Pourquoi la réforme fiscale américaine menace la stabilité économique et politique mondiale

Au lieu des effets positifs escomptés, la « Tax Cut and Reform Bill » sera peut-être délétère… Brendan Smialowski/AFP

1 450 milliards de dollars sur 10 ans. C’est le montant total, estimé par le Congrès américain, des baisses d’impôts associées à la récente réforme fiscale menée par l’administration Trump. Cette réforme se veut ambitieuse ; avec 145 milliards de dollars de baisses d’impôts par an, elle est effectivement exceptionnelle par son ampleur, même si Ronald Reagan était allé plus loin en 1981. Néanmoins, en dépit de l’ambition de la réforme voulue par Donald Trump, ses effets sur l’économie américaine risquent de s’avérer moins importants qu’anticipé, et surtout très coûteux à terme. Des coûts qui seront vraisemblablement supportés autant par les États-Unis que par leurs partenaires…

Une réforme fiscale ambitieuse mais non redistributrice

Première vraie victoire de Donald Trump, la réforme fiscale qu’il a promue en fin d’année dernière et qui commencera à produire ses effets en 2018 vise à dynamiser une croissance déjà forte aux États-Unis. Cette dernière doit essentiellement reposer sur les investissements des entreprises, rendus possibles par des économies d’impôts conséquentes (le taux d’impôt sur les sociétés passant de 35 à 21 %), plus que sur un accroissement du pouvoir d’achat des ménages.

La réforme suscite d’ailleurs le rejet de nombre d’Américains, conscients du caractère inéquitable de cette dernière. Les simulations les plus simples permettent en effet de constater que les 1 % d’Américains les plus riches (ceux dont le revenu annuel excède 500 000 dollars) vont économiser 60 milliards de dollars d’impôts en 2019, soit autant que les 54 % d’Américains dont le revenu annuel est compris entre 20 000 et 100 000 dollars.

Rarement le potentiel redistributeur de l’impôt aura été autant oublié. Les effets sur la consommation intérieure seront donc réduits, puisque ce sont les personnes dont les revenus sont les plus bas qui ont la propension marginale à consommer la plus élevée, comme l’expliquait bien Keynes, dont les préconisations ne trouvent guère de crédit aux yeux de l’administration américaine actuelle.

Un pari perdu d’avance ?

Au-delà de la réduction des taux d’imposition, la limitation de la déduction des intérêts doit mettre fin à l’anomalie consistant, pour nombre d’entreprises, à privilégier un financement par les dettes plutôt que par les fonds propres. Les avantages fiscaux donnés aux profits réalisés aux États-Unis doivent également permettre d’opérer un recentrage des chaînes de valeur sur le territoire américain. Pour l’État fédéral, le manque à gagner associé à cette réduction des taux doit être compensé par l’élargissement de la base fiscale. Le pari, éminemment risqué, sera très certainement perdu. Souvent comparée à un gruyère, la base fiscale américaine demeure en effet trop sensible à l’optimisation permise par les nombreuses niches fiscales existantes pour contribuer à limiter la chute des recettes.

Un gruyère, la base fiscale américaine ?

Des effets déjà réels, mais limités

Bien sûr quelques exemples bien choisis permettent d’ores et déjà à Donald Trump de vanter les effets positifs de sa réforme. Walmart vient de relever son salaire minimum et ExxonMobil a doublé ses intentions d’investissement dans les forages aux États-Unis. Disney ou Apple font également partie des entreprises ayant pris des décisions fortes et largement relayées par les médias en faveur de l’emploi ou des augmentations de salaire. La majeure partie des économies réalisées par les entreprises risque toutefois de bénéficier davantage aux actionnaires.

Ce constat ne serait pas problématique si le contexte actuel n’était, depuis plusieurs années déjà, largement favorable à ces derniers plutôt qu’aux salariés. Là aussi, cet état de fait devrait contribuer à gripper le moteur économique et à enrayer la belle dynamique décrite sur le papier. Les études les plus complètes tablent sur un surplus de croissance limité à 0,5 % par an. La croissance étant déjà forte (plus de 3 % par an) et le chômage faible, les effets bénéfiques seront naturellement réduits. Ils le seront encore plus si on les compare aux coûts futurs des mesures prises.

Le coût élevé d’une vision américaine autocentrée

Chaque année, depuis dix ans, la dette publique américaine augmente de 1 000 milliards de dollars par an. Elle dépasse aujourd’hui les 20 000 milliards de dollars (plus de 100 % du PIB). Cette dette va encore augmenter puisque le surcroît de croissance généré par la réforme ne devrait que combler à hauteur d’un tiers le déficit supplémentaire causé par cette même réforme (chiffre avancé par le Congrès lui-même).

Les augmentations d’emprunt du Trésor américain risquent mécaniquement de contribuer à une augmentation des taux d’intérêt aux États-Unis, puis dans le reste du Monde, réduisant la croissance mondiale à moyen terme, et donc la croissance américaine elle-même, largement dépendante de la santé de ses partenaires. Le FMI, par la voix de Christine Lagarde, a d’ailleurs exprimé à plusieurs reprises ses inquiétudes concernant une possible augmentation du coût de la dette des pays qui ont souscrit cette dernière en dollars.

Une augmentation généralisée de la concurrence fiscale

De la réforme fiscale américaine, il risque vite de ne rester qu’un accroissement de la concurrence fiscale et de ses effets pervers, tensions d’ordre géopolitique incluses… D’ailleurs, si la France prévoit de ne faire passer le taux d’imposition des entreprises (actuellement de 33 %) à 25 % qu’en 2022 (contre 33 % aujourd’hui), le gouvernement allemand de son côté subit déjà des pressions pour réduire rapidement ce taux (aujourd’hui à 30 %. Une telle vision concurrentielle acterait encore un peu plus la fin de la collaboration internationale de ces dernières années. Or elle s’était avérée salvatrice pour sortir d’une crise importante.

La course au moins-disant fiscal, associée à une guerre des devises déjà partiellement relancée et au retour des mesures protectionnistes, ferait de nombreuses victimes. La logique de redistribution de l’impôt, qui devrait prévaloir à l’heure où s’accroissent les inégalités afin de favoriser une croissance plus inclusive et plus robuste, s’en trouverait, comme c’est déjà le cas aux États-Unis, sacrifiée. Or, par le passé, plusieurs crises d’ampleur internationale ont trouvé leurs origines dans des contextes proches de celui vers lequel nous pourrions nous diriger…