Pokémon Go, quel est ton algorithme ?

Un couple de dresseurs de Pokémon. Skinny Casual Lover/Flickr

Recette magique qui permet de passer de la data au business, l’algorithme est le secret de fabrique convoité par le personnage de Mark Zuckerberg dans The Social Network interpellant le président du club d’échec d’Harvard : « Comment classes-tu tes joueurs ? Quel est ton algorithme ? Il me faut ton algorithme ! » Autant dire que c’est la corde sensible pour Niantic : mettre en lumière les entrailles de l’application Pokémon Go la positionne comme un élément d’une architecture plus grande au croisement des ambitions de Google et Facebook.

Un « partage » opaque et à sens unique

Dans mon précédent article j’ai décortiqué le fonctionnement de l’application pour attirer l’attention des dresseurs sur le vol de leurs données personnelles auquel ils ont consenti « à l’insu de leur plein gré » en cliquant sur « Installer ».

Ce « partage » des données opéré par Niantic via le compte Gmail ou Facebook du dresseur rappelle le leitmotiv de Mark Zuckerberg, mais il s’agit en fait d’un droit de préemption sur vos données. L’opacité des Conditions d’utilisation du service et de la _Politique de confidentialité _créée un flou total autour de l’utilisation de ces data. Officiellement, il s’agit d’améliorer le service. En réalité, l’application génère des données agrégées non identifiantes, mais on ne dit pas comment elles sont anonymisées (Politique de confidentialité, art.2-c).

Le sénateur américain Al Franken a utilisé cette constatation pour saisir la Commission Fédérale du Commerce (FTC) d’une demande d’enquête sur Niantic. La FTC a en effet pris l’habitude de scruter les terms of service _et privacy policy _pour y déceler un usage abusif des big data, une clause abusive telle que la suppression de l’action de groupe et son remplacement par un avis d’arbitrage (c’est le cas aussi pour Pokémon Go). Affaire à suivre donc.

Un algorithme prédictif dans une prospective futuriste ou hégémonique ?

L’algorithme derrière le jeu est basé sur une intelligence humaine. Il est donc en premier lieu tributaire des préoccupations qui animent leur fondateur. Or, le lourd passif de John Hanke (CEO de Niantic), créateur de Google Earth au centre du scandale Street View de 2010 combiné à sa passion pour les nanotechnologies, la robotique et l’intelligence artificielle laissent présager l’existence d’un algorithme prédictif. Il serait donc capable, à partir des données collectées massivement par le jeu, de prévoir les déplacements, les centres d’intérêt, les préférences, voire le comportement, les choix, le rendement professionnel, la situation économique, l’état de santé des dresseurs !

Intéressé par un job trop classe tel que Machine Leaning Engineer ? Postulez donc chez Niantic votre mission sera de :

« tirer parti d’un ensemble de données constitué de centaines de millions d’actions par jour de l’utilisateur pour modéliser, analyser et prédire le comportement des utilisateurs non seulement pour créer des expériences de jeu incroyables, mais aider les gens à changer leur vie avec des jeux basés dans le monde réel. »

Convaincu maintenant ? Au passage, cette récolte illimitée de données servirait bien une « société apparentée » à vocation transhumaniste : Calico, dont le but est ni plus ni moins de… tuer la mort !

Une autre hypothèse, si l’on prend la perspective de Facebook, est de devenir le portail universel d’accès à Internet. Une première tentative ratée avec « Free Basics » et l’explosion de Falcon 9 fusée d’Elon Musk (qui veut aussi changer la vie des gens en transférant les plus riches et les plus intelligents d’entre nous sur Mars) à bord de laquelle Mark Zuckerberg avait placé son satellite rendent sa participation dans Pokémon Go presque vitale pour augmenter le nombre d’utilisateurs et de données faisant tourner son propre algorithme. Devenir LE moteur de recherche par lequel toute navigation commence, tel est l’objectif pour maintenir le 1er réseau social dont le service rendu n’a rien d’irremplaçable.

Un stockage des données aux USA en dehors des canaux autorisés

Niantic indique que les informations saisies dans le cadre de son service peuvent être stockées hors du pays où le dresseur se trouve et où le droit applicable n’est pas aussi protecteur de ses droits… C’est-à-dire aux USA ! Or, pour que des données personnelles y soient transférées, la société doit s’enregistrer auprès de la FTC dans le cadre du programme Safe Harbor (devenu Privacy Shield cet été). Or, de la consultation du site Internet de la FTC il résulte que Niantic n’a pas adhéré à ce cadre général (ni l’ancien, ni l’actuel). Une inadvertance de plus ?

Nos data seraient donc sur des serveurs quelque part dans la Silicon Valley en dehors de cet accord. Ceci doit nous alarmer d’autant plus que le discours international affirmant l’adéquation des niveaux de protection des données personnelles entre l’UE et les USA sonne faux au regard de la polémique interne puisque la Commission Fédérale des Communications a elle-même reconnu l’insuffisance de la protection des données aux USA ! Un algorithme juridique aussi serait donc le bienvenu pour garantir les droits et libertés individuelles… Sinon, l’amende encourue en France est de 7 500 euros multipliés par le nombre d’utilisateurs. Une goutte d’eau dans l’océan du business des data. CQFD !