Portrait de chercheur : Marie-Sol Ortola, Le Souffle d’Al-Andalus

Pour ses 10 ans, la Maison des Sciences de l’Homme Lorraine a commandé à Sébastien Di Silvestro un recueil de portraits – textes et photos – de chercheurs en Sciences humaines et sociales : L’Archipel des Possibles. Retrouvez chaque semaine l’un de ces portraits.

« En retraçant la circulation des énoncés sapientiels ((maximes, sentences, proverbes…) de la Péninsule Ibérique du IXe au XVe siècle, entre cultures arabes, juives et chrétiennes, Aliento fait revivre l’une des apogées des civilisations étrangement absente de la mémoire collective ».

Un ciel bleu de toute beauté. Au Brésil, à Belém. Un souvenir absolument triste. Des Amérindiens vivant libres, à moitié nus, et qui soudainement courent s’habiller au défilé d’évangélistes, de femmes et d’enfants, petite colonne missionnaire vêtue de blanc, venue au village pour asséner les leçons injurieuses d’un dieu qui les voulait rabaissés. Une révolte parmi d’autres. Dans les années 80, à Madrid. Des femmes s’arrachent avec la police pour protéger un jeune Maghrébin de l’expulsion. Au vrai, il y en avait une autre à dire sa solidarité en actes de résistance, et elle était celle-là. En feuilletant ces quelques images, on entre un peu dans l’histoire de Marie-Sol Ortola. Professeure de littérature espagnole du moyen-âge et du XVIe siècle au département d’études ibériques et ibéro-américaines de l’Université de Lorraine, elle incarne avec ferveur les enseignements d’une histoire magistralement minimisée, de formidables échanges des sagesses entre peuples et cultures en mouvements. L’un de ces grands moments des civilisations.

Marie-Sol Ortola. Sébastien Di Silvestro, iwsy-face.com

Héritière d’une vision qui se rit encore, et la chose est amère, des blocs de civilisations hiératiques, des oppressions politiques, religieuses, des pouvoirs de l’argent, du haut d’un idéal juché sur un vieux canasson et qui n’a pour armement que le style de son expression. Et de cet esprit ouvert au seuil du Nouveau Monde qui défend les honnêtes et les petites gens dans un élan fantasque, merveilles, tentatives, des hommes enfiévrés d’être parmi les plus désespérés. Marie-Sol Ortola a toutes ces richesses de l’Espagne dans le sang. Ses yeux clairs fixent la réalité dans sa nudité. Au fil des conversations, ils s’abîment souvent dans une sorte de sfumato qui contemple gravement, à l’arrière-plan du tableau, les trésors, les pertes et les sacrifices, les impossibles révoltes et la marche inexorable du temps.

C’est un esprit insoumis, un tempérament, toujours prêt à rire ou à se cabrer, une pensée profondément humaine, maniant les cultures, les exemples et les mots à l’aisance d’une rigoureuse précision qui n’est que l’exigence du respect. En 2017, son grand programme est arrivé à un terme. Aussi, elle espère que de jeunes chercheurs en partagent le rêve à poursuivre et qu’ils aient les moyens de travailler. Pour la culture du projet qui domine l’Université et qui donne la primauté au financier avec accord ici où là, en suivant les cours des valeurs de politiques sporadiques, des orientations du moment, empêchant la création pérenne d’espaces de dialogues authentiques, elle n’a pas de mots assez durs.

« Marie-Sol Ortola déplore l’éloignement du politique de l’univers scientifique, particulièrement en sciences humaines et sociales où la recherche fondamentale “est quelque part perdue”, dès lors qu’elle ne peut pas fournir d’utilité immédiate, “d’applications à courte vue”. »

Ses propres recherches ont généré des créations de calculs, d’algorithmes, de bases de données, d’indexations, de systèmes d’annotations inédits, pouvant être réutilisés pour nombre d’applications, transposables dans le monde économique, mais après la phase fondamentale. La chercheuse donne des gages, et s’inscrit, puisque c’est le titre, dans les humanités numériques. Passant presque sous silence dans cette introduction par les aléas administratifs, que ses recherches menées avec une impressionnante liste de chercheurs et de spécialités, portées par la MSH, par l’INALCO, en partenariat avec l’ATILF, l’Agence Nationale de Recherche, ressuscite tout un monde d’échanges, un passé d’une extraordinaire fertilité qui pourrait redéfinir avantageusement bien des identités actuelles, solidement cadenassées.

L’Aliento c’est le souffle de la rencontre au IXe siècle entre la tradition arabe de l’adab et d’al-Andalous, l’Espagne, qui devient une plaque tournante où circulent les savoirs venus d’orient passant aux royaumes chrétiens notamment par les centres monacaux du nord de la Péninsule, d’où ils se diffusent dès le XIe siècle. Puis par les traductions latines au XIIe siècle, et du XIIIe au XVe siècle par les traductions en langues venraculaires. En al-Andalus, l’adab rencontre également la tradition sapientielle juive, de la littérature midrashique. Inspirant la composition de recueils, d’œuvres originales, pendant deux cents ans.

À partir du XIIe siècle, des recueils d’exempla et de dits des philosophes sont traduits vers l’hébreu, le latin et les langues romanes. Cet héritage complexe, d’une fabuleuse richesse, se retrouve dans la littérature espagnole du XVe et du XVIe siècles, ainsi que dans les proverbes espagnols, judéo-espagnols et maghrébins contemporains. Ainsi le projet ALIENTO pour Analyse Linguistique, Interculturelle d’ÉNoncés sapientiels et Transmission Orient/Occident-Occident/Orient, a entrepris depuis dix ans, de construire une immense base de données sur les sources, la transmission et la postérité des énoncés sapientiels (maximes, sentences et proverbes), de la Péninsule ibérique du IXe au XVe siècle entre trois cultures. Le réseau Aliento, initié par Marie-Sol Ortola et Marie-Christine Bornes Varol, retrace la circulation volatile de ces sagesses partagées et hybridées, leur cheminement, leur évolution, par-delà mille enjeux scientifiques pointus, liés aux traductions, aux réinterprétations culturelles, au poids des emprunts, au travers de langues parlées et écrites.

« Les recherches d’Aliento alignent un nombre considérable de facteurs et d’éléments qui, reliés ensemble, disent les réalités effervescentes de ces époques constituant un bien de l’Humanité. »

En ces matières, un travail d’une telle ampleur n’avait encore jamais été mené. Il existe une part de donquichottisme indéniable à vouloir livrer au grand public ces quelques 9570 énoncés, après les avoir scientifiquement reliés entre eux, dans toutes leurs langues et leurs versions pour offrir une circulation textuelle nouvelle et sans fin. Ces sagesses exprimées avec une telle force d’évidence perdurent donc dans bien des langues et expressions usuelles d’aujourd’hui. Et transportent incognito, de bouche en bouche, cette richesse d’origines. Imaginer des chrétiens, des juifs et des musulmans, dans les espaces où certains s’opposent si douloureusement, se référer à une même parole inconsciente de faire communauté, n’est pas sans évoquer quelques scènes férocement drôles.

Au-delà de la satire humaine, pour Marie-Sol Ortola, la quête des origines entre l’Ancien et le Nouveau Monde, aux parallèles et aux traits immuables qui font les choix semblables à une destinée, pourrait bien servir de fil conducteur et de morale à cette histoire intégralement espagnole.


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