Programmes : les élèves ne sont plus de la pâte à modeler

La ministre de l'éducation et le Premier ministre en visite au lycée de Verfeil en septembre 2015. Pascal Pavani/AFP

Que de discours et débats sur les programmes ! Ils ont été réécrits après les controverses du printemps et nous en serions quittes parce qu’ils ne font plus polémiques… Mais pendant qu’on se penche sur ce que devraient être les élèves, on en oublie ce qu’ils sont. Et à force de l’oublier, on fabrique une fiction qui n’a rien à voir avec la réalité de l’enseignement.

Le constat est pourtant régulièrement établi d’élèves, notamment au collège et au lycée, qui vivent leur scolarité sur le mode de la « présence-absence ». Nombreux sont physiquement en cours, mais sans s’y impliquer. Spectateurs lointains d’une scène étrangère. Certains s’ennuient, bavardent, chahutent, d’autres décrochent et d’autres enfin assistent navrés à ce triste spectacle.

Sombre tableau

Bien sûr ce tableau sombre ne saurait décrire la totalité de la réalité très variée de l’expérience scolaire, mais il correspond à une tendance bien réelle avec laquelle les enseignants composent au jour le jour. Ils s’adaptent en faisant preuve de patience et de pragmatisme dans leur pédagogie. Ils le font aussi en assouplissant la notation. Pierre Merle a bien montré que la note était le produit d’une fabrication qui prenait en compte le comportement des élèves autant que leur niveau.

Au désarroi et au désengagement des élèves, les enseignants répondent par des notes plus élevées. L’augmentation du taux de réussite au Brevet (64 % en 1987, 75 % en 1992, 79 % en 2005 et 86 % en 2015) révèle cette tendance. Il s’agit de sauver l’ordre social (notamment du collège) par une inflation des notes. Et après tout pourquoi pas puisque les mauvaises notes n’ont pas toujours une vertu pédagogique !

D’où vient cette situation inconfortable pour les élèves comme pour les enseignants ? L’Éducation nationale reste profondément le produit d’une époque révolue dans laquelle les élèves, et plus largement les individus, étaient tenus de se conformer au statut assigné par l’institution comme l’a fortement montré François Dubet. La « mission » de l’École mythique de la IIIe République était de donner aux enfants une culture nationale et une instruction élémentaire. Il s’agissait de façonner les enfants et d’en faire des citoyens de la République.

Personnes singulières

Ce projet, largement partagé dans la population, pouvait d’autant plus s’appliquer qu’il était soutenu par une adhésion aux valeurs des Lumières et du Progrès. De même que la rigueur républicaine pouvait soumettre les peuples des colonies, de même elle avait toute légitimité pour s’appliquer à tous les petits Français. Et les plus rétifs étaient rapidement corrigés par la règle ou le bonnet d’âne…

La scolarisation obligatoire jusqu’à 16 ans et le collège unique ont alors amené des jeunes plus âgés à devoir rester sur les bancs de l’école. Les établissements scolaires doivent donc composer avec des adolescents, ce qui complique la tâche. Mais surtout, la conception de l’enfant a changé et ils ne sont plus pensés comme de la pâte à modeler. Dès leur plus jeune âge, ils sont regardés et traités comme des personnes singulières avec leur sensibilité, leurs goûts et leur liberté de choix.

Il est désormais normal pour les parents de discuter avec leurs enfants, de prendre en considération leurs inclinations pour le choix des activités de loisirs ou des repas. Les plus conservateurs des penseurs du système scolaire y compris, partagent, au moins à titre personnelle, cette vision devenue banale. Les parents laissent leurs enfants se construire un monde à eux et ils ne manquent pas de le faire en transformant leur chambre en studio privatif, en usant librement des réseaux sociaux pour nouer des liens de leurs choix ou encore en s’affiliant à leur groupe de pairs et son cortège de références qui lui sont propres.

Autonomisation

Ce sont ces enfants en cours d’autonomisation qui fréquentent les établissements scolaires. Quelle place l’institution accorde-t-elle à cette revendication de se construire son propre monde ? Comment s’adresser aux élèves d’aujourd’hui avec une vision obsolète ? Comment penser l’enseignement sans partir de qui sont réellement les élèves et non de ce qu’ils devraient être pour que les programmes puissent être appliqués ?

Ces questions devraient être au cœur et en amont de toute réflexion sur les programmes. Au lieu de cela, les élèves sont négligés dans la réflexion sur les métiers comme c’est le cas par exemple chez les professeurs-documentalistes. Et on peut débattre à leur sujet sans se poser la question de leur réception.

La patience des professeurs, leur bonne volonté ne pourront suffire à faire longtemps perdurer une vision obsolète de l’enseignement. La question n’est pas de savoir si le latin ou la dictée sont incontournables, mais plutôt de réfléchir aux conditions dans lesquelles les élèves qui sont aussi des personnes peuvent acquérir savoirs, reconnaissance et sens de l’altérité.

Ces trois objectifs sont sans doute les plus en phase avec les nécessités de notre époque. Signalons l’intérêt du rapport récemment remis par F. de Singly à F. Hollande et justement intitulé « Pour un développement complet de l’enfant et de l’adolescent ». Les élèves sont capables de se mobiliser et de travailler pour peu que cela prenne sens et que l’on s’adresse à leur personne naissante. C’est sur cette base à construire que l’institution scolaire pourra se mettre à l’heure de la société.