Peut-on comprendre la folie ?

Sculpture de Dominique Grentzinger, Nancy. Photo prise par Manuel Rebuschi, Author provided (No reuse)

Un dimanche d’avril dans l’agglomération de Nancy, un conducteur d’une quarantaine d’années s’est mis un coup de hachette dans le genou, ce qui l’a conduit à l’hôpital. Est-il fou ? Peut-être. Et peut-être avait-il ses raisons. Peut-être ces raisons présentent-elles un intérêt.

Le comportement d’un fou est-il simplement explicable ou compréhensible ? Quelles explications peut-on offrir de la folie ? Peut-on la comprendre, et si oui, dans quel sens ? Quand certains médecins ou scientifiques mettent en avant des facteurs neurobiologiques, neurochimiques ou génétiques, doit-on s’incliner ? Ces facteurs constituent probablement des ingrédients de notre appréhension de la folie, mais peut-on s’en contenter ?

De l’excentricité à la pathologie

Les actions décalées sont parfois attribuées à de l’originalité ou de l’excentricité. Mais quand le hors-norme devient systématique, notamment lorsqu’il est accompagné de paroles délirantes, on considère volontiers qu’il relève de la folie. On sait les normes variables selon les latitudes et les époques, et tel comportement qui passe pour de la folie à un endroit est réputé signe de sagesse ailleurs. La « normalité » des normes et des sociétés qui les portent est évidemment discutable, de même que le sont les traitements imposés aux « fous ». L’ouvrage bien connu du philosophe Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, montre comment on a procédé, à partir du milieu du XVIIe siècle, à l’enfermement, donc à la mise à l’écart systématique, des « anormaux » : fous, libertins, criminels, mendiants…

Depuis le XIXe siècle, la folie est assimilée à une maladie : on parle de pathologie mentale et l’affaire est du ressort de la médecine. Elle n’est plus systématiquement associée à l’enfermement et son articulation avec la répression est devenue plus subtile.

Comprendre ou expliquer la folie n’est en effet pas sans lien avec la problématique de l’excuse. Est punissable celle ou celui qui est responsable, c’est-à-dire qui agit en pleine possession de ses moyens ; réciproquement, une personne dont le discernement est altéré peut être considérée comme irresponsable, donc excusable, et par suite, échapper au moins partiellement aux sanctions habituellement associées aux actes qu’elle a commis.

La folie, une excuse ?

On peut retrouver la question de la responsabilité quand des patients accusent « la maladie » plutôt que le sujet d’être à l’origine de tel ou tel comportement. Mais ce qui au fond est en jeu, c’est notre capacité à reconnaître une personne derrière le patient, à admettre qu’elle puisse avoir son propre point de vue sur le monde, un point de vue éventuellement discordant avec les points de vue ordinaire ou scientifique, et que ce point de vue présente un intérêt. Confronté à tel ou tel modèle explicatif, on peut alors l’admettre ou le rejeter, et si on l’admet, on peut considérer qu’il nous donne la clef de la folie, ou à l’inverse, considérer que sa portée ne peut être que limitée précisément parce qu’il ne prend pas en compte le point de vue du sujet.

La question soulevée ici, celle de l’opposition entre explication à la troisième personne et perspective subjective, n’est en fait pas spécifique à la folie. On la trouve de façon très générale dans l’appréhension de nos actions et comportements. En ce sens, on peut plaider pour des approches pluralistes, non réductionnistes du comportement humain en général, et de la folie en particulier.

Quand l’empathie échoue

Expliquer par des causes ou comprendre par des raisons renvoie à la distinction classique entre sciences de la nature et sciences de l’esprit, tracée par le philosophe et psychologue allemand Wilhelm Dilthey (1833-1911). Cette distinction épistémologique est au fondement d’une démarcation nettement tracée entre névroses (compréhensibles) et psychoses (incompréhensibles) par le psychiatre et philosophe allemand Karl Jaspers (1883-1969). Selon cette approche, avec la psychose la compréhension est tout simplement impossible car alors l’empathie (Einfühlung) échoue : je ne peux pas me mettre à la place du psychotique, donc je ne peux pas le comprendre. Le fondateur de la psychanalyse, Sigmund Freud, a contesté cette position en avançant que l’interprétation pouvait prendre le relais et permettre de comprendre le sujet atteint de psychose.

Le Chapelier fou d’Alice au pays des merveilles, par John Tenniel. wikimedia

L’approche dominante de la folie réduit cependant son appréhension à une explication de type naturaliste. Qu’il s’agisse de privilégier des causes neurobiologiques, neurochimiques, voire génétiques, ou de les combiner au sein d’explications multifactorielles, le paradigme naturaliste se limite finalement à une approche à la troisième personne en évacuant la perspective du sujet. Les raisons, les motifs et la rationalité du sujet psychotique ne sont pas jugés pertinents. Cette position est toutefois problématique, non seulement pour la personne psychotique qui se trouve en quelque sorte niée, mais aussi pour la portée de l’analyse.

L’analyse normative, une autre voie vers la compréhension

En effet, parmi les symptômes courants des schizophrénies on trouve, sur un plan linguistique, le discours incohérent ou désorganisé avec des déraillements fréquents. Évaluer la présence d’incohérences ou d’énoncés contradictoires suppose de mobiliser des normes rationnelles plutôt que des lois naturelles. De même, l’occurrence d’idées délirantes, d’hallucinations, le déni de réalité couramment associés aux schizophrénies, ne sont repérables que par une évaluation sémantique des contenus de pensée. L’approche naturaliste n’est pas à même d’offrir une analyse de ces dimensions, rationnelle et sémantique, de la pensée schizophrène. On peut en revanche tenter de saisir la rationalité du sujet schizophrène dans l’interaction linguistique au moyen de modélisations normatives, autrement dit à l’aide d’instruments théoriques offerts par la logique et la linguistique formelle.

Ce type d’analyse est au cœur des recherches d’une équipe interdisciplinaire hébergée par la Maison des Sciences de l’Homme Lorraine et travaillant sur des corpus de conversations impliquant des sujets schizophrènes. Face à une conversation comportant des ruptures manifestes, on peut spontanément ne voir que l’expression de pensées incohérentes. Ce que montrent néanmoins ces analyses, c’est qu’il est possible de modéliser ces conversations en postulant que les personnes souffrant de schizophrénie sont rationnelles et logiques exactement comme les personnes ordinaires. Les ruptures doivent alors être attribuées non pas à un défaut de rationalité ni à un déni du réel, mais à un déficit de la gestion même de l’interaction conversationnelle. Par ces analyses, on peut tenter de comprendre le sujet, quoique sans empathie, en rendant compte de la cohérence de sa représentation du monde.

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