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Pourquoi le biopouvoir craint-il tant Internet ?

Squishing a spider. insightpest / photo on flickr, CC BY-SA

Le biopouvoir dans tous ces États !

Michael Walzer peut être rassuré : le critique social peut désormais espérer accéder à une forme d’universalité. La solitude dans la critique sociale à l’ère d’Internet n’est plus possible.

Si les pouvoirs sont aussi défiants vis-à-vis d’Internet – en France comme ailleurs, en « démocratie » comme sous d’autres régimes – ce n’est pas le fruit du hasard.

Si les gouvernances légifèrent à tour de bras ici et là, il y a des nécessités dont la vocation est de protéger les citoyens, de préserver une économie, etc. mais cette frénésie à légiférer n’est malheureusement pas invariablement mue par cet altruisme noble, pas plus que par le souci obsessionnel de garantir ses droits fondamentaux et ses libertés. La réalité est plus complexe. Internet met en péril leur biopouvoir. Leur toute-puissance à définir la norme, la place, le rôle de l’individu, dans la société est aujourd’hui objectivement en danger !

Comme le soulignait Michel Foucault dans « Surveiller et punir », dans l’exercice de ce biopouvoir

« […] sont constamment mis en place des mécanismes produisant de plus en plus de séparations entre le normal et l’anormal, le sain et le pathologique, le centre et la marge, et qui conduisent à l’apparition de nouvelles exclusions. […] ».

Ces mécanismes n’ont fait que se renforcer. La mise en œuvre du système de surveillance algorithmique des usagers en France en est une caricature.

L’algorithme de la loi renseignement est supposé faire le distinguo entre une bonne conduite citoyenne sur Internet et une mauvaise conduite… bref, trier le bon du mauvais citoyen dans ses usages d’Internet. Peu importe son efficience ou même son existence réelle qui a été affirmée en 2017.

Le fait est qu’un citoyen se pensant sous surveillance, cela ne peut pas être sans conséquence sur son comportement : soustraction à celle-ci s’il dispose du savoir pour le faire, voire dans le cas contraire, le risque que des citoyens s’autocensurent par crainte de représailles sous une forme ou une autre. L’autocensure étant peu compatible avec ce qui constitue l’un des piliers d’un fonctionnement démocratique : la liberté d’expression.

L’erreur du biopouvoir

Dans le cadre de la loi que j’évoque, le biopouvoir fait face à un problème qu’il n’avait pas prévu.

Tout acte de désobéissance (résistance) ayant pour objectif une transformation politique, une évolution, ne peut se faire seul. Les appels aux citoyens, les recours en justice (QPC), la mise à disposition d’outils offrant la possibilité de se soustraire à un mécanisme portant atteinte à un droit humain fondamental : la vie privée. Des outils permettant de s’exprimer sans risques.

À ce titre – hors Tails et Tor – j’invite mes bienveillants lecteurs et lectrices à découvrir Amnesia. Toutes ces actions ne peuvent s’apparenter à des actions isolées.

Dans cet exemple, l’État n’a pas mesuré le potentiel d’Internet en tant qu’espace public dématérialisé et mondialisé favorisant et structurant l’action collective. Il en est ainsi dans de nombreuses démocraties. Internet est en mesure d’affaiblir le Biopouvoir. Il n’est de fait pas surprenant de voir ce dernier tenter par tous les moyens de reprendre la main. C’est dans ce contexte que de multiples lois et projets de loi ciblant Internet voient le jour.

En France le projet de loi fake news, le débat annoncé sur les réseaux sociaux par le secrétaire d’État à l’économie numérique, ne m’apparaissent pas comme la volonté sincère d’associer le citoyen à la reconfiguration de nos démocraties. Mais procède d’une infantilisation et d’une déresponsabilisation du citoyen visant à défendre un biopouvoir en perte de terrain.

Si tenir à l’écart le citoyen de cette reconfiguration peut être une volonté « compréhensible » des gouvernances, elle m’apparaît aussi irréaliste que contre-productive. Cette approche issue d’un monde qui a disparu ne peut garantir l’avenir d’un quelconque idéal démocratique.

« Nul au monde n’a puissance sur le jugement intérieur ; si l’on peut te forcer à dire en plein jour qu’il fait nuit, nulle puissance ne peut te forcer à le penser. » (Alain)


À suivre