Pourquoi les croyances et opinions des antivaccins se diffusent-elles si vite sur Internet ?

Protéiforme, l'hésitation vaccinale est alimentée par de multiples sources, certaines complotistes. Comprendre comment ces « informations » se diffusent est essentiel pour la combattre. Jacques Demarthon/AFP

Récemment, les flambées de maladies évitables par la vaccination ont augmenté au niveau mondial. On le constate notamment en ce qui concerne la rougeole, dont les cas se sont multipliés dans des régions du monde où l’on pensait qu’elle avait été éradiquée.

Pour cette raison, en 2019 l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a fait de l’« hésitation vaccinale » (autrement dit, la réticence ou le refus de vacciner malgré la disponibilité des vaccins) l’une des 10 menaces sanitaires mondiales.

Bien que les raisons pour lesquelles les gens choisissent de ne pas se faire vacciner soient nombreuses et complexes, les changements survenus ces dernières années dans la façon d’accéder à l’information peuvent expliquer en partie cette augmentation des hésitations à la vaccination.


Read more: Vaccination : pourquoi tant de défiances ?


En tant que chercheurs, nous sommes impliqués dans des projets de la Chaire de recherche sud-africaine en communication scientifique de l’Université de Stellenbosch, qui étudie la communication sur les vaccins. Dans un monde où de plus en plus d’informations scientifiques sont disponibles en ligne, en particulier sur les médias sociaux, il est important de comprendre pourquoi les gens sont si vulnérables aux messages anti-vaccination, et pourquoi ces derniers se propagent si facilement.

Si les scientifiques veulent contrer cette inquiétante tendance à la hausse de l’hésitation vaccinale, des stratégies de communication efficaces seront indispensables.

Les nouveaux médias changent la façon dont les gens traitent la science

Dans sa récente thèse, François Van Schalkwyk a mis en lumière la façon dont le mouvement anti-vaccination utilise les médias sociaux pour amplifier le doute et alimenter la réticence. Ses travaux ont révélé que les « antivax » sélectionnent et partagent sur les réseaux sociaux des informations scientifiques provenant d’articles de revues en libre accès, afin d’accroître l’incertitude au sein de la population générale.

Tout le monde peut produire et partager des informations en ligne, y compris les militants ayant des objectifs spécifiques. C’est d’autant plus vrai sur les médias sociaux, où les gens sont connectés en temps réel à l’échelle mondiale.

La plupart des médias en ligne ne bénéficient pas du contrôle qualité qu’exercent les journalistes et les éditeurs qui façonnent le contenu des médias traditionnels. Le contenu de ces nouveaux médias est généré par des experts tout comme par des charlatans, et la frontière entre opinions et faits se brouille. Il devient difficile de juger si une information est crédible ou non.

Pour compliquer les choses, les gens peuvent désormais créer des communautés virtuelles d’individus aux vues similaires, qui recherchent des sources d’information avec lesquelles ils se sentent à l’aise. Ils obtiennent ainsi toujours plus d’informations avec lesquelles ils sont déjà d’accord, et moins d’opinions alternatives (si tant est qu’ils en obtiennent…). On assiste à un phénomène de « chambre d’écho ». Il en résulte que les messages anti-vaccins et pro-vaccins sont partagés et reproduits dans des groupes isolés, ce qui polarise encore plus ces opinions divergentes.

Comment, alors, lutter contre les fausses informations sur les vaccins qui sont partagées sur les médias sociaux ? Les scientifiques pourraient être enclins à penser que le partage de données factuelles sur l’innocuité des vaccins, examinées par des pairs, pourrait contribuer à changer l’opinion des gens. Malheureusement, ce n’est pas le cas.

Les faits à eux seuls ne sont pas suffisants

La communication à sens unique, du haut vers le bas, ne fonctionne tout simplement pas. C’est particulièrement vrai lorsqu’il s’agit de communiquer sur un sujet controversé, enraciné dans la science.

Pourquoi ? Parce que le manque d’information n’est pas le problème. Le problème, c’est la façon dont les gens traitent cette information. Parfois, les gens « refusent de comprendre » ce que les scientifiques essaient de leur dire, tout simplement. C’est ce comportement qui peut amener les opposants au vaccin à rejeter des années de recherche prouvant que les vaccins n’augmentent pas le risque d’autisme, même chez les enfants vulnérables.

Les faits peuvent même se retourner contre les scientifiques. La recherche montre ainsi que le fait de bombarder avec des preuves de l’innocuité des vaccins des parents qui hésitent à se faire vacciner peut les rendre plus résistants à la vaccination. Ces études confirment qu’il est particulièrement difficile de déloger des informations incorrectes du cerveau d’une personne. Et il est probablement encore plus difficile de la faire changer d’avis si ses croyances sur la question contestée sont profondément ancrées en elle.

Les points de vue des gens sur les questions scientifiques contestées sont polarisés en fonction des « préjugés cognitifs » et du « raisonnement motivé » qui résultent de leurs croyances personnelles et de leurs valeurs. S’ils sont enclins à aimer les nouvelles informations scientifiques, ils les verront d’un œil plus positif. Mais si ces nouvelles informations dissipent leurs points de vue préexistants, ils ne seront pas réceptifs.

Ce que l’on appelle l’« effet négatif » entre également en ligne de compte. Les gens sont plus enclins à partager des histoires et des images sur les préjudices et les tragédies que des contenus neutres ou positifs. C’est pourquoi les messages sur les dangers allégués des vaccins, souvent accompagnés d’images émotives d’enfants malades, sont relayés plus largement sur les médias sociaux que les messages pro-vaccins.

De nouvelles recherches

Pour trouver une réponse à ces questions, deux nouveaux projets de recherche sont en cours à la Chaire de recherche sud-africaine en communication scientifique de l’Université Stellenbosch.

Le premier est focalisé sur deux pages publiques sur Facebook, s’adressant spécifiquement au public sud-africain. L’une est opposé aux vaccins, l’autre est pour. L’objectif est de comprendre la nature et l’origine des allégations et des images anti-vaccination et pro-vaccination, ainsi que d’étudier les preuves fournies à l’appui de ces allégations.

Nous espérons qu’une meilleure compréhension des revendications formulées, par le biais des médias sociaux, par ces groupes opposés pourra servir de point de départ à un dialogue constructif entre eux.

Une deuxième étude examinera comment des mouvements à motivation idéologique alimentent les réseaux sociaux avec de l’information scientifique à propos non seulement des vaccins mais aussi d’autres questions contestées, afin de faire avancer leur cause. Une meilleure compréhension de la façon dont l’information scientifique circule entre le système officiel de communication scientifique et les réseaux de communication en ligne permettra de mieux comprendre comment protéger ladite information scientifique des abus stratégiques.

This article was originally published in English