Pratique… vraiment ? La face sombre de la praticité

Pratique ! Cindy Funk/Flickr, CC BY

« Un téléphone portable, c’est pratique mon bon monsieur. Imaginez-vous en panne au beau milieu de la cambrousse, ou bloqué au fin fond d’une crevasse en pleine montagne. On sait jamais ! ».

Le régulateur de vitesse, pratique ! La lumière qui s’allume par détecteur de mouvement, pratique ! Le ferme-porte, pratique ! Le terme « pratique » réunit à lui seul les arguments commerciaux les plus puissants, rendant toute preuve supplémentaire inutile. « Plus besoin de », madame, monsieur, le truc le fait à votre place, laissant alors tout loisir aux activités autrement plus intéressantes.

Or Platon, en son temps, nous avait déjà mis en garde contre ces dispositifs, ces pharmakon qui, présentés comme remède à un problème, cachent aussi la face sombre d’un poison. Observons à ce titre quelques exemples volontairement divers.

Émois d’ascenseur

L’ascenseur. André P. Meyer-Vitali/Flickr, CC BY

Première illustration d’apparence peu sérieuse… J’étais récemment en vacances à Menton et je me suis retrouvé face à un ascenseur fin de siècle (XIXe, s’entend). Porte métallique, rideau coulissant multipliant les occasions de bloquer l’ascenseur en laissant la porte se fermer brutalement, ou de méchamment se pincer les doigts à la fermeture (comme à l’ouverture d’ailleurs) du volet. D’ailleurs, au premier puis deuxième essai, ladite porte a violemment claqué (menaçant de détraquer l’ascenseur, ce dont j’étais prévenu par la petite affiche placardée dans l’ascenseur) et j’ai sauvé de justesse les doigts de ma main droite. Donc, me direz-vous, quoi de mieux qu’une unique porte dotée d’un groom ou, mieux, de portes coulissantes ?

Ce serait oublier le plaisir que j’ai éprouvé a progressivement maîtriser l’engin. Attendre le signal (un clac) pour ouvrir la porte d’une main, saisir le volet de la seconde en plaçant verticalement la main dans l’emplacement dédié à cet effet (là où elle ne se coincera pas), rentrer dans l’ascenseur en prenant soin à la fois de ralentir la porte de mon pied sans la claquer, rabattre le volet délicatement, puis appuyer sur le bouton d’étage en espérant que l’engin décolle.

Je ne compte plus le nombre de petites attentions mobilisées et la délicatesse des gestes requis pour cette tâche : porte à ouvrir et refermer doucement, volet à glisser puis refermer délicatement, mains, pieds… L’agencement des éléments qui concourent à ce que « ça » marche est impressionnant pour une opération aussi banale que celle de « prendre l’ascenseur ».

Des couteaux pour les manches

Le petit couteau. Aurelien Breeden/Flickr, CC BY

Deuxième illustration… Flashback. Je revois encore ce petit couteau au manche en bois bien fatigué tenu par les mains énergiques de ma grand-mère. Un petit couteau qui lui servait à manger mais aussi… à éplucher pommes de terre, poires ou navets, dénoyauter cerises et olives, enlever le cœur des pommes, dénerver la viande et nettoyer le poisson. Chaque opération exigeait un tour de main spécifique, permettant notamment d’obtenir ces pelures d’une finesse à rendre jalouses les ailes d’un papillon.

Il fallait pourtant adapter chaque geste à la texture du fruit ou du légume, au but visé – épluchage, découpage, dénoyautage. Et tout cela avec, de surcroît, une vitesse d’exécution telle que je me mets à douter de la qualité de mes souvenirs (ne serais-je pas dans cette histoire en train de mythifier ma grand-mère pour les besoins de l’argumentation ?).

Aujourd’hui, mon tiroir contient des couteaux de plusieurs tailles pour la viande, le poisson, les légumes, sans compter un dénoyauteur d’olive, un vide-pomme, un économe, un coupe-frite et une râpe pour découper les pommes de terre en lamelles. Douze objets plutôt qu’un, chacun avec son geste simple : tchak ! Et la pomme perd son cœur, la patate devient frites ; et vive l’efficacité ! Peu importe le coût, la place prise et la perte du geste adroit remplacé par le choix du « bon outil ».

Paresse vs attention

Régulateur. Sylvain Naudin/Flickr, CC BY

Quittons ces exemples « rétro » pour un cas plus sérieux, au sens où des études en ont accompagné ma mise en œuvre, celui du régulateur de vitesse. Ce petit dispositif, bien pratique, est supposé assister l’automobiliste dans ses tâches de conduite en économisant son attention afin qu’elle se porte sur des choses autrement plus importantes que son compteur de vitesse, c.-à-d. la surveillance de l’environnement par exemple. De l’énergie attentionnelle, donc, utilisée à des fins plus hautes… Une fois de plus, une certaine qualité d’attention, associée aux gestes appropriés (ici, les nuances de pression sur la pédale d’accélérateur).

Pourtant, certaines études montrent que, loin d’augmenter cette attention au contexte externe, le régulateur de vitesse produit une paresse généralisée qui réduit toutes les fonctions de la conduite, une « diminution du niveau de vigilance liée à l’automatisation de la conduite », ou encore une « maîtrise plus aléatoire de la trajectoire rectiligne ».Ces régulateurs n’étaient-ils pas supposés faire de nous de meilleurs conducteurs ? Tout ceci est bien perturbant…

Taylorisation du quotidien

L’ambition est pourtant belle. Faciliter la vie, réduire les efforts inutiles, économiser, donc, du temps et de l’énergie grâce à de salvatrices assistances. Finalement, nous assistons à une taylorisation des petits gestes de la vie quotidienne (laissons de côté les gestes mentaux pour la clarté du propos) : simplification des gestes conduisant à une réduction des compétences requises pour les exécuter et une augmentation de la productivité des résultats obtenus. Sauf que…

Sauf qu’avec le recul, nous savons que le taylorisme n’a pas eu que des effets positifs. Et l’aliénation des individus à des tâches industrielles parcellisées, simplifiées à l’extrême a d’ailleurs trouvé son prolongement dans le domaine des services en ayant sûrement sa part de responsabilité dans l’apparition des bullshit jobs.

Les incantations vantant la créativité individuelle et collective et son corollaire, l’innovation à tous les niveaux organisationnels suffiront-elles à contrebalancer cette obsession de la productivité ; productivité qui, à l’aune des exemples précédents, a déjà contaminé notre quotidien le plus banal ?

Autonomie et hétéronomie

Ivan Illich, en son temps, nous avait mis en garde contre les effets contre-productifs des systèmes techniques. Tout progrès qui se manifeste par une mise en place d’une assistance réduit notre autonomie au profit du dispositif d’assistance, et crée ce qu’Illich appelle de l’hétéronomie. Mais celle-ci est supposée être la source d’une autonomie accrue relative aux fonctions supérieures pour lesquelles du temps est libéré.

Cependant, il existe pour Illich un seuil critique au-delà duquel

« plus la production hétéronome croît, plus elle devient un obstacle à la réalisation des objectifs mêmes qu’elle est censée servir : la médecine corrompt la santé, l’école bêtifie, le transport immobilise, les communications rendent sourd et muet, les flux d’information détruisent le sens, le recours à l’énergie fossile, qui réactualise le dynamisme de la vie passée, menace de détruire toute vie future et, last but not least, l’alimentation industrielle se transforme en poison. » (Jean-Pierre Dupuy, 2004).

Or, l’usage immodéré, sans nuance du terme « pratique » n’est-il pas à obstacle à la perception de ce seuil et aux signaux d’alerte qui pourraient signaler son approche ?

Plus, cet argument qui prétend se suffit à lui-même, « pratique », derrière son apparence anodine, cache peut-être un glissement progressif vers une hétéronomie généralisée. Car en flattant notre paresse sous couvert de simplicité et de productivité, il participe d’une perte : celle de cette attention soutenue aux choses, ici une porte et un volet métallique, là la fragilité d’une cerise, la résistance d’une pomme ou l’irrégularité d’une patate, et les gestes qui leur sont associés, tours de main, de pieds ou de poignet.

Et dans quelles mesures cette attention perdue, ces exigences oubliées et cette adresse évaporée des petits gestes de la vie quotidienne ne se réverbéreraient-ils pas dans l’espace plus exigeant encore, du monde professionnel ?

Mais tout cela ne relève que d’une attitude bêtement réactionnaire, n’est-ce pas ?