Portrait de chercheur : Valérie Serdon-Provost, un archer sur la montagne du temps

Valérie Serdon-Provot par Sébastien Di Silvestro (https://iwsy-face.com/)

Pour ses 10 ans, la Maison des Sciences de l’Homme Lorraine a commandé à Sébastien Di Silvestro un recueil de portraits – textes et photos – de chercheurs en Sciences humaines et sociales : L’Archipel des Possibles. Retrouvez chaque semaine l’un de ces portraits.

Spécialiste du monachisme lorrain et de la guerre au Moyen Âge, Valérie Serdon-Provost a mené des recherches sur nombre de grands sites archéologiques aux quatre coins du monde. Mais c’est actuellement au monastère Saint-Vanne à Verdun qu’elle procède à de fantastiques découvertes dans des sépultures mérovingiennes intactes.

À vingt ans, sous le soleil blanc du Moyen-Orient, au fil de Nahr al-Urdun, Nehar haYarden, les noms arabes et hébreux du fleuve Jourdain, Valérie Serdon-Provost, confirme sa vocation de toujours en s’inscrivant dans les pas d’un professeur spécialiste de l’archéozoologie, sur un chantier archéologique du paléolithique ancien. Elle loge avec l’équipe, sur les bords du lac Tibériade dont le Talmud dit que les « fruits sont doux comme le son de la lyre » et découvre une discipline exigeant autant d’aptitudes physiques qu’intellectuelles. La condition pour devenir un voyageur du temps.

Elle est piquée par la beauté des paysages, le chant des oiseaux à l’aurore et l’exaltation des découvertes dans la touffeur et la poussière. Une flèche qui poursuit sa course dans des heures de patience méticuleuse au sein des atmosphères neutres des laboratoires, des observations et procédés chimiques qui recomposent la cible, des morceaux de réalités détruites, et reconvoquent à la vie des mondes entiers, des lambeaux de sols, au geste et à la culture des hommes disparus.

Valérie Serdon-Provot par Sébastien Di Silvestro (https://iwsy-face.com/).

Elle ne comptera plus jamais ses heures, vivra sans réelle séparation entre vie privée et professionnelle et poursuivra sa passion en Israël, en Pologne, en Égypte, au Bangladesh, en Roumanie, en Syrie… De la mosquée des Omeyyades à la citadelle de Damas, d’Alexandrie aux rives du Brahmapoutre et de l’Euphrate… Le romanesque de ces noms pourrait escamoter l’autre réalité des années de formation historique ardue et de maîtrise nécessaire en sciences et techniques de laboratoire, en physique et chimie. Le privilège acquis de se rendre au bout du monde sur un castrum romain, une nécropole, une citadelle franque ou une cité oubliée, et la fulgurance d’une découverte sur un site programmé, ne s’obtiennent qu’au terme d’un vaste labyrinthe de recherches rendu difficile par un épineux maquis administratif.

L’archéologie est autant un métier de passion que de résistance à tous les temps.

À ce jeu Valérie Serdon-Provost est solidement armée, même si son regard couleur d’aigue-marine trahit l’impatience et parfois la lassitude de ces longues périodes d’entre-deux. Docteur en histoire et en archéologie médiévales, ses recherches actuelles au sein de la MSH s’articulent autour des fouilles du monastère Saint-Vanne, dans la citadelle haute de Verdun. Sur ce site, elle a connu l’une de ses plus grandes joies archéologiques à l’ouverture de tombes qui ont livré du mobilier du haut Moyen Âge exceptionnel, les défunts ayant été inhumés habillés, selon la pratique mérovingienne, avec leurs parures, leurs vêtements et attributs.

Valérie Serdon-Provost a pu mettre au jour des bijoux en argent, en or, en grenats de ces sépultures intactes, rescapées de siècles de pillages. La plupart de ces objets sont actuellement en cours d’étude ou dans le coffre des Archives Poincaré. Mais son obsession réside dans l’art de la guerre au Moyen Âge et plus particulièrement de son impact sur la société médiévale qui préside aux implantations stratégiques des bourgs castraux, des fortifications, et dessine, après un quasi millénaire, toute une sociologie des combattants et une économie de la guerre.

Elle s’intéresse aux aspects techniques des armes, des engins de siège à l’utilisation de la poudre, mais avant tout à l’archerie. 1/2Armes du diable : arcs et arbalètes du Moyen Âge1/2, c’est le titre d’un livre qu’elle tire de sa thèse de doctorat. L’arme du diable ? Valérie Serdon-Provost, archère, la manie depuis de nombreuses années et entretient avec l’art et l’arme un lien tout à fait singulier. Alors, si le titre fait référence à la condamnation prononcée pendant le second concile de Latran, en 1139, son analyse pousse bien au-delà des études d’artefacts pour décrire toute une anthropologie de cette arme dont on retrouve des traces jusqu’au néolithique.

Elle étudie comment l’archerie, durant l’époque médiévale, influence les tactiques guerrières, mais aussi comment elle modèle la vie civile avec le développement des techniques de fabrication, la formation des compagnies d’archers en résidence dans les villes… Elle explore jusqu’en elle-même une archéologie du geste propre à chaque culture et civilisation. Et qui est sa façon si particulière d’atteindre l’histoire, en cœur plein.

Issue d’une famille de trois enfants et de nature un peu rebelle, Valérie Serdon-Provost savait dès l’âge de huit ans qu’elle voudrait être archéologue. Beaucoup en rêvent, peu en ont la fibre. Passionnée si jeune par l’histoire de l’art, sa mère l’emmène visiter un chantier d’archéologie préventive, sur un site présentant des vestiges d’une villa gallo-romaine dans la région lyonnaise. Déjà, elle fréquente les musées et participe à un chantier dès l’âge de seize ans. Puis elle enchaîne. Tout en hésitant longuement entre la préhistoire et le Moyen Âge.

Sa formation à Lyon, très orientée vers les confins de l’aube de l’humanité, semblait l’y prédestiner. Mais un premier chantier archéologique sur le site d’une nécropole mérovingienne la fixe sur cette période. Le rapport à l’écrit, la possibilité de confronter différentes sources et approches, absents en préhistoire, achèvent de la convaincre. Les dimensions anthropologiques et ethnologiques étant très présentes dans les deux périodes, ses connaissances en histoire des techniques et en métallurgie apprises pour l’étude de la préhistoire et proto-histoire constitueraient des atouts pour ses futures recherches sur l’armement au Moyen Âge.

En 1992, juste après cette véritable révélation scientifique en Terre sainte, sur les rives du Jourdain, elle obtient une bourse pour partir travailler en Pologne. Changement de décor, des terres brûlées de l’Orient aux brumes basses du nord d’un pays qui s’ouvrait à peine, un pays de forêts profondes, de chênes serrés formant des horizons d’ombres humides. Valérie Serdon-Provost débarque dans une zone rurale et immensément reculée pour effectuer des fouilles sur une motte castrale, une ville forte bâtie pour les chevaliers teutoniques très présents dans la région. Elle s’exerce au coude à coude avec un grand professeur polonais de l’Académie des Sciences qui la familiarise avec d’autres méthodes de confrontations des sources, dans une pratique ouverte à l’anthropologie et à l’ethnologie. Elle accède à la bibliographie, qui à cette époque, était encore écrite en français tandis que l’anglais domine aujourd’hui sans partage. Sur ce chantier, elle tisse des liens très forts avec de nombreux chercheurs de l’académie de Lodz et d’autres villes qui l’introduiront en Bulgarie et en Roumanie.

Avec régularité, Valérie Serdon-Provost retournera dans chacun de ces pays qui conservent à ses yeux la charge émotionnelle puissante de ces moments de connivence entre découragement et extraordinaire.

Ce dont elle n’est jamais à court. « Énorme choc », en 1994, elle rejoint en Égypte Jean‑Yves Empereur, directeur de recherche au CNRS et directeur du Centre d’études alexandrines, au moment où celui-ci fait capoter un projet municipal qui aurait recouvert l’ancien site du phare d’Alexandrie. En menant des fouilles terrestres et sous-marines, l’équipe découvre 5000 blocs architecturaux, des colonnes, des statues et une douzaine de sphinx. Valérie Serdon-Provost plonge en scaphandre autonome dans les eaux de la Méditerranée pour y effectuer des mesures et nettoyer des blocs afin d’établir une cartographie de ces découvertes.

Elle voyagera beaucoup en Égypte, et songe actuellement à retourner pour y monter un projet. D’un continent à l’autre, un ancien directeur de la Maison de l’Orient qu’elle avait connu durant ses études lyonnaises, lui propose d’effectuer des fouilles au Bangladesh. Alors, en 1995, Valérie Serdon-Provost entame une autre aventure qui durera onze ans et modifiera en profondeur sa façon de pratiquer l’archéologie. Elle y trouvera au fond bien plus que des vestiges, des liens affectifs et une connaissance empirique d’un présent transposable au passé.

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