Portrait de chercheur Christophe Benzitoun : à quand, la révolution de l’orthographe française ?

Christophe Benzitoun par Sébastien Di Silvestro.

Pour ses 10 ans, la Maison des Sciences de l'Homme Lorraine a commandé à Sébastien Di Silvestro un recueil de portraits – textes et photos – de chercheurs en Sciences humaines et sociales : L'Archipel des Possibles. Retrouvez chaque semaine l’un de ces portraits.


« Saviez-vous que la complexité de l’orthographe du français était tout à fait intentionnelle ? Qu’elle a été décidée par une poignée de lettrés élitistes soucieux de conserver leur primauté. Dans une confusion entre langue et orthographe, le mythe entretenu « du génie de la langue française » fait toujours obstacle à toute tentative de réforme. »

Ah ! Ça ira, ça ira, ça ira, les fautes d’orthographe on les pendra. Est-ce une impossible (r)évolution d’une langue française intouchable et la plus conservatrice de toutes les langues romanes ? Combien de centaines, de milliers d’heures un enfant s’échine-t-il paradoxalement à apprendre à écrire correctement une langue natale qui lui vient à l’oral aisément ? La codification écrite de la langue incarne une bastille de l’Ancien Régime autant qu’un mythe républicain. Elle constitue d’ailleurs, le seul sujet d’accord entre les politiques de tous bords : on ne touche pas à l’orthographe de la langue française, comme si langue et orthographe constituaient un même objet. Tout au plus envisage-t-on, comme un sparadrap sur l’hémorragie « d’une langue qui ne fait que se perdre depuis des siècles », des réformes improductives de son enseignement.

Au prolongement de normes purement arbitraires datant en grande partie du XVIIIe siècle, à l’usage d’une élite latiniste, à l’exemple du Bescherelle et de sa soixantaine de conjugaisons, ses litanies d’exceptions, à mémoriser sans autre possibilité, perdure comme un livre saint, un objet du rituel d’ascension vers la perfection de la norme. Et un vecteur de discrimination selon qu’on naît dans un milieu ou un autre. Alors que la langue orale est à tout le monde et libre par nature. Le passage à l’écrit pourrait être considérablement simplifié comme dans nombre de pays ayant procédé à ces réformes, libératoires d’autant d’heures d’apprentissage des savoirs vivants et non conventionnels. N’y a-t-il pas matière à nous interroger sur nos intransigeances à voir le français balafré par des fautes d’une orthographe sans raison scientifique, sans référence à une quelconque origine donnée ?

« Ces réactions épidermiques, ce sens du sacrilège fautif, ne proviendrait-il pas de la façon dont le mystère du signe nous serait inculqué ? »

Christophe Benzitoun par Sébastien Di Silvestro. (https ://iwsy-face.com/)

Comme une lente et douloureuse conformation dont les diplômes attesteraient de la communion, faisant de chaque locuteur victorieux un prosélyte inflexible. En clair, le culte d’une orthographe impeccable relève-t-il d’un phénomène purement anthropologique, d’une croyance ? Ah, le fameux génie de la langue française… Avec ses 26 lettres héritées en grande partie du latin pour transcrire 36 sons, auxquelles l’orthographe ajoute des accents, combine des lettres (par exemple ch, gn, in) pour transcrire des sons déjà codés par d’autres caractères (ph/f, au/o, ai/é, ç/s).

Mais il n’existe aucune différence audible entre et ou et pourtant on est capable de savoir s’il s’agit d’un adverbe ou d’une conjonction de coordination.

Et comment savoir, pour le restituer spontanément, qu’il y a un « r » à la fin de monsieur ? Mais cela s’apprend, monsieur, et par cœur… Cette combinatoire de lettres permet effectivement de représenter les 36 sons du français, mais au prix d’une effroyable complexité hérissée d’une centaine de possibilités. Par comparaison le finnois n'en possède qu'une vingtaine.

Voici pêle-mêle, quelques questions délicates voire explosives, que soulève méthodiquement Christophe Benzitoun, chercheur en sciences du langage à l’Université de Lorraine et membre du laboratoire ATILF. L’écoute de son argumentaire linguistique étayé par une vision nourrie des dimensions historiques, sociologiques et anthropologiques heurte durement toutes les préconceptions, pointe les incohérences en cascade et porte des propositions frappées du sceau de l’évidence.

Le chercheur a parfaitement conscience que la diffusion de ses travaux porte comme un vent de tempête et qu’il récoltera l’ire collective de toute une société cabrée autour de ce sujet politique, emblématique de l’identité nationale. Et c’est justement pourquoi il veut en découdre. Tout en contenant sa propre radicalité pour faire valoir sa logique implacable. Parce qu’il s’agit d’un sujet hautement politique, Christophe Benzitoun défend l’idée qu’une langue, comme tout objet, doit être pensée dans son caractère pratique, totalement occulté pour l’écriture du français qui constitue selon lui un modèle de sélection renforçant les inégalités sociales au sein même du système d’enseignement censé les résorber. Il parle de la souffrance des professeurs ne disposant pas du temps nécessaire pour inculquer toutes ces normes, de celle des élèves, pour des résultats médiocres et sans solution. De toutes ces heures gaspillées dans une société où l’échange par écrit n’a jamais été aussi vaste et aussi déterminant.

« Le chercheur établit également un lien de cause à effet entre le déclin de la francophonie et cette surnorme que d’autres pays ont considérablement allégée. »

Le plus drôle, dit-il, c’est qu’au fond personne n’a de pouvoir direct sur l’orthographe du français. En pratique chaque réforme intervient par un jeu de transactions obscures et se diffuse principalement à travers l’école et les concours, sans aucun cadre législatif ou juridique clair en dehors de ces deux secteurs.

Le chercheur rappelle, que la discrimination par la langue ne constitue en aucun cas un dommage collatéral, mais bien une conséquence tout à fait intentionnelle comme en atteste cette célèbre citation de Mézeray en 1673 : « [L’Académie] déclare qu’elle désire suivre l’ancienne orthographe qui distingue les gens de lettres d’avec les ignorants et les simples femmes. » Et voilà, poursuit-il, pourquoi les formes orthographiques ont été sciemment éloignées, et le plus possible, d’une écriture à base de règles intuitives. Et que sonneur prend deux « n » alors que sonore n’en prend qu’un.

Non content d’arrêter les rayons du soleil,
Brave l’effort de la tempête.
Tout vous est Aquilon ; tout me semble Zéphyr
(La Fontaine, « Le chêne et le roseau »).

Même si l’on ne savait plus immédiatement à « quel sein » se vouer, peut-être qu’à la lumière de ses travaux frondeurs, l’heure d’une vraie réforme pourrait enfin sonner.

À force de baigner dans le milieu des laboratoires de linguistique et à l’usure des pluies du nord, Christophe Benzitoun a perdu son accent de Marseille. Si certains travaillent dur pour se défaire de ce marqueur régional, lui ne le souhaitait pas. Les politiques qui prennent ou perdent leur accent à l’envi, au gré des lieux et des moments, bref ces aigrefins de la parole, l’amusent en mode mineur. Les instrumentalisations, les faux discours qu’il décortique en moins d’une seconde ont tendance à le faire sortir de ses gonds. Christophe Benzitoun incarne un mélange d’ouvertures et de profondes convictions armées et souvent à contre-courant. Mais parler de lui serait donner prise à des représentations qu’il juge largement inopportunes. Le chercheur met toujours en avant le collectif, le laboratoire, les échanges. Ses prises de fonction font valoir les valeurs d’une nouvelle génération. Cependant cette discrétion au versant privé est inversement proportionnelle à une véritable soif d’interaction et de partage de ses sujets de recherches.

Au milieu de toutes ces polémiques sur la complexité du langage où interviennent des académiciens et des auteurs de littérature, il regrette l’absence remarquable des spécialistes de la linguistique, très présents des années soixante aux années quatre-vingt, et puis d’un coup passés à la trappe. La faute à trop de jargon, à une trop faible accessibilité, ou à un manque d’implication dans la société ? L’autocritique de sa profession se fait sévère. Pour lui, l’image publique du chercheur concentre les mêmes suspicions que celle des politiques, avec une égale perte d’influence.


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