Prince : les visages de la célébration

Minneapolis, la ville natale de Prince, revêtu en violet. Tony Webster/Flickr

Depuis l’annonce de la disparition du chanteur Prince, le jeudi 21 avril 2016, se succèdent hommages et célébrations. On assiste à l’expression collective d’une ferveur unanime, à la mise en gestes et en mots d’une célébration mondiale, d’un deuil partagé.

Le phénomène est à la fois rare et récurrent. Il accompagne la disparition des « grands » de ce monde, figures à la fois célèbres, reconnues, « visibles », aimées. Ils peuvent être des artistes, issus du domaine de la musique (Elvis Presley, David Bowie) ou du cinéma (Marilyn Monroe, James Dean), des personnalités politiques (Eva Peron, Che Guevara, Nelson Mandela), aristocratiques (Diana Spencer), sportives (Ayrton Senna). La disparition de Prince aujourd’hui permet d’observer les visages que prend cette célébration, qui est déjà le début de la construction de la postérité, de la mise en légende, de l’édification du mythe.

Sur les réseaux sociaux, dans les médias et sur scène

On voit d’abord se multiplier les messages sur Twitter. Le nombre (plusieurs millions en quelques heures, huit millions en trois jours à peine (Le Figaro, « Prince, l’hommage planétaire », Olivier Nuc), plus de 45 millions en moins d’une semaine selon TF1) de ces messages comme leurs auteurs (des célébrités telles Madonna, Mick Jagger, Spike Lee, Bono, Aretha Franklin, des institutions telles que la NASA, le Ministère de la culture et de la communication français, le président des États-Unis, le premier ministre français) imposent le respect et témoignent de l’ampleur de la célébration. Le contenu même de ces échanges est plus significatif encore : les louanges et hommages sont particulièrement appuyés, la gratitude est infinie, la détresse sans commune mesure.

Si la toile s’agite d’emblée (le site TMZ a révélé la mort de Prince ; il avait déjà révélé celle de Michael Jackson ; puis les messages diffusés se sont répandus sur les réseaux sociaux et notamment Twitter), les médias rapidement prennent le relai. Les chaînes d’information multiplient directs, duplex, reportages, interviews. Les télévisions et radios couvrent l’information de la disparition du chanteur et modifient leur grille de programme pour diffuser concerts, clips, hommages à Prince. En France, Canal+, Arte, D17 proposent ainsi des émissions spéciales consacrées au chanteur, des documentaires, ou le film Purple Rain (Telerama, « Prince bouleverse la grille des programmes TV »).

Les journaux et magazines ne sont pas en reste et font leur une dès le lendemain, vendredi 22, avec la photo de Prince ou la couleur pourpre. Le New Yorker, le Daily News, le Los Angeles Times, le New York Times, le StarTribune aux États-Unis, l’Edmonton Sun ou le Winnipeg Press au Canada, le Daily Mirror, l’Independant, The Guardian, Metro, le New Day en Grande Bretagne, I en Irlande, Libération en France, VG en Norvège consacrent ainsi unes et couvertures à la vedette disparue. La disparition est constituée en évènement médiatique extraordinaire. Son traitement médiatique atteste la grandeur du disparu, l’importance sociale, historique, culturelle de l’évènement et justifie voire valorise et encourage la célébration.

Les artistes, après avoir célébré le Kid de Minneapolis dans leurs messages, lui rendent hommage sur scène. Corey Taylor du groupe Slipknot, reprend « Purple Rain » lors d’un concert au First Avenue Club à Minneapolis, imité par la chanteuse Jessie J, puis par Bruce Springsteen le samedi 23 lors d’un concert au Barclay Center de Brooklyn. Dimanche 24, c’est au tour de David Gilmour, des Pink Floyd, de jouer les notes du morceau, au Royal Albert Hall de Londres. La liste de ces artistes et de leurs hommages, reprises ou dédicaces sur scène, ne cesse de s’allonger. La grandeur de Prince est réaffirmée comme la nécessité de le célébrer.

Dans la rue : les grands rassemblements

Les fans et anonymes participent activement à cette célébration. Ce faisant, ils donnent l’exemple à ceux qui n’ont pas pris part encore à cet élan collectif et peut-être suscitent-ils des vocations. Ils sont des milliers à se retrouver dans le centre de Minneapolis, ville natale de Prince, dès le vendredi. Certains se parent de violet, revêtent les signes visibles de l’affection et de l’admiration portées à la vedette. Ils chantent, reprennent en cœur ses morceaux, dansent sur sa musique.

Un mémorial est improvisé devant le First Avenue de Minneapolis, club du centre de la ville, où Prince a enregistré quelques scènes du film Purple Rain. Chacun s’y rend pour déposer ex-voto et hommages (fleurs, peintures, lettres, bouteilles d’alcool, bougies…). Des milliers d’admirateurs se rassemblent également à Chanhassen, dans la banlieue de la ville, devant le complexe de Paisley Park où se trouvent résidence et studios d’enregistrement du chanteur.

En divers endroits, des fans se réunissent, et improvisent des veillées aux chandelles. Des centaines d’entre eux se rassemblent au Leiment Plaza Park de Los Angeles, ou devant l’Apollo Theater de New York où s’est produit le chanteur. Des fêtes spontanées sont organisées dans les rues de New York comme devant la propriété de Spike Lee. Des lieux sont ainsi investis et désignés comme lieux de mémoire et de recueillement, pour avoir compté dans la vie de Prince.

C’est en se rassemblant que ces admirateurs anonymes célèbrent l’artiste et lui rendent hommage, mais aussi en achetant sa musique. Les disques de Prince se hissent rapidement en tête des ventes. Moins d’une semaine après sa disparition, le chanteur compte trois albums dans le top 10. Il truste, avec un Best of et l’album Purple Rain, les deux premières places du classement des ventes de disques aux États-Unis. Sur iTunes, huit de ses albums sont présents dans le top 10 de la semaine. La carrière posthume de Prince débute sous les meilleurs auspices. Comme tant d’autres avant lui, il pourrait bien, mort, vendre davantage de disques que de son vivant et générer de plus grands profits.

Le club de Minneapolis où fut tourné en partie « Purple Rain ». Von D Von D/Flickr, CC BY

L’hommage des villes et des acteurs économiques

Les autorités publiques et les entreprises privées participent également à l’hommage collectif. Plusieurs sites et lieux symboliques sont inondés d’une lumière pourpre en l’honneur de l’interprète de « Purple Rain ». C’est le cas notamment du City Hall de San Francisco ou du pont du Lowry Avenue Bridge de Minneapolis, au contraire des chutes du Niagara, de la Tour Eiffel ou de l’Empire State Building (information diffusée puis rapidement démentie). La compagnie aérienne Delta Airlines éclaire l’intérieur de ses cabines en pourpre lors d’un vol de Los Angeles à destination de Minneapolis. L’Hôtel de Ville de Montréal s’illumine de violet, comme le Target Field, le stade de baseball de Minneapolis, le stade Mercedes-Benz Superdome de la Nouvelle-Orléans, ou encore le Madison Square Garden de New York. À Pittsburgh, c’est un hôtel de la chaîne Renaissance, le Ren Pittsburgh qui éclaire son hall en violet. Selon le site My TF1 News, ce sont « tous les monuments américains, les ponts, les hôtels, les stades [qui] se sont illuminés ce soir de violet ».

Le grand Hard Rock Café rend à son tour hommage à Prince en inscrivant « RIP Prince » en blanc sur fond violet. La mairie de Minneapolis célèbre le fils prodige en musique : les cloches de l’édifice municipal interprètent plusieurs de ses morceaux. Cette participation particulièrement spectaculaire à la célébration de Prince par les autorités publiques et les entreprises privées rend visible, confirme et accroît la grandeur du disparu et de son œuvre. Elle révèle à tous combien il est célébré et digne de l’être. Un cercle vertueux se met en place : la célébration témoigne de la grandeur, laquelle commande la première.

Demain le culte

Deux semaines à peine après la disparition de Prince, on voit déjà à l’œuvre les principaux acteurs de la célébration, qui sont ceux qui vont travailler à construire la postérité, à élaborer le mythe, à édifier ou rendre le culte.

Parmi ceux-là nul doute que la ville de Minneapolis et ses élus vont jouer un rôle essentiel, comme de façon plus générale les États-Unis, les villes et élus américains. Ils tireront un grand profit de la notoriété de la star disparue et des effets (touristiques, économiques et symboliques) de sa célébration. Ils transformeront en lieux de pèlerinages et de mémoire les endroits qui ont vu évoluer Prince et inscriront dans le territoire la présence de Prince.

Les différentes industries du disque, du cinéma, du divertissement, en diffusant son œuvre, en rééditant notamment le catalogue du chanteur, en déversant sur le marché inédits et compilations, vont également prendre une part active à l’entreprise de célébration et de construction de la postérité. Les artistes et pairs, collaborateurs et professionnels du spectacle vont aussi apporter leur contribution, en diffusant l’œuvre princière, comme ils ont commencé à le faire sur scène et certainement bientôt en studio d’enregistrement.

Devraient entrer en scène très rapidement les héritiers, détenteurs des droits d’exploitation du nom et de l’image de Prince, auxquels il revient de créer musées et lieux de pèlerinage, de donner à visiter et adorer les reliques et autres objets ayant appartenus à la vedette disparue, de construire, protéger, préserver, valoriser, exposer, diffuser l’œuvre de Prince et sa mémoire. Le beau-frère de Prince, Maurice Phillips, a déjà annoncé que la demeure de Paisley Park allait être transformée en musée, après, entre autres, Graceland (Elvis), le Moulin de Danemois (Claude François), le domaine d’Althorp (Diana Spencer).

Pour œuvrer au développement de la célébration et du culte de Prince, on peut enfin compter sur ces admirateurs, qui, déjà, se recueillent ensemble, commémorent, célèbrent, pleurent, chantent, dansent, partagent. Ils déposent des présents, allument des bougies, profitent du spectacle de la ferveur et de la célébration et font le spectacle. Ils donnent visage à l’amour pour la vedette disparue, ils donnent corps à la communauté d’admirateurs, ils rendent visible la ferveur et la force du lien qui unit les fans entre eux et les fans à Prince. Ils vont donner vie au culte de la vedette. À présent qu’elle a disparu, ils vont s’attacher à la rendre omniprésente. Éternelle.