Quand s’installent les microviolences, ou quelles leçons tirer des nouvelles règles de « The Voice »

Une image de « Fifteen million merits », dans la série dystopique Black Mirror, qui dénonce les dérives potentielles des émissions comme The Voice.

Il est des émissions qui font rire ou pleurer sans jamais faire preuve de violence ; qui entremêlent écoute, sensibilité, bienveillance, sincérité et authenticité. Ces émissions semblent bien loin de la mise en scène de violence contrôlées et scriptées, qu’elles soient au service de la survie (Koh Lanta) ou de la compétition amoureuse (Le Loft). Il en est ainsi du radio-crochet contemporain The Voice qui, malgré sa dimension ostensiblement compétitive, ne mobilise jamais directement des éléments de violence verbale ou physique dans ses mécanismes de jeu.

Or, de nouvelles règles viennent de faire leur apparition dans cette sixième édition, qui ont immédiatement fait l’objet de polémiques. Elles sont, en effet, susceptibles de perturber l’ambiance bon enfant de ce divertissement en remettant en cause certains mécanismes qui sont aux fondements des valeurs du concours.

L’observation de ces dispositifs « presque » purs de tout mauvais sentiment, du moins dans ce qu’ils s’affichent sur nos petits écrans, est susceptible de révéler les plus fines dérives qui conduisent, intentionnellement ou inintentionnellement (ce qui ne relève pas ici de notre propos), de la bienveillance à la maltraitance. Et à l’heure où le monde managérial prône les vertus de la psychologie positive à travers les notions d’empathie, de gratitude et de compassion, cet article propose de saisir les fêlures et les microviolences que la mise en place de ces nouvelles règles génèrent et produisent tant sur les candidat(e)s que les coachs, même s’il est trop tôt pour en saisir les ramifications. En revanche, il laisse de côté l’analyse des causes et explications, revendiqués ou non par la production, des choix de leur mise en œuvre.

Pas buzzé pas vu

Les auditions à l’aveugle sont cet instant magique qui donne accès à un talent vocal sans la brutalité du jugement du regard. Chaque candidat(e) est écouté(e) avec attention, dans toute la pureté et la sincérité des notes qui jaillissent sans qu’aucune norme physique ne s’interpose à leur appréciation (même si la surprise qui illumine le visage des coachs à la découverte des canditat(e)s révèle l’existence d’un physique imaginé).

Or, jusqu’à la saison précédente, un(e) candidat(e) non buzzé(e) par l’un des quatre coachs recevait tout de même leurs conseils, les fauteuils se retournant automatiquement en fin de performance. Les propos étaient souvent encourageants, pointant ici une note un peu bleue, là un stress mal géré (« mais qui ne serait pas stressé dans une telle situation » serait très vite ajouté au commentaire). Surtout, jamais oh grand jamais les coachs ne s’autorisaient à briser le rêve de l’impétrant(e), toujours encouragé(e) à continuer sa passion, voire à, parfois, se représenter. Chaque mot d’encouragement était une caresse aux oreilles du (de la) candidat(e), atteignant son apogée lors d’embrassades accordées par les coachs avant qu’il/elle ne quitte la piste.

Depuis cette saison, plus question de retourner les sièges si aucun buzz ne se fait entendre. Face aux quatre dossiers, le (la) candidat(e) n’a plus qu’à silencieusement retourner en coulisse et rejoindre famille et amis, sans un mot ni un regard, encore moins un geste ou une accolade des coachs.

Il est bien sûr plus simple dans cette situation de se mettre du côté de la victime, du faible, de celui qui subit l’évaluation. Mais la caméra, longuement fixée sur les coachs, révèle les tensions qui les animent et les tactiques de contournement à cette interdiction de voir. Certains expriment leurs encouragements en applaudissant par-dessus leur siège, comme le feraient les spectateurs d’un concert applaudissant mains levées. D’autres n’hésitent pas à violer les règles de la production en se levant à la fin de la prestation pour encourager les malheureu(ses)x candidat(e)s et retrouver ainsi l’humanité des éditions précédentes.

Cette règle vient, en effet mettre à mal le rôle même du coach qui est de guider, d’accompagner à partir d’une écoute qui se doit d’être attentive et bienveillante. Ici, seule une partie du chemin est parcouru, l’écoute, sans que les pas qui suivent puissent se prolonger. Imaginons une telle situation en entreprise. Un(e) manager a accès aux pratiques de ses collaborateurs ; il/elle reçoit à intervalles réguliers les reportings lui indiquant l’évolution de leurs performances ; il/elle est, dans une certaine mesure, en capacité de les observer, de moins en moins cependant au rythme auquel le management virtuel (à distance) se développe.

Alors même qu’il/elle lui est de plus en plus fréquemment demandé(e) d’ajouter à ses nombreuses activités celle du coaching, quelles seraient ses réactions si on lui interdisait toute forme d’expression vis-à-vis de ses (futur-e-s) collaborateur(e)s ? Certes, on pourrait nous rétorquer que les coachs de The Voice n’ont, à ce stade du jeu, pas encore commencé leur rôle de coaching. Mais le rôle du coach ne réside-t-il pas dans sa posture, avant même qu’il ait prononcé son premier mot ?

Vol de talent : « vivre dangereusement »

Une seconde règle vient également dangereusement rompre la bienveillance de l’émission : le vol de talent. Lors des éditions précédentes, un coach avait le droit de « voler » un talent rejeté par l’un de ses collègues, talent immédiatement intégré dans son équipe. Pour cette édition, le talent volé vient prendre place dans une pièce dénommée Le Foyer d’où il observe la suite des battles. En effet, le choix de chaque coach n’est pas définitif, un nouveau coup de cœur pouvant à tout moment remplacer le (la) candidat(e) fraîchement volé(e) qui devra alors céder sa place dans le fauteuil du talent volé et quitter le concours.

Cette règle introduit donc un danger permanent pour les talents, dont l’espoir de réintégrer le concours est remis en cause à chaque nouveau(lle) candidat(e). Ainsi, à la pression des battles s’ajoute une tension supplémentaire provoquée par des aller-retour entre la scène et le foyer de tous les dangers. Mais cette tension est perverse puisque les talents volés rêvent de l’être tout espérant, égoïstement, que leur nouveau coach n’en sauvera aucun autre. The Voice ne s’aligne-t-il pas ainsi sur la devise du libéralisme dont Foucault affirmait en 1979 qu’elle était de « vivre dangereusement », dans la mesure où le danger auquel s’exposent les candidat(e)s s’étend bien au-delà de leur prestation pour perdurer tout au long des battles ?

Nous situerons cependant ailleurs la violence de cette nouvelle règle, plus précisément dans l’iniquité dans laquelle cette seconde élimination prend place. Précédemment, c’était la battle, ce « combat » autour d’une même chanson qui encadrait la sélection des candidat(e)s. Le perdant était écarté sur la base d’une moins « bonne » prestation (sa technique, son interprétation ou son potentiel de développement étant alors les raisons majoritairement invoquées). Être volé signifiait réintégrer une nouvelle équipe, accéder à une nouvelle épreuve de chant avec, en récompense des qualités nécessaires pour être volé, une séance avec un nouveau coach.

Cette nouvelle règle transforme profondément les termes du duel et ses conséquences :

  • Les talents volés se retrouvent face à un simulacre de bataille. Ils ne combattent pas sur la même scène sur une même chanson un autre talent ; ils sont face à un ennemi identique à eux mais qui n’est que virtuellement présent. Ce dernier joue lui-même une autre bataille (autre scène, autre chanson) et n’a probablement pas conscience du combat virtuel qui pourrait l’amener à éliminer son invisible adversaire qui, lui, attend, crispé, dans le foyer ;

  • Le talent volé puis éjecté perd une seconde fois face à son « adversaire » virtuel sans même avoir l’occasion de combattre, sans une nouvelle mise à l’épreuve. Il perd donc deux fois, la première fois en connaissance de cause, la deuxième sans en comprendre le sens (puisque les deux talents volés, le second chassant le premier, ne combattent pas suivant les mêmes termes) ;

  • Pire, l’éjecté du foyer (retenons également la violence de cette image, un foyer étant ce lieu de sécurité dans lequel nous sommes normalement recueillis et protégés) n’a finalement même pas l’occasion de retenter sa chance. Aucune épreuve supplémentaire n’est prévue lors de laquelle il pourrait mettre à profit les commentaires obtenus durant sa première élimination.

Le retour de l’erreur… fatale

Arrêtons-nous spécifiquement sur ce dernier point. Le monde managérial s’est, depuis plusieurs années emparé de la question de l’erreur sous plusieurs aspects. L’entrepreneuriat s’en est saisi en organisant des failcons, ces événements hautement médiatisés lors desquels de courageux entrepreneurs partagent leurs histoires d’échecs. Plus récemment, le magazine Management a consacré son dossier principal à la nécessité pour les managers de valoriser l’erreur.

De l’entrepreneur qui prend le risque de se lancer et dont on imagine le besoin d’expérimenter (et donc de faire des erreurs) au manager souvent présenté comme le gardien de la conformité aux process organisationnels et qui, soudainement, doit embrasser l’erreur, le chemin parcouru est considérable. Mais il se justifie par des arguments d’autorité aussi divers que « sachons en France imiter la culture anglo-saxonne qui valorise l’erreur » et prenant pour exemple un Thomas Edison et son « I have not failed. I’ve just found 10 000 ways that won’t work » (« Je n’ai pas échouée, j’ai simplement trouvé 10 000 solutions qui ne fonctionnaient pas »), et les dernières recherches en neurosciences qui placent l’erreur [au centre des mécanismes neuronaux d’apprentissage.

Or, que nous disent ces deux nouvelles règles ? « Tu as échoué, mais tu n’auras ni le droit de savoir pourquoi, ni d’obtenir les encouragements qui t’aideront à réessayer » pour la première. Et « tu pensais ne pas avoir tant échoué que cela (repêchage) mais finalement, tu es sur un siège éjectable permanent sans pouvoir à aucun moment tenter de t’améliorer ».

Simon Lemoine vient de récemment publier aux Presses du CNRS un ouvrage intitulé Microviolences : le régime du pouvoir au quotidien. Il y dépeint les microdispositifs qui font plier chacun d’entre nous sans que nous nous en rendions compte, au point, finalement, de trouver ces microviolences normales.

Les violences produites par les nouvelles règles de The Voice deviendront-elles, elles aussi, si naturelles que nous en oublierons les dangereuses fêlures qu’elles produiront sur les candidat(e)s, les coachs comme sur son public ? Les entreprises proposant un management bienveillant sauront-elles saisir, en leur sein, l’émergence de nouvelles règles, de nouveau rites explicites ou implicites créant des fêlures suffisamment larges pour que s’y immiscent des comportements « naturellement » violents ?

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