identité sociale.

Quitter l’entreprise, et après ?

Perdre son travail, c’est remettre en cause cet état de fait et cela va créer une rupture d’identité sociale qu’il faudra gérer. Cela passe par une remise en question de sa quête de sens au travail. Il faudra se poser la question : quels sont les éléments que je viens réellement chercher dans mon travail ?

La perte d’un emploi peut donc se traduire par une perte d’identité. En effet, certains individus construisent le rôle social autour de leur identité professionnelle. Selon le psychanalyste Jean-Pierre Winter, l’activité professionnelle, choisie ou pas, est l’un des éléments fondamentaux de notre identité. Qui ne vous a pas demandé « Que faites-vous dans la vie ? ». Cette question qui peut paraître anodine interroge en fait sur l’importance du travail dans l’existence sociale des individus.

Perdre son emploi peut donc avoir des conséquences sur cette identité. La perte d’un emploi va au-delà de l’échec personnel, elle anéantit un réseau et modifie l’image que le collaborateur donnait de lui à son entourage. La perte d’emploi et ses conséquences sur les individus ont été portées avec humour à l’écran par Gérard Jugnot dans Une époque formidable.

Une époque formidable.

Il serait opportun de se s’interroger individuellement sur notre approche de l’identité au travail : qui sommes-nous dans notre organisation et sommes-nous capables de conserver cette identité en dehors du cadre professionnel ? Le risque social n’est pas loin à travers une marginalisation progressive des personnes ayant perdu leur identité au travail. Il est donc important d’interpeller managers et responsables des ressources humaines sur la notion d’identité. En effet, les éléments qui composeraient cette identité sont :

  • Le poste occupé et son intitulé

  • Le rôle et la place dans l’équipe

  • La reconnaissance perçue

  • L’appartenance à un groupe/une équipe

  • La rétribution/rémunération obtenues.

Anticiper le risque social de perte d’identité : le rôle des managers

Développer la compréhension de la notion d’identité au travail revient à anticiper toute perte du sentiment d’appartenance et permet de développer d’autres moyens de s’affirmer, en dehors de la sphère professionnelle. Certaines situations nouvelles de travail remettent en cause cette identité. On pense notamment au télétravail et aux micro/autoentrepreneurs.

L’éloignement géographique ou l’absence de lien de subordination conduisent les individus à remettre en question le rôle du collectif de travail. Il est en effet plus difficile de s’identifier à un groupe lorsqu’on n’est pas physiquement ou juridiquement impliqué dans une équipe. Les valeurs définissent les interdits, les marges de liberté auxquels les salariés sont soumis. Pour une cohérence de cet ensemble, l’entreprise doit créer une identité collective, qui deviendra le point commun de tous ses membres.

Toute entreprise possède une culture spécifique, élaborée au long de son histoire. La culture d’entreprise est une variable essentielle pour expliquer le vécu quotidien et les choix stratégiques réalisés par un groupe social. De façon régulière on veillera à organiser des réunions de service au cours desquelles la culture d’entreprise sera entretenue.

Le groupe de travail est indispensable à la culture d’entreprise et au construit collectif, il renforce l’identité au travail définie par Renaud Sainsaulieu (L’identité au travail, 1985) : « façon dont les différents groupes au travail s’identifient aux pairs, aux chefs, aux autres groupes » ; l’identité au travail est fondée sur des représentations collectives distinctes construisant des acteurs du système social d’entreprise. Le télétravail nomade conduit à s’interroger sur la notion de collectif de travail, de projet commun.

En restaurant différemment mais fortement sa communauté professionnelle, le nomade va trouver d’autres repères d’identité et d’appartenance qui lui permettent de s’affirmer et de s’investir des repères qui ne seraient d’ailleurs pas inutiles au cœur même des entreprises. (Bouvard et Storhaye, 2013 p 79).

L’organisation doit donc anticiper la perméabilité de la frontière travail/famille. Le télétravail ne doit pas devenir uniquement un outil de flexibilité risquant de détruite les identités professionnelles et menaçant la performance et la capacité d’agir du groupe de travail. Pour assurer la cohésion d’équipe, les managers doivent tenter de créer une identité collective, qui deviendra le point commun de tous ses membres.

Au fur et à mesure que l’entreprise évolue, elle tend à développer une culture d’entreprise qui est l’élaboration d’un système à la fois culturel, symbolique et imaginaire. La culture d’entreprise est un sujet important pour expliquer l’organisation collective et les choix stratégiques réalisés par un groupe social.

Si les individus ne communiquent pas, ils ont tendance à ne pas tenir compte des points de vue des autres individus, à penser que leur identité personnelle ne dépend que de leurs propres actes, oubliant l’apport de l’extérieur. Le risque est lié à la raréfaction des communications qui peut aussi entraîner une raréfaction d’échanges d’identifications. Un des problèmes majeurs est le risque d’isolement social. Loin de la cellule de l’entreprise, le salarié perd ses liens informels avec ses collègues, il perd son cadre de référence. Le lieu de travail étant une structuration de l’univers collectif, le salarié perd ses repères.

Selon Sainsaulieu, la perte d’identité sociale, c’est-à-dire de reconnaissance accordée par les autres à la position d’acteur de l’individu peut en effet, à l’extrême, à terme à la déviance et à la marginalité qui fragilisent. L’identité de l’individu est une chose précieuse. S’il la perd, il s’aliène car l’individu l construit son identité grâce aux jugements d’autrui et de ses propres définitions de soi.

Par exemple, les télétravailleurs peuvent être exclus de l’entreprise parce qu’ils ne sont pas reconnus pour ce qu’ils sont devenus et ne sont pas parvenus à construire une identité professionnelle spécifique. L’accomplissement de soi dépendra de la place relative laissée au « hors temps de travail » et à la construction de sa double identité (personnelle et professionnelle). Il faut réfléchir à la place de chacun dans la société au sens large et pas uniquement dans le microcosme de l’entreprise.

Apprenons donc à nous construire avec, autour, mais pas uniquement au travail !