Le marathon : une course de plus en plus populaire. ESPN, CC BY

Pourquoi le marathon reflète-t-il dorénavant la lutte antidopage ?

Octobre 2019 a définitivement fait basculer le marathon dans une autre dimension. En seulement deux jours d’affilée, le meilleur chrono mondial pour parcourir la distance mythique de 42,195 kilomètres a volé en éclats tant chez les hommes que chez les femmes. Se focaliser sur ce week-end historique ne permet pas d’appréhender le bouleversement créé sur la planète marathon. D’autres événements notoires, intervenus récemment et sans lien direct à première vue, sont donc aussi pris en compte. À l’inverse des commentaires immédiats et dithyrambiques formulés dans de nombreux médias, j’ai préféré temporiser et connecter suffisamment de points au cœur et en périphérie du sujet pour concevoir une grille de lecture porteuse de sens.

Le marathon représente un monument accessible

En raison de son histoire et de sa nature, le marathon apparaît comme l’épreuve emblématique du sport noble universel. Quels que soient son pays, sa culture, son milieu social, ses ressources économiques, son genre, son lieu d’habitation, n’importe quel individu en possession de ses moyens physiques et mentaux peut courir pendant 42,195 kilomètres sous réserve d’être bien entraîné, régulier et persévérant. Si on parvient à franchir le fameux mur et la ligne d’arrivée, on devient marathonien et ce n’est pas rien.

De plus, cette épreuve olympique fait ressentir un moment de liberté viscérale. Lors des entraînements, il n’existe aucune contrainte d’infrastructure et d’horaire. Lors des compétitions, il n’existe pas de parcours fixe et répétitif puisqu’il s’agit d’une course hors stade. Par ailleurs, cette épreuve populaire offre l’opportunité rarissime aux sportifs amateurs (licenciés et non licenciés) de côtoyer sur la même ligne de départ des monuments vivants (champions nationaux et internationaux) de la course pédestre.

Le marathon fait l’objet des convoitises

En tant que distance reine des courses hors stade, le marathon captive l’intérêt de beaucoup de gens et on observe actuellement un engouement de plus en plus vif à son égard. Le nombre de personnes qui s’y adonnent augmente donc des organisations, existantes et nouvelles, se lancent à la conquête de l’Épreuve promise.

L’attrait suscité entraîne inexorablement une compétition sportive féroce entre les meilleurs coureurs qui se disputent les gains et la gloire ainsi qu’une compétition commerciale exacerbée entre les acteurs du secteur qui s’arrachent les parts de marché et la notoriété. Pour tirer leur épingle du jeu dans ces affrontements de haut vol, les athlètes comme les organisations s’emparent de l’innovation au sens large.

Le marathon subit des assauts répétés

Le marathon a connu une amélioration nette et progressive de ses performances chronométriques au cours de l’histoire. Cependant, certaines entreprises telles que Nike et Ineos n’ont pas jugé cette évolution satisfaisante car trop lente à leurs yeux. Par conséquent, elles ont employé la méthode forte en mobilisant l’innovation de rupture pour bouleverser et accélérer le cours naturel des choses. En bref, mettre tous les moyens en œuvre en faisant fi des règlements en vigueur pour atomiser la barrière des deux heures.

La première tentative du 6 mai 2017, nommée « Breaking2 » et orchestrée par Nike, s’est soldée par un échec (25 secondes de trop). Qu’à cela ne tienne, la seconde tentative du 12 octobre 2019, nommée « Ineos 1:59 Challenge », fut la bonne (20 secondes de moins).

Bien que le Kényan Eliud Kipchoge soit devenu le premier marathonien à passer sous cette barre mythique, ce ne fut pas une surprise en soi. En effet, tout avait été minutieusement programmé pour pulvériser ce record à tout prix : des conditions de course extrêmement profitables, des chaussures Nike prototypées ultraperformantes et une opacité totale de la médicalisation opérée sur l’athlète. À ce tarif-là, son record ne fut pas homologué par la Fédération internationale d’athlétisme (WA).


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Le lendemain, la kényane Brigid Kosgei battait le record du monde féminin au marathon de Chicago. Des conditions de course normales, des chaussures Nike prototypées ultraperformantes et une soi-disant pratique éthique permirent d’homologuer ce record.

Néanmoins, sa performance monstrueuse sème le doute pour deux motifs. Tout d’abord, on constate une triple variation (elle bat son propre record de 4mn31s, elle devance la deuxième de 6mn47s, elle bat le vieux record du monde établi en 2003 de 1mn21s). Ensuite, son agent n’est autre que le sulfureux docteur Federico Rosa.

Devant ce jamais-vu, la réaction des représentants du Kenya ne s’est pas fait attendre via un discours tapageur et irraisonné. Ces hauts responsables ne semblent pas être conscients que leur pays est contaminé par le fléau du dopage.

Concomitamment, le scandale Salazar/Brown/Nike battait son plein. Alberto Salazar, ancien marathonien et entraîneur de marathoniens, et le docteur Jeffrey Brown furent sanctionnés lourdement par l’agence américaine antidopage (USADA) en raison de multiples violations des règles éthiques. Alberto Salazar entraîna dans sa chute l’entreprise Nike car cet individu et cette organisation sont indissociables.

Des preuves compromettantes forcèrent la marque à la virgule à fermer l’Oregon Project (NOP), son camp consacré au très haut niveau, puis à se séparer de Mark Parker en tant que PDG. En parallèle, Ineos, qui a racheté l’équipe cycliste Sky, était rattrapée par le scandale du docteur Richard Freeman et poursuivie par l’ombre de Christopher Froome qui assista en personne à l’exploit d’Eliud Kipchoge. À l’époque, le leader de Sky fut sérieusement inquiété par un contrôle antidopage anormal et fut miraculeusement innocenté au prix fort.

Sous d’autres cieux, le marathon subissait également des attaques. En France, les deux locomotives de la spécialité, Clémence Calvin et Morhad Amdouni, sont actuellement à quai en raison de fortes suspicions de pratiques dopantes. En Irlande, le marathon de Dublin a été bafoué. Le vainqueur de l’édition 2019, Othmane El Goumri, fut convaincu de pratiques dopantes dans un passé récent alors que le règlement interne de l’événement précise le fait de ne pas convier d’athlètes déjà sanctionnés de la sorte.

Marathon et lutte antidopage : même combat

À l’instar du marathon, la lutte antidopage est déstabilisée suite aux offensives incessantes. Positionnée du côté lumineux de la force, elle matérialise une contrainte élevée à la performance sportive absolue. Placé du côté obscur de la force, le dopage fait sauter le verrou des contraintes physiologiques et/ou technologiques et permet ainsi de performer coûte que coûte.

Ce bridage éthique vertueux ne fait pas l’unanimité dans le monde du business, loin s’en faut, puisque leurs logiques sont différentes et difficilement conciliables. Aujourd’hui, le business est régi par la sacro-sainte innovation ce qui conduit les organisations à s’affranchir de n’importe quelles contraintes sur leur passage. Dans ce contexte, la lutte antidopage opère à contre-courant tel un saumon dans un environnement qui lui est globalement hostile. En fin de compte, la lutte antidopage symbolise un ennemi pour le business et un allié pour l’éthique dans le sport.

La performance spectaculaire d’Eliud Kipchoge met en évidence la nature des assauts combinés. Créer un marathon de toutes pièces et sortir du giron des instances officielles pour innover radicalement, principalement au niveau des chaussures, de la médicalisation et du phénomène d’aspiration. Son record n’a certes pas été homologué mais il est imprimé dans l’esprit du monde entier. Que signifient et que valent les chronos passés, actuels et futurs des marathoniens non soutenus artificiellement ? Plus rien. En guise d’illustration, le temps du champion de France du marathon Julien Devanne, crédité de 2h25mn38s (25mn58s de plus), fait pâle figure.

Finalement, les entreprises Ineos et Nike ont réussi leur coup en faisant table rase du passé. Face à ce déferlement, qui est censé protéger le marathon ? Tout d’abord, la Fédération internationale d’athlétisme mais sa tête était corrompue et sa tête actuelle joue la carte du statu quo. Ensuite, l’Agence mondiale antidopage (AMA) mais ses moyens sont dérisoires. Enfin, les athlètes lésés portent plainte soit pour dopage technologique soit pour corruption comme la marathonienne Christelle Daunay mais ils ne pèsent pas lourd dans la balance. Les performances sportives spectaculaires concrétisent une formidable rampe de lancement pour le business à grande échelle et les organisations concernées ne lâcheront jamais le morceau. À titre d’exemple, Mark Parker fut démis de ses fonctions de PDG chez Nike mais c’était juste un départ de façade. Il y occupe désormais les fonctions de président exécutif du conseil d’administration malgré son implication personnelle directe dans le scandale Salazar/Brown/Nike.

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