Quand des chercheurs partent sur la piste du bonheur

À la recherche du bonheur (Reflective Distortions 3D) Michael / Flickr, CC BY

Cet article est publié à l’occasion de la Fête de la Science 2018 dont The Conversation France est partenaire. Retrouvez tous les débats et les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


Le projet BonDroit (bonheur et droit), soutenu par la Région Pays de la Loire dans le cadre des « paris scientifiques », regroupe une quarantaine de chercheurs qui s’associent autour de la thématique du bonheur et du bien-être. Le responsable scientifique est Félicien Lemaire, professeur de droit public à l’Université d’Angers et directeur du Centre Jean Bodin, laboratoire de recherche juridique et politique de l’Université d’Angers, porteur du projet.

Droit et bonheur

La question du « bonheur » a toujours été parmi les plus discutées. Un nombre croissant de disciplines des sciences humaines et sociales a depuis longtemps investi le sujet ; les sciences économiques, notamment, ayant rejoint sur ce point les études effectuées en philosophie, psychologie, histoire ou même sociologie. Plus récemment, des sciences « dures » (biologie et neurosciences) ont montré leur intérêt pour cette thématique.

Il surprend en revanche que la recherche juridique ait donné le sentiment de s’en désintéresser. Certainement parce que la notion est empreinte d’une grande subjectivité, si bien qu’elle apparaît à beaucoup comme un domaine de non-droit. Ce qui explique l’indigence des écrits en la matière. La perspective est pourtant trompeuse, car la question du bonheur est depuis longtemps au cœur de la problématique juridique, au point de prétendre qu’elle est au principe des droits de l’Homme.

Qu’on se réfère à la Déclaration d’indépendance américaine évoquant « la recherche du bonheur », à la Constitution polonaise du 3 mai 1791 ou aux déclarations françaises de 1789 et 1793 qui assignent le bonheur en but de la société.

Bonheur et politique

À regarder de près, les notions de bonheur et de bien-être figurent aujourd’hui dans de nombreuses constitutions, en prenant place dans les préambules et diverses dispositions d’ordre général. Certes la normativité de ces dispositions est discutée, et sans doute n’a-t-on pas encore affaire à un droit immédiatement invocable devant les tribunaux. Pour l’heure, il ne convient de parler que de soft law.

Mais en dehors même du droit interne, l’émergence de ce droit se lit également à l’aune du droit international : ainsi la résolution 65/309 du 19 juillet 2011 votée par l’Assemblée générale des Nations unies qui invite les États membres « à élaborer de nouvelles mesures qui tiennent mieux compte de l’importance de la recherche du bonheur et du bien-être afin d’orienter leur politique de développement. »

Les travaux des économistes sur la mesure et les critères du bonheur et du bien-être, repris et amplifiés par les organisations internationales incitent à prendre au sérieux cet objectif d’amélioration de la qualité de vie dans les États.

Le projet BonDroit

En prenant appui sur les différentes disciplines des sciences humaines et sociales, l’ambition du projet BonDroit est d’étudier comment le droit et les politiques publiques tentent d’objectiver la recherche du bonheur en essayant, concrètement, de satisfaire les droits sociaux élémentaires (santé, éducation, alimentation, logement, etc.), pour le bien-être du plus grand nombre. Parce que la question du bonheur et du « bien-être social » excède toutefois les seuls droits-créances, le projet ne manque pas également de s’intéresser à l’effectivité des libertés individuelles et libertés-participation.

Trois temps forts principaux jalonnent le projet BonDroit : le première rencontre d’Angers « Doctrines et réalité(s) du Bonheur » qui a eu lieu les 8 et 9 décembre 2016, le colloque pluridisciplinaire « Penser et construire le bonheur : regards croisés » qui s’est tenu les 22 et 23 mars 2018 et le colloque international qui se tiendra en novembre 2019. Outre ces trois évènements importants, un certain nombre de manifestations sont organisées tout au long du projet par les différents axes de recherche.

  • Droit au travail et protection sociale

  • Droit à l’éducation et protection de l’enfance

  • Doctrines, droit constitutionnel comparé et justiciabilité

  • Droit, économie et politiques publiques du bien-être

  • Sensibilisation au bonheur et mobilisation des acteurs territoriaux ligériens.

Trois pistes de débouchés du projet sont privilégiées :

  • Propositions d’initiatives juridiques et sociales au niveau régional et local – dans le cadre d’expérimentations destinées à améliorer le bien-être (mesures permettant par exemple de mieux concilier travail et famille, santé et loisir, travail et formation, la nécessité ou pas de nouvelles prestations sociales, ou de règles contraignantes en matière de logement…) ;

  • Mise en place de formations favorisant la structuration du lien social, aussi bien dans l’entreprise, les secteurs de l’éducation ou de la santé, qu’auprès de Pôle emploi et des associations concernées par les problèmes d’exclusion et du logement ;

  • Diffusion d’éléments de recherche, sous forme de podcasts de courte durée (« leçons sur le bonheur et le droit »), auprès des étudiants et du grand public (ex : la place prise par le bonheur dans les systèmes politiques au fil des époques ; les constitutions faisant référence au bonheur ; son évocation dans les révolutions ; les implications par thématiques du « droit au bonheur » – logement, travail, éducation, alimentation, etc.).

Des recherches pluri-disciplinaires

Outre l’élargissement du consortium à des chercheurs de disciplines autres que le droit, l’économie ou la science politique, les diverses actions ont permis de rassembler autour du projet des membres d’institutions, d’associations et d’entreprises privées. Un « fab lab BonDroit » a été créé dès la conception du projet regroupant des universitaires du projet et des représentants de la « société civile » afin de construire conjointement des propositions d’initiatives juridiques et sociales ainsi que des formations à l’intention des acteurs locaux. Après six séances de travail et des échanges multiples lors des diverses manifestations, deux principales actions voient le jour autour d’un guide juridique à l’intention des entreprises et un projet d’expérimentation au sein des établissements scolaires sur la co-éducation et l’implication des familles.

On l’a compris : si la notion de bonheur est difficile à appréhender, c’est parce qu’elle diffère selon les individus, selon leur disposition d’esprit, leur capacité, leur santé, selon la place accordée aux plaisirs, à la richesse, au bien-être matériel, à la condition sociale et aux données liées au contexte politique, économique et social. Pour autant, il est important pour les chercheurs d’essayer de donner une forme de rationalité à cette notion, tout en intégrant les données subjectives.

Pour le juriste, spécialement, l’objet n’est pas de déterminer ou d’imposer aux individus les lignes directrices de leur bonheur mais d’essayer de définir les conditions juridiques et sociales propices à la poursuite du bonheur individuel et collectif ; de voir comment l’individu peut trouver ou pas à être inséré dans des démarches plus collectives, notamment par le biais de politiques publiques.

Avec l’appui des sociologues, historiens, psychologues et économistes, les animations, proposées à la fête de la science, visent à permettre aux visiteurs d’appréhender ces notions de bonheur et bien-être. L’objectif est de favoriser leur capacité à faire le lien avec les applications concrètes de ces recherches dans leur quotidien, de participer à une enquête sociologique et leur permettre ainsi de voir concrètement comment travaillent les chercheurs.

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