Quand l’exigence de vérité devient secondaire…

Deux des figures de proue de l'ère de la poste-vérité: le britannique Nigel Farage et Donald Trump, le 24 août 2016, dans le Mississippi. Jonathan Bachman / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Il y quelques semaines, le 16 novembre 2016 précisément, les dictionnaires Oxford ont décerné au terme « post-vérité » (« post-truth » en VO) le titre de « mot de l’année ». Cet adjectif a été sélectionné pour représenter l’air du temps de l’année 2016. Le terme serait devenu récemment « un pilier du commentaire politique ». Il peut aussi s’appliquer à d’autres domaines, comme celui des affaires et de l’entreprise. Le scandale des moteurs diesel truqués de Volkswagen pourrait en être par exemple une illustration appropriée.

Selon la définition des dictionnaires, cette expression qualifie « des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles ».

Selon leurs statistiques, l’occurrence du mot « post-vérité » a augmenté de 2 000 % entre 2015 et 2016. Un chiffre qui s’explique en grande partie par le faible usage de ce mot avant les retentissants résultats du Brexit et de l’élection américaine.

La marque de notre époque ?

Le terme n’est pas si nouveau, mais son usage reste anglo-saxon. Une des premières utilisations de ce néologisme remonte à un livre de Ralph Keyes de 2004 intitulé « L’ère de la post-vérité » (The Post-Truth Era : Dishonesty and Deception in Contemporary Life), dans un contexte politique marqué par les attentats terroristes du 11 septembre 2001 et les justifications mensongères de l’Administration Bush sur l’invasion irakienne.

En 2005, l’humoriste américain Stephen Colbert l’a popularisé sous un autre nom, celui de « truthiness ». Ce terme se réfère à l’idée d’une vérité subjective, propre à chaque individu et qu’il est possible de considérer une chose pour vraie sur la base de simples présupposés affectifs, sans jamais tenir compte des faits susceptibles de la contredire.

L’expression « post-vérité », d’apparence conceptuelle, renvoie donc à une réalité bien concrète : les individus seraient aujourd’hui moins influencés par les faits objectifs que par les messages et affirmations fantaisistes, tapageurs, parfois mensongers de leurs dirigeants. En d’autres termes, c’est « l’émotion avant les faits ». En juillet 2016, le Washington Post avait calculé que 70 % des déclarations de Trump déformaient la réalité ou étaient fondées sur du pur mensonge. Un chiffre qui ne l’a pourtant pas empêché d’être élu Président. Alors, la vérité n’est-elle plus une priorité ?

Surabondance d’informations

L’exigence de vérité semble en effet perdre du terrain et revêtir une importance de plus en plus secondaire. Les propos mensongers se banalisent, s’oublient et surtout, ne sont plus sanctionnés. À l’inverse, ils peuvent être perçus parfois comme un outil de questionnement et de confrontation vis-à-vis des élites dirigeantes, exprimant la méfiance croissante vis-à-vis des faits présentés par « l’establishment ».

Ce contexte est alimenté par la montée en puissance des réseaux sociaux en tant que source d’information. Ceux-ci sont de plus en plus consultés, relayés au détriment des médias institutionnels : 62 % des Américains s’informeraient ainsi quotidiennement sur ces réseaux. Les informations qui s’y trouvent ne sont pas toujours exactes, mais elles sont immédiatement reprises et passent souvent pour des vérités. L’on peut s’en inquiéter d’autant plus que leurs usagers reçoivent une information sélective, élaborée par des algorithmes (c’est le cas de Facebook), adaptée à leurs profils et conforme à leurs croyances.

Le mot de l’année 2016. Mike Licht/Flickr, CC BY

Avec les réseaux sociaux, le relativisme et l’horizontalité des sources remplacent le monopole journalistique de l’information. La difficulté réside aujourd’hui en un savant dosage entre une surabondance de faits (avec une multiplicité de sources, de méthodes) et le maintien de ses capacités de discernement et d’analyse parmi des informations souvent présentées comme équivalentes. Cette surabondance doit résolument s’associer à une nécessité de comprendre, décoder, contraster et aiguiser son regard critique.

La société de l’hypercommunication

Ce débat a finalement le mérite de renvoyer à des questionnements plus philosophiques sur la nature de la vérité : la vérité est-elle universelle ? La vérité est-elle plurielle ? Peut-elle être subjective ?

De nombreux philosophes se sont penchés depuis des millénaires sur ces questions. La science s’interroge depuis des siècles sur la manière d’appréhender et d’expliquer le monde et d’atteindre la vérité. Elle a recours à l’épistémologie pour modéliser ces incertitudes. Le positivisme défend l’idée d’une vérité absolue et objective tandis que le constructivisme affirme une réalité relative et subjective. Mais ces réflexions semblent s’éloigner de plus en plus des priorités d’une société basée sur l’hypercommunication, la consommation effrénée et la mise en scène des égos sur la toile.

Le choix de ce mot par les dictionnaires Oxford ne doit pas rester anecdotique : la post-vérité reflète bien une époque et marque une nouveauté. Ce qui est nouveau, ce n’est pas que la vérité soit falsifiée, manipulée ou contestée (somme toute, elle l’a toujours été, tout au long de l’histoire), mais qu’elle soit devenue aujourd’hui secondaire pour beaucoup d’entre nous dans la construction de nos opinions. Et ce désintérêt croissant devrait plus nous inquiéter.

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