Portrait de chercheurs : Manuel Rebuschi et Maxime Amblard… systématique du chaos

Manuel Rebuschi / Maxime Amblard par Sébastien Di Silvestro.

Pour ses 10 ans, la Maison des Sciences de l’Homme Lorraine a commandé à Sébastien Di Silvestro un recueil de portraits – textes et photos – de chercheurs en Sciences humaines et sociales : L’Archipel des Possibles. Retrouvez chaque semaine l’un de ces portraits.


« Une schématique de la folie ? Pas tout à fait et bien plus. Un exercice aux limites de la compréhension. Une exploration des lois qui sous-tendent en pointillés les règles universelles des actes de paroles censés établir la structuration de la raison. Ils s’aventurent au-devant de ce qui résiste à l’entendement, aux intersections, questionnent la rationalité et ses dysfonctionnements d’une façon inédite. Ils n’ont ni conclusion ni slogan. Pourtant ils démontrent qu’il est possible de reconstruire un point de vue démembré par la schizophrénie… Alors la folie est ailleurs. Et la raison aussi. »

La visée formelle de leurs travaux autour d’un sujet généralement dominé par les représentations abstraites a soulevé des légions de questions de méthodologie, de conceptualisation, de terminologie, de protocoles, d’interprétation, de décryptage, de validations… Leur projet, qui étudie les disruptions du discours chez des patients, s’intitule SLAM pour schizophrénie et langage : analyse et modélisation.

Le titre fait naturellement référence à la poétique de l’art oratoire urbain, ou va-t-on savoir avec ces deux personnalités singulières, adeptes des références en cascades et du cryptage à SLAM pour : simultaneous localization and mapping (localisation et cartographie simultanées), une approche d’autonomie pour les robots qui permet de construire ou d’améliorer simultanément une carte de leur environnement pour mieux s’y retrouver. Car le propos est aussi d’aider la médecine et la psychologie en redéfinissant le protocole de médiation avec les patients, en fournissant des mesures objectives des avancées… Mais le duo ne met aucun aspect en avant de l’autre, tant ce projet assume en cohérence ses multiples visées.

SLAM constitue avant tout un défi théorique pour une approche pragmatique qui rend compte du statut d’une capacité humaine « en zone de conflit » mental. Et pourrait potentiellement dégager des analyses automatisées du respect formel dans tous les discours. « Génial » ou « dangereux » se répondent-ils l’un l’autre avec un sourire. À ce jeu sur le fil, le duo est armé d’un puissant esprit d’aventure scientifique autant que d’une éthique de fer. L’un est informaticien et logicien, maître de conférences HDR à l’Université de Lorraine, chercheur au LORIA principalement en traitement automatique du langage naturel, en formalisme informatique, en formalisme linguistique et dans le discours pathologique.

Maxime Amblard par Sébastien Di Silvestro.

À l’origine, le parcours de Maxime Amblard s’orientait vers la cryptographie qui relie épistémologiquement l’informatique et le langage. Grand front, grands yeux, d’un châtain clair qui commence à peine à grisonner, large sourire et un peu hipster sur les bords, il refuse catégoriquement de faire de la génération en traitement de la langue. Quand nombre de ses collègues « font des trucs mainstream » en produisant des modèles probabilistes pour intelligences artificielles, lui préfère la face nord avec pioche en bois. Son « truc » à lui, serait de créer un modèle formel qui puisse analyser la finesse de l’interaction sémantique dans les dialogues. Alors les « stats », très peu pour lui, ici on parle de « super construction » avec problématiques de modélisation vertigineuses.

Manuel Rebuschi par Sébastien Di Silvestro.

L’autre est mathématicien et philosophe. C’est le latin du duo, à la fois lumineux et animé d’une virulente détermination équilibrée par cette retenue de la pensée précise. Maître de conférences HDR en philosophie et rédacteur en chef de la prestigieuse revue Philosophia Scientae, responsable de l’axe « Humanités numériques, langage, connaissance et société » de la MSH, coresponsable de l’axe « Approche de la connaissance : logique, métaphysique et histoire de la philosophie » des Archives Poincaré, Manuel Rebuschi se passionne pour l’épineuse question de l’intentionnalité. « Comment on prête des états mentaux, comment on s’interprète les uns les autres, comment on se comprend ». Il partage avec Maxime cet élan pour les sujets « raisonnablement circonscrits ». Ses recherches s’articulent autour de la logique, de l’épistémologie, de la philosophie du langage, de la philosophie de l’esprit et les sciences cognitives.

Ensemble, au travers du projet MSH SLAM, ils font dialoguer la psychologie, la linguistique, l’informatique et la philosophie en générant des découvertes propres à chaque discipline et font émerger autant de conceptions collectives nouvelles. Pour eux, le chaos n’est qu’un autre nom de ce qui n’est pas encore compris. Alors ils y plongent et à tâtons méthodiques, en ressortent avec des matrices lumineuses.

« SLAM fait partie de ces projets rares qui innovent véritablement en matière d’interdisciplinarité, ouvrent des voies théoriques et pratiques, tout en refusant les dérivés applicatifs à courte vue. »

Les approches disciplinaires s’y respectent, s’y nouent et y gagnent en force de pénétration. Les chercheurs y interagissent en société savante d’aujourd’hui. À l’origine, c’est une conversation entre Michel Musiol, professeur des universités en psychologie, qui travaillait déjà sur l’analyse pragmatique des conversations avec des schizophrènes, et Manuel Rebuschi qui a allumé la mèche du projet. Le philosophe a envisagé ce qu’il pouvait apporter en termes de formalisme à la démarche purement psychologique. Alors ils ont commencé à travailler à la systématisation d’un format selon une approche logique, à voir, et dissocier les sémantiques…

C’est là qu’est intervenu Maxime avec sa trousse à logiques-outils permettant d’inscrire cette recherche dans le cadre de l’informatique linguistique permettant d’établir des liens à coups sûrs sur des quantités de données imprescriptibles pour l’esprit humain. Dans cette analyse des discours qui dysfonctionnent, chaque chercheur et chaque discipline trouve son compte tout en élaborant quelque chose de neuf. Pour le philosophe, cette recherche propose une réflexion nouvelle sur la rationalité, la compréhension du contexte de la folie. Tout en posant des questions épistémologiques comme celle de la « naturalisation » (c’est-à-dire la question de la réduction de l’analyse aux méthodes des sciences de la nature) : « Qu’est-ce qui résiste ? Est-ce parce qu’on est déviant ? Ou c’est juste à cause d’un problème d’ordre génétique ou autre. Ou la problématique se situe-t-elle parfois au niveau des règles qui ne sont pas les mêmes, des normes rationnelles qui ne sont pas les mêmes… Ce qui rejoint les questions des linguistes. Parce que certaines règles sont posées comme universelles alors qu’on a ici des gens qui ne les respectent pas.

Alors qu’est-ce que ça veut dire ? L’étude enseigne bien sûr sur les gens eux-mêmes, mais également sur le statut des règles. Il y a une espèce d’équilibre réfléchi dans tout ça… », analyse Manuel Rebuschi. Pour le logicien et informaticien, cette étude représente un double défi autant qu’une source d’inspiration structurelle pour ses autres travaux : « Quelque chose dysfonctionne dans les dialogues en question. Il y a certes un niveau d’anomalie de langue qui est rare, parce que très abstrait.

Or, si l’on fait des grandes classifications des différentes tranches d’analyse de la langue, c’est clairement plus que la sémantique qui ne va pas. Ce sont des phénomènes rares. Aller regarder comment ça dysfonctionne c’est chercher à expliquer comment et pourquoi on n’arrive pas à rendre compte d’une interaction normale. Ce qui est très intéressant pour des tas de raisons. Si je travaille sur les différentes typographies d’états mentaux possibles, ce qui m’intéresse, c’est ce que ça nous dit du processus de construction d’une représentation abstraite d’un contenu en langue naturelle », s’enthousiasme Maxime Amblard.

Il faut dire que la société contemporaine est parcourue tout entière par des problématiques de traitement informatique de la langue. Nombre d’utilités procèdent par une modélisation de type statistique qui simule par ne pas dire singe la communication humaine. Ce qui est très efficace et limité. Alors, même si cette ambition lointaine ne se lit qu’entre les lignes, la combinaison de leurs travaux, en s’attachant au dysfonctionnement, attaque par un autre versant le dur du noyau central du fonctionnement de la pensée et de la langue qui l’exprime.


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