Portrait de chercheur : Jean-Christophe Blanchard, une voix pour les morts

Jean-Christophe Blanchard. Sébastien Di Silvestro, Author provided

Pour ses 10 ans, la Maison des Sciences de l’Homme Lorraine a commandé à Sébastien Di Silvestro un recueil de portraits – textes et photos – de chercheurs en Sciences humaines et sociales : L’Archipel des Possibles. Retrouvez chaque semaine l’un de ces portraits.

« À partir de traces faibles, l’historien a recomposé une figure oubliée par l’histoire, celle de Jean‑François Didier d’Attel de Luttange, un noble du XVIIIe égaré au XIXe, écrivain, compositeur, traducteur, mathématicien, bibliophile, numismate… aspirant à devenir un savant de l’universel. »

Simultanément au passé et au présent, il vit entre deux temps. Entre permanence et mutation. Fasciné par les origines et les évolutions, il observe aussi, non sans ironie, entre amusement et ressentiment, les déviations du sens des symboles que bringuebalent les époques, parfois jusqu’à l’incohérence. Ou à l’ignorance, la marque la plus regrettable de l’oubli. Jean‑Christophe Blanchard est un spécialiste de l’héraldique et de l’emblématique lorraine des origines (XIIe siècle) à nos jours. Un expert de la composition et des mécanismes d’utilisation des armoiries et plus largement des emblèmes représentés dans les armoriaux, les manuscrits enluminés, sur les sceaux, les monnaies et bien d’autres objets et monuments… L’étude de ces objets complexes implique de vastes connaissances en sciences de l’érudition : paléographie, diplomatique, codicologie, sigillographie, numismatique… Elle est, en définitive, la science de la communication par l’image de l’Ancien Régime et donc une connaissance de tout un monde. Car ces images héraldiques (ou emblématiques) sont, comme les armoriaux en particulier, « un programme et une proclamation » d’une identité qui rend compte des valeurs « idéologiques et militantes », des croyances, des savoirs, des aspirations autant que des stratégies de représentation de leur auteur ou commanditaire.

Jean‑Christophe Blanchard. Sébastien Di Silvestro

En menant ses recherches sur l’intégration des armoiries dans la communication des élites, Jean‑Christophe Blanchard est aussi devenu un fin connaisseur des éléments constitutifs et des affichages des identités dans une approche des temps longs qui débute au Moyen Âge et perdure de nos jours. Du blason au logo. De l’armure au perfecto. Il se promène au milieu des rues, dans une histoire qu’il touche en continu, mesurant les écarts de paradigmes, les évolutions, les absences, et parfois les contresens, qui gravent et illuminent de la pierre aux néons, l’expression des sociétés d’hier à aujourd’hui. Pour exemple, il cite le monument « dit de la Croix de Bourgogne », à Nancy, qui s’illustre par une croix de Lorraine.

« Cette croix double, représentation symbolique d’une relique de la vraie croix rapportée en Anjou au XIIIe siècle et vénérée par les princes angevins, fut introduite en Lorraine par René d’Anjou en 1431. »

Le 5 janvier 1477, le petit-fils de ce dernier, René II, duc de Lorraine, gagne la bataille de Nancy contre Charles le Téméraire, trahi par les siens, et qui périt le crâne fendu jusqu’aux dents sous un coup de hallebarde. Le Duc victorieux ordonne la construction d’un monument à l’endroit même où l’on retrouva sa dépouille dénudée, pour honorer la mémoire du Prince vaincu et célébrer sa victoire. Puis le monument s’abîme. Il sera rebâti plusieurs fois avant de prendre, en 1928, la forme que nous lui connaissons actuellement. À cette date, on célèbre plus l’unité de la nation républicaine à travers toutes ses composantes, la Lorraine ayant été réintégrée à la France, que la victoire de René II.

« Pourtant, les commémorations du 5 janvier voient régulièrement défiler sur cette place des adhérents lorrains du parti nationaliste français. Et on les voit, posant sur des photos diffusées sur leur site Internet, avec des drapeaux français portant la francisque de Vichy. Ces drapeaux sont une insulte à la mémoire des hommes qui ont voulu ce monument, des nationalistes certes, mais des républicains, plutôt des progressistes et dreyfusards ! Ils sont aussi une insulte aux idéaux de la Résistance dont la croix de Lorraine, est, entretemps, devenue le symbole ! » s’insurge l’Ingénieur d’études en laissant éclater sa colère.

Docteur en histoire exerçant au sein du Centre de Recherche Universitaire Lorrain d’Histoire de l’Université de Lorraine, Jean‑Christophe Blanchard ne donne pas de cours. Rien n’interrompt son tête-à-tête avec la matière, les archives et le dialogue respectueux qu’il noue avec les morts. Parfois, pour les réintégrer méticuleusement et à une juste place dans le récit des hommes. Toujours à compléter. Ses recherches actuelles relèvent d’une des plus belles aventures de cette veine.

Avec une dizaine de collègues dans presque autant de disciplines, il est à l’origine de la résurrection prochaine d’un de ces oubliés de l’histoire. « D’un noble du XVIIIe égaré au XIXe », écrit Frédéric Plancard dans l’Est républicain. Jean‑François Didier d’Attel de Luttange, descendant d’une famille anoblie dans la première moitié du XVIe siècle, était de cette génération d’entre deux siècles troublés, qui supportait mal le déclassement de la noblesse et participait de l’ancienne mouvance dont le but ultime consistait à être savant, à atteindre l’universel. Occupation tout aristocratique, la polymathie pour valeur suprême pouvait aussi bien constituer chez Attel de Luttange, une aspiration de nature, un refuge ou une réponse par le dépassement aux turpitudes d’une époque désorientée. Quand Monarchies, Républiques et Empires se succédaient au tempo d’une marche de l’histoire jusqu’alors inédite. Seule certitude, il produisait. Et en quantités formidables. Des romans, des romans historiques, des mathématiques, de la musique, des traités de numismatique… Il écrit le grec. Démesurément bibliophile il amasse plus de 3000 ouvrages de grande valeur qu’il léguera à sa mort à la ville de Verdun. Et c’est sur des traces très minces, que Jean‑Christophe Blanchard est parti à la rencontre d’un disparu auquel il va donner la main.


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