Que se cache-t-il derrière le burkini ?

Sur une plage, au Maroc. Fadel Senna/AFP

Provocation politique de la part des islamistes pour les uns, comportement aussi anodin que peu fréquent qui fait l’objet d’une instrumentalisation anti-musulmane pour les autres, le port du burkini a suscité un débat qui a quelquefois pris un tour hystérique. Mais n’est-il pas aussi l’occasion de poser de très sérieuses questions, portant sur le « vivre ensemble » ?

Un ancien élu au conseil municipal de Nice a déclaré en ce sens qu’avec la question du burkini sonnait « l’heure de vérité » (Le Monde du 19 août 2016). Comme lui, nous pensons que cette question dépasse le dérisoire, et mérite bien plus qu’une simple polémique fiévreuse. Entre autres, peut-être, parce que, comme l’a fait justement observer Jean-Luc Mélenchon, on peut douter que le prophète ait jamais donné la moindre consigne concernant les bains de mer !

Que signifie donc ce curieux mélange de mode et de religion, à propos d’une activité sociale en apparence anodine ? Poser la question de savoir pour qui, et pour quoi, sonne l’heure de vérité, peut alors nous aider à saisir les enjeux réels de ce que certains ont voulu considérer comme de simples « enfantillages » ayant provoqué des « réactions démesurées ».

Trois questions adressées à l’islam de France

C’est d’abord l’islam de France que le burkini met à l’épreuve, en le plaçant devant trois questions liées, auxquelles il serait bienvenu d’apporter des réponses franches et claires.

La première est celle d’un nécessaire « devoir de discrétion ».

C’est la question de la juste place du religieux dans la vie sociale. Jean-Pierre Chevènement l’a affrontée sans trembler, en conseillant aux musulmans de se faire discrets dans l’espace public, par souci de paix civile et d’intégration sociale. Le vivre-ensemble impliquerait un minimum de discrétion pour ce qui concerne, entre autres, les appartenances religieuses. Car la proclamation constante et systématique de ses convictions installe dans une confrontation aux effets mortifères.

Vue depuis la cour intérieure de la Grande mosquée de Paris. youssef errami/Flickr, CC BY-NC

Certes, cette notion de devoir de discrétion soulève des problèmes. N’est-il pas paradoxal d’adresser aux musulmans ce qui ressemble à une injonction à l’invisibilité alors même qu’on les somme de se rendre visibles pour condamner le terrorisme islamiste ? Et, à trop vouloir étendre l’espace où s’applique ce devoir d’invisibilité, ou de neutralité, ne restreint-on pas abusivement l’espace public où doivent pouvoir s’exercer les libertés fondamentales ?

Il n’empêche : la liberté d’exercice du culte (quel qu’il soit) repose sur l’acceptation d’une loi républicaine, qui prévaut. La discrétion exigée pour l’exercice extérieur du culte n’est rien d’autre que le signe par lequel on manifeste la reconnaissance de cette prévalence, sans laquelle il n’y a pas de liberté de culte. L’heure n’est-elle pas alors venue pour l’islam d’affirmer ouvertement son acceptation de la prévalence, dans la cité terrestre, du légal sur le religieux ?

La deuxième question, qui prolonge et spécifie la première, est celle du « droit d’affichage de ses convictions » : jusqu’où s’étend-il ?

Le libre exercice du culte comprend le droit « de manifester, par ses pratiques, sa conviction religieuse en public » (arrêt du Conseil constitutionnel de novembre 2004). La liberté de conscience (garantie par la loi de 1905) implique le droit d’exprimer ses convictions religieuses. L’arrêt rendu par le Conseil d’État, le 26 août dernier, rappelle précisément que la liberté d’aller et de venir, la liberté de conscience, et la liberté personnelle (de s’habiller à sa guise), sont des libertés fondamentales.

Mais « exprimer » se réduit-il à afficher ? La liberté de conscience trouve-t-elle son plus haut degré d’expression dans l’affichage extérieur ? Est-ce que seul l’habit fait le moine ? Et ne devrait-on pas s’étonner de voir la liberté vestimentaire érigée en garante et protectrice de la liberté d’expression religieuse ? Si le droit de se baigner avec un burkini est de même nature que le droit de teindre ses cheveux en rouge, cela ne rabaisse-t-il pas la religion à un phénomène superficiel qui risque alors de perdre toute dimension spirituelle ?

Exprimer se réduit-il à afficher ? Mosa’ab Elshamy/Flickr, CC BY-NC-SA

Autrement dit, la question essentielle nous paraît être ici moins celle du trouble apporté à l’ordre public que celle de la conception de la religion que reflète le zèle, alors préoccupant, à défendre le burkini. L’heure n’est-elle pas venue pour l’islam de dire que l’affichage extérieur de la foi n’est ni un signe, ni une dimension, essentiels, de celle-ci ?

La troisième question, vers laquelle convergent finalement les deux premières, peut être exprimée ainsi : « Qu’est-ce qui fait l’essence et la valeur de la religion islamique ? »

Christian Jambet, dans son travail sur « _ Le Gouvernement divin  » (_Le Monde du 28 mai 2016), nous invite à distinguer religion intérieure – celle qui habite le cœur des croyants – et religion des règles – celle du respect formel de règles qui régentent l’extériorité des comportements. Toute religion est en tension entre ces deux pôles.

Mais ne devrait-il pas être vite évident que la religion intérieure surpasse absolument la religion des règles ? Car enfin, si Dieu est grand (plus que grand, puisqu’il est par définition l’Absolu), n’est-ce pas le réduire à la dimension ridicule d’un sergent-chef (que ceux-ci me pardonnent !), que de penser qu’il puisse régenter la présence et la longueur de poils au menton, ou la tenue adéquate pour les bains de mer ? L’heure n’est-elle pas venue pour l’islam d’affirmer la suprématie absolue de la religion intérieure ?

Trois questions adressées à la société française

Mais le burkini n’interpelle pas simplement l’islam. Car la société française est tout autant mise à l’épreuve, dans la mesure même où la bataille pour le burkini montre que l’islam a d’une certaine façon trop bien intégré certains travers de notre vie sociale, pourtant incontestablement républicaine et laïque. C’est alors aussi pour notre République que sonne l’heure de vérité. Autour de trois questions.

(1) L’heure n’est-elle pas venue de se dresser contre le diktat de la visibilité ?

La religion devrait comprendre et affirmer que l’essentiel est invisible. Mais, quand elle succombe à l’hypertrophie de l’ostentatoire, la religion musulmane fait-elle autre chose que reproduire et singer le dévoiement de l’intime tel qu’il se manifeste, par exemple, sur les réseaux sociaux ? Ceux-ci ne sont-ils pas devenus un espace privilégié pour la communication effrénée des images de soi, affichage qui touche aujourd’hui à l’obsessionnel ? Si chacun se croit autorisé à placarder sur son « mur », (pour que cela soit « partagé » !), ce qui relève de sa plus stricte intimité, et jusqu’à sa vie sexuelle, n’accepte-t-on pas alors, de fait, la dictature de l’extériorité ?

L’affaire du burkini a déclenché une forme de panique morale. bellmon1/Flickr, CC BY-NC

La valeur individuelle se réduirait-elle à ce qui peut être étalé à l’extérieur de soi ? Le discours religieux aura beau jeu de dénoncer, sur ce point, la vacuité du monde occidental… en se comportant comme lui, et en utilisant, pour se faire entendre plus fort et plus vite, les armes qu’il lui offre ! Autrement dit, en matière de discrétion, la société dans son ensemble devrait sans doute balayer d’abord devant sa porte. Retrouver le sens du privé ne serait-il pas la meilleure façon de préserver l’espace public ?

S’il peut donc s’avérer nécessaire d’exiger que l’islam se réforme, dans le sens esquissé plus haut, ne faudrait-il pas que la société qui exige cette réforme commence à se réformer elle-même, et à se reprendre, en retrouvant le sens de l’intime ? Le burkini aurait alors eu le grand mérite de nous faire comprendre que l’homme se perd en se diluant dans l’affichage externe, et que l’essentiel est dans le cœur des hommes, non dans la forme, la couleur, ou l’ampleur de ses vêtements.

(2) L’heure n’est-elle pas venue de tenter de surmonter la crise du lien qui nous mine ?

Abdennour Bidar a fait judicieusement observer récemment que « toutes nos crises contemporaines, à tous les niveaux de la civilisation, sont des crises du lien » (Le Monde du 20 août 2016). Il souligne la rupture contemporaine du lien entre classes, cultures et croyances. Et déplore en particulier que se délite notre lien à autrui, « ce lien de solidarité, de compassion, de fraternité et d’amour au-delà de toutes les frontières d’identité ».

Si le burkini nous émeut tant, c’est sans doute parce qu’il peut être le signe d’une politique de conquête visant à imposer la présence de l’islam dans le moindre espace de vie publique. Mais sans doute aussi parce que l’altérité nous effraie en tant que telle, et que nous perdons le sens de l’ouverture à l’autre, comme le démontre par ailleurs notre frilosité dans l’accueil des migrants.

L’heure ne serait-elle pas venue de s’interroger, et d’écouter le récent rappel à l’ordre du pape François : nous enfermer n’est pas la meilleure manière de nous protéger ! La diversité n’est pas a priori une menace, mais représente une opportunité. La crispation sur l’identité est stérile, si elle fait oublier que l’identité se nourrit, aussi, de l’altérité. Le choc provoqué par le burkini peut se révéler salutaire pour notre société s’il contribue à la prise de conscience de la valeur libératrice du lien à autrui, pour vaincre l’enfermement dans les « frontières d’identité ».

(3) L’heure n’est-elle pas venue de travailler à l’émergence d’un idéal commun ?

Nous avions conclu une réflexion sur la laïcité en disant que celle-ci n’est qu’un cadre, qui laisse un grand vide. Elle est le rappel des conditions qui permettent de vivre ensemble. Mais elle laisse béante la question du sens : vivre ensemble pour faire quoi ? L’idéal laïque n’apporte pas de réponse. Les nouveaux fanatismes politico-religieux qui se sont engouffrés dans ce vide, doivent, à l’évidence, être combattus. Mais ce combat ne peut être mené, et gagné, que si l’on est capable de proposer une réponse à la question du sens. Réponse aujourd’hui cruellement absente.

Le combat se déroulera sur le terrain des valeurs. Nous avons plus que jamais besoin d’une éthique qui donne sa juste place au besoin de spiritualité, que notre temporalité à tendance à méconnaître, sinon à dénier. Mais il ne suffira pas de dire, par exemple : liberté, égalité et fraternité. Il faudrait dire aussi, concrètement, dans quel modèle de vie collective s’incarnent ces valeurs. Proposer un programme régulateur pour notre vie de Français, un peu à la manière de celui élaboré par le Conseil National de la Résistance après la dernière guerre mondiale.

Pour faire _quoi _souhaitons-nous vivre ensemble, nous les Français d’aujourd’hui, que nous soyons musulmans, chrétiens, juifs, ou athées ? Que nous habitions dans des quartiers « sensibles », ou à Neuilly ? Que nous vivions en centre-ville, ou dans un petit village ? Peut-être, pour faire que nos différences ne soient pas synonymes de discrimination. Peut-être, simplement, pour vivre en paix, les uns avec les autres ; et par exemple, profiter tous, librement, des bains de mer en été ! Puisqu’en définitive, comme le notait Guy Béart dans sa chanson « Couleurs » :

« La mer est bleue pour tout le monde
Pour les peaux brunes les peaux blondes »

Alors, comme nous y invitait Paul Valéry, que ce soit en burkini, en monokini, voire sans maillot :

« Courons à l’onde en rejaillir vivant ! »