Psychologie politique : (encore) une exception française !

Elections présidentielles 2017. shutterstock

Les personnalités d’Emmanuel Macron ou de Donald Trump expliquent-elles leurs décisions ? Comment l’anxiété et le dégoût peuvent-ils influencer nos comportements politiques ? Les préjugés racistes sont-ils le fruit de croyances sur les races ou bien des tentatives de dénigrer un groupe pour valoriser le sien ? Les actes terroristes sont-ils l’œuvre de fous ? Que retenons-nous vraiment des informations politiques lors d’une campagne électorale ? Les neurosciences peuvent-elles nous apprendre quelque chose sur le vote contestataire ? A toutes ces questions passionnantes, et à beaucoup d’autres, les psychologues politiques essaient d’apporter des réponses scientifiques, résultats d’enquêtes rigoureuses, de travaux de recherche en laboratoire ou en conditions quasi réelles, mais toujours dans une perspective de validation des connaissances très éloignée des facilités journalistiques ou des intuitions vagues des essayistes. On regrettera alors qu’en France la recherche en psychologie politique ne soit pas davantage enseignée et pratiquée.

Une « science politique psychologique »

Qu’entend-on tout d’abord par psychologie politique ? La définition d’une discipline ou d’une approche scientifique est toujours objet de débats. Dans le cas présent, un certain consensus existe tout de même pour dire que la psychologie politique est l’utilisation des théories, des concepts, des résultats, des méthodes et des techniques de la psychologie, dans toute sa diversité, pour comprendre les objets de la science politique. Il s’agit donc en réalité d’une « science politique psychologique ».

Les objets classiques que sont le vote, le militantisme, les organisations politiques, les institutions, le personnel politique, les conflits, les violences, les discours, les jugements politiques, les prises de décision, etc. sont étudiés depuis longtemps par les psychologues politiques. De nouveaux objets d’étude sont apparus plus récemment : les usages des réseaux sociaux, les rassemblements spontanés sur les places, le recours aux fake news, etc. Cette variété qui suit nécessairement l’évolution des pratiques et des idées invite à penser que c’est moins du côté des objets que des théories et des méthodes qu’on peut tenter de préciser ce qu’est la psychologie politique.

Quels outils pour analyser les mouvements sociaux ? Le Devoir, CC BY

On ne pourra en citer ici que quelques-unes. Les études s’intéressant à la personnalité comptent parmi les premiers travaux de psychologie du politique revendiquant un haut degré de scientificité. Des années 1930, avec Harold Lasswell et Psychopathology and Politics, à aujourd’hui avec Stanley Renshon, ont été produites à la fois des analyses psychologiques de grands leaders et des études de la personnalité des masses qui trouvent un socle théorique du côté de la psychanalyse. Ainsi l’ouvrage séminal d’Alexander George (Stanford) et Juliette George consacré à la psychobiographie du président Woodrow Wilson, ou les travaux d’Erich Fromm ou de Theodor Adorno sur la personnalité autoritaire comptent-ils parmi les classiques de la psychologie politique. D’autres perspectives, peut-être plus nombreuses aujourd’hui, rejettent l’approche psychanalytique et s’appuient sur l’étude de traits de personnalité qui permet des mesures et des comparaisons statistiques.

Cognition et distortions logiques

Daniel KAHNEMAN. NIH

Des années 1970 aux années 2000, le paradigme cognitiviste, centré sur les mécanismes du traitement de l’information, devient peu à peu hégémonique. Les travaux fondateurs de Amos Tversky et Daniel Kahneman, qui montrent que notre esprit fonctionne à l’économie de temps et d’énergie (nous sommes des « avares cognitifs ») en recourant à de multiples biais, heuristiques, stéréotypes, etc., donnent lieu à des applications dans le domaine de la science politique. Les distorsions que nous faisons ainsi subir à la logique et aux mathématiques probabilistes dans nos raisonnements quotidiens expliquent selon cette approche certaines erreurs commises dans nos jugements politiques.

On pourrait citer bien d’autres approches cognitivistes reprises en psychologie politique, qui mettent davantage l’accent sur l’identité sociale (Henri Tajfel) ou les motivations des acteurs pour expliquer nos modes de traitements de l’information. La théorie de la dissonance cognitive de Leon Festinger, ou les théories des attitudes, entre autres, ont donné lieu à beaucoup de recherches appliquées au politique.

Depuis les années 2000, on assiste à la montée en puissance indiscutable des approches psychologiques qui font une place aux émotions. Les avancées considérables de l’imagerie cérébrale et la localisation précise des réseaux impliqués dans la production des émotions, ont joué de ce point de vue un rôle important. En effet, c’est par le biais des émotions que le lien entre neurosciences et jugements politiques est fait pour le moment de la manière la plus solide. Il s’agit de comprendre leur rôle dans les étapes du traitement de l’information.

Les émotions sont au cœur du politique

L’une des théories appliquées au politique le plus en vogue a émergé au début des années 1990 et a pris pour nom « théorie de l’intelligence affective ». S’appuyant à la fois sur des résultats en psychologie sociale et en neurosciences, Georges Marcus et ses collègues ont montré le rôle de l’enthousiasme, de l’aversion et de l’anxiété dans la production des jugements politiques, notamment lors des élections. L’anxiété, en particulier, fait objet de toutes les attentions car c’est elle précisément qui, lorsqu’elle est générée face à une situation d’incertitude, provoque la recherche d’informations et court-circuite le recours aux habitudes de penser, aux dispositions acquises. Si cette théorie propose une explication du changement d’intention de vote lors d’une élection, elle invite aussi à remettre en cause l’idée que la pensée conservatrice s’appuierait avant tout sur la peur du changement. La peur est plutôt favorable au changement. C’est l’aversion et la colère qui nous maintiennent dans des modes de pensée conservateurs.

De manière plus générale, le recours aux résultats des neurosciences devient habituel, sans toutefois constituer une exigence ou un prérequis. Le pluralisme reste de mise en psychologie politique et toutes les approches cohabitent aujourd’hui. La psychologie évolutionniste a également fait son entrée dans les revues de la discipline.

Une discipline institutionnalisée… sauf en France !

Si l’histoire des recherches en psychologie politique remonte à un siècle environ, la discipline ne s’est institutionnalisée que tardivement. Les premiers diplômes de psychologie politique datent des années 1970, l’International Society for Political Psychology a été fondée en 1978 et sa revue, Political Psychology, naît en 1980. La grande majorité des chercheurs et enseignants sont nord-américains, ce qui n’est pas sans effet sur le choix des approches, des objets et des terrains d’étude. Quelques universités européennes ont créé des cursus et des laboratoires de psychologie politique, mais toute cette communauté constitue encore un groupe très restreint à l’échelle de la communauté internationale des politologues.

En France, il serait à peine exagéré de dire que la psychologie politique n’existe pas. Les travaux de recherche sont rarissimes (on notera l’existence, autour d’Alexandre Dorna, des Cahiers de psychologie politique, depuis 2002, dans une approche un peu en marge des standards internationaux de la discipline).

Deux explications à cela. La première est qu’elle n’est quasiment pas enseignée. Si quelques instituts d’études politiques proposent de temps à autre un cours ou un séminaire, seul celui de Bordeaux a instauré depuis huit ans un enseignement en 4e année. La deuxième raison tient à l’orientation très sociologique de la science politique française, qui est avant tout une sociologie du politique, et au fait que la sociologie en France s’est construite dans un rapport davantage d’opposition que de complémentarité avec la psychologie (Durkheim, Bourdieu, Boudon, etc.). Il est probable que les intérêts grandissants de la psychologie politique pour les résultats des neurosciences et les approches expérimentales ne contribueront pas, en France, à les rapprocher. Il faudra donc continuer à compter sur des psychologues politiques étrangers pour bénéficier des apports de cette discipline et comprendre à travers elle ce qui se joue chez nous, en France ou en Europe.