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Portrait de chercheur : Christian Chelebourg, l’étant moderne

Christian Chelebourg.

Portrait de chercheur : Christian Chelebourg, l’étant moderne

Pour ses 10 ans, la Maison des Sciences de l’Homme Lorraine a commandé à Sébastien Di Silvestro un recueil de portraits – textes et photos – de chercheurs en Sciences humaines et sociales : L’Archipel des Possibles. Retrouvez chaque semaine l’un de ces portraits.


« L’entrée de l’étude critique des mangas, séries télés, bandes dessinées et autres fictions contemporaines transmedias à l’université n’est pas sans raviver quelque éternel combat entre modernes et classiques. Pourtant, elle révèle l’esprit d’une époque dans une anthropologie sociale découvrant notamment le profond ressentiment des nouvelles générations pour les legs difficiles de leurs aînés. »

Il soutient que Walt Disney est probablement un des plus grands artistes du XXe siècle. Et dirige des thèses sur la représentation de la famille dans Batman, sur le « girl power », un mouvement qui transforma réellement le féminisme dès 1995, et trouve sa substance dans… les Spice Girls. Les zombies ne lui font pas peur. Visiblement pas plus que le rôle d’iconoclaste au sein de l’Université. Avec sa voix de stentor, Christian Chelebourg ferraille dur, la passion sous armure, pour l’étude de corpus que très peu abordent.

Il faut dire que ses objets d’études protéiformes ne se limitent pas aux seuls textes, mais impliquent des investigations à rebondissements traversant tous les médias contemporains : télévision, radio, bandes dessinées, cinéma, jeux vidéo… Responsable du cursus « études culturelles », ce spécialiste du XIXe siècle et du romantisme se fait notamment l’ambassadeur des fictions actuelles qui irriguent la société en flots continus, mais ne parvenaient jusqu’alors que par filets aux pieds des marches de l’institution. S’il veut les étudier, les comprendre et les diffuser, c’est parce qu’elles représentent un véritable enjeu de connaissance du siècle, parce qu’elles en distillent les formes, les peurs, les aspirations et les messages décryptés d’une nouvelle génération.

« Une génération qui semble crier son indignation au sacrilège du “sacrifice du fils” ».

La même éternelle bataille entre modernes et classiques, anime parfois encore l’Université sur la légitimité et les tutelles de ces objets d’études atypiques qui sonnent l’irruption du manga et de la télévision dans la poétique de l’imaginaire, l’enseignement et la recherche. Alors, va pour « Littérature jeunesse ». Ce sera le titre transitoire. Car l’entrée en matière n’est pas dénuée de logique quand c’est un dix-neuvièmiste vernien (chercheur travaillant sur la vie et l’œuvre de Jules Verne), passionné de récits extraordinaires qui contribue à ouvrir cette brèche entre les mondes et les époques. On lui avait d’ailleurs prédit que son goût pour le genre lui barrerait la route de l’enseignement puis de la recherche. Lui, semble plus que jamais convaincu que c’est aux seuls croisements que commencent les aventures qui font les grandes histoires.

Christian Chelebourg vu par Sébastien Di Silvestro.

Et dire qu’à l’origine, Christian Chelebourg voulait faire sa thèse sur Paul Claudel… Entre linguistique et littérature. Une thèse en stylistique. En présentant deux sujets à son futur directeur, il était convaincu que sa « proposition bis » sur Jules Verne serait recalée d’office. Sauf que celui-ci « ne pouvait pas piffer Claudel », dans le texte. Christian écope alors d’un ticket pour une thèse en forme de tour du monde fantastique en huit années sur « construction du texte et construction de l’imaginaire dans les voyages extraordinaires de Jules Verne ». L’imaginaire le rattrapait déjà. L’imaginaire le rattraperait encore. Et il faudrait toujours le justifier. Comme dans ce collège de Bourgogne où un professeur de 3e versait déjà dans la litanie : « Tu n’aimes qu’Arsène Lupin, Sherlock Homes, H.G. Wells… La littérature… Ça ne sert à rien d’aller dans cette voie ». Pourtant, c’est bien la voix du récit qui l’aura conduit jusqu’ici.

Christian s’éclipse à la pause d’une réunion du Laboratoire de recherches dont il est le directeur « Littérature, Imaginaire, Sociétés » (LIS). Ce soir, les débats entre enseignants-chercheurs ont été vifs. La restructuration du laboratoire en axes mêlant des disciplines et des travaux aussi variés que la fabrique du texte, Imaginaire et poétique, Sociétés, Langues et Cultures, ne va pas sans soulever quelques questions passionnées au sujet de ces énoncés qui regroupent un peu pêle-mêle des sujets parfois sans lien entre eux et des chercheurs en littérature, en langues, littérature et civilisation romane. Il fait déjà nuit.

« Christian Chelebourg rempile sa veste en cuir et ajuste son Stetson qui en font une silhouette bien connue des cent pas de la déambulation de l’Université, dans la lumière jaune, quelqu’un de reconnaissable, quelque part entre Van Helsing et Indiana Jones. »

Il bourre sa pipe songeant aux deux heures de route retour qui l’attendent quotidiennement pour aller à Dijon où il demeure. Et souffle une sphère de fumée dont il contemple l’étiolement froid. Alors il accepte de raconter de sa voix musclée d’enseignant et de conteur, une jeunesse heureuse en Côte d’Or, avec un père, cuisinier d’un restaurant étoilé, responsable, avec sa mère, d’un grand hôtel pendant l’hiver. Parfois, le jeune Christian s’y retrouvait absolument seul. « C’était Shining, Kubrick ! », s’enthousiasme-t-il. Sa rencontre avec la littérature pourrait tenir à l’un de ces moments intenses qui plantent avec discrétion la graine d’une vocation. Avec le Dracula de Bram Stoker sous le bras, il s’installe dans la véranda de l’hôtel déserté, avec une lampe et une couverture. Il plonge dans le récit tandis que tombe le crépuscule et que les ombres s’allongent sur les herbes noires du jardin. Malgré la peur qui montait, malgré l’imagination qui peuplait la pénombre, « j’étais incapable de m’arrêter de lire ce récit fantastique », se souvient-il en tirant sur sa pipe.

Bien des années plus tard, alors qu’il enseigne dans le milieu de la formation, dans la lutte contre l’illettrisme, Christian Chelebourg veut se créer un CV cohérent avec sa thèse pour prétendre à un poste universitaire. Alors il continuera de lire sans relever la tête et publiera énormément, dans un jet pur dix-neuvième siècle, qui irriguera sa première carrière. Il publie sur Gérard de Nerval, Balzac, Victor Hugo, Prosper Mérimée, Alphonse Daudet, Alexandre Dumas et Théophile Gautier. Et s’il tente d’éviter la seconde moitié du dix-neuvième et la grande période naturaliste-réaliste qui le barbe un peu, il met en quelque sorte le siècle en « coupe réglée ».

Devenu Maître de Conférences, il veut une vue sur Océan et candidate à Brest et à la Réunion. Il obtient la possibilité d’une île, avec des étudiants brillants et un mode de vie qui le créolisera positivement aux entournures. Il publie de nombreux ouvrages sur Jules Verne, le Romantisme, Prosper Mérimée… Mais c’est au génie de la littérature et à une rencontre avec un éditeur qu’il devra sa seconde carrière, vouée tout entière à l’imaginaire et au cœur d’un véritable débat à enjeux.


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