Quels liens entre mythes et religions ?

La création d'Adam par Michel-Ange, chappelle Sixtine, Vatican. Wikipédia, CC BY-SA

Il faudrait beaucoup d’audace pour prétendre traiter en quelques lignes un sujet aussi vaste et aussi complexe que celui du rapport entre le mythe et la religion. Aussi ai-je choisi de circonscrire doublement la matière. Des quelque mille ans qui composent l’histoire de la pensée religieuse, je me limiterai à quelques exemples. D’autre part, plutôt que d’aborder la question dans toute son ampleur, je ferai choix d’un thème limité, mais néanmoins central, celui de l’omniprésence du mythe dans les expériences du sacré.

Mythe et religion

D’un point de vue psychanalytique, Jean Bergeret propose de définir la religion comme étant un phénomène forcément multifactoriel et qui n’a souvent rien à voir avec notre conception habituelle de la logique.

Cette lecture rationaliste du religieux oublie les problèmes que rencontrent ceux qui étudient l’historicité du fait. Qu’il me suffise de rappeler, par exemple, les difficultés auxquelles est confronté un archéologue lorsqu’il doit établir si tel monument est de l’ordre de l’usage profane ou sacré. Il en va de même quand il s’agit de juger le caractère religieux d’une mosaïque ou d’une inscription, d’un mot ou d’un énoncé. Comment savoir si un récit ou un poème appartiennent à l’ordre du religieux ? Nombreuses sont les narrations anciennes qui mettent en jeu des dieux ou des figures divines. Bref, en quel sens un hymne, par exemple, appartient-il ou non à l’ordre religieux ?

Pour répondre à cette question, il faut commencer tout d’abord par une définition linguistique de ce qui est la religion.

L’étymologie du terme est incertaine et sa sémantique pose aujourd’hui problème aux spécialistes. En effet, la littérature latine de l’Antiquité nous a transmis deux origines pour ce concept. La première est liée au verbe « relegere », signifiant relire alors que la deuxième est plutôt attachée au verbe « religare » qui se traduit par relier. Ainsi, selon l’origine du mot, le religieux est, soit celui qui relit les rites effectués lors d’un culte. Soit celui qui relie l’humain aux forces divines.

Si la religion est donc comprise comme quelque chose qui se rapporte surtout à des éléments divins, on est contraint de reconnaître qu’il ne reste plus grand-chose pour établir un lieu propre au mythe. Dans pareille perspective, tout mythe appartient à l’ordre du religieux : le mythe serait le reflet d’un rite ou d’un culte, ou l’inverse. Une telle homologie entre le mythe et le rite a longtemps été la condition sine qua non pour décortiquer la mentalité prérationaliste.

Ainsi l’historien Mircea Eliade a pu écrire :

Le mythe exprime plastiquement et dramatiquement ce que la métaphysique et la théologie définissent dialectiquement.

Autrement dit, le mythe ne transpose pas une vérité déjà possédée sous forme savante. La conscience mythique a, en général, une double préoccupation : abolir le temps profane et parvenir ainsi à une régénération totale. L’un et l’autre desseins ont un nom bien connu de la philosophie religieuse : surmonter le devenir, c’est accéder à l’éternité ; tout renouveler et se renouveler, c’est se convertir, devenir un homme nouveau dans un monde nouveau.

C’est ce que note expressément Eliade :

Dans l’aspiration de recommencer une vie nouvelle au sein d’une Création nouvelle – aspiration manifestement présente dans tous les cérémoniaux de fin et de début de l’année – perce ainsi le désir paradoxal d’arriver à inaugurer une existence anhistorique, c’est-à-dire de pouvoir vivre exclusivement dans un temps sacré. Ce qui revint à projeter une régénération du temps entier, une transfiguration de la durée en « éternité ».

La Tour de Babel de Pieter Brueghel l’Ancien. Musée Boijmans Van Beuningen (Rotterdam)

Qu’est-ce que la pensée mythique ?

La religion est-elle un mythe ? Formule de scandale, formule polémique. C’est pourquoi la réponse sera double : oui et non, car il y a du mythe dans certaines couches de la pensée religieuse. Ce sera là le rôle premier des mythes qui sont pour Eliade le socle de toute représentation sacrée :

Le mythe est considéré comme une histoire sacrée, et donc une « histoire vraie », parce qu’il se réfère toujours à des réalités. Le mythe cosmogonique est « vrai » parce que l’existence du monde est là pour le prouver ; le mythe de l’origine de la mort est également « vrai » parce que la mortalité de l’homme le prouve, et ainsi de suite.

Cela étant dit, il ne faudrait pas croire que dans le monde des humains, certaines choses sont sacrées et que d’autres sont profanes en elles-mêmes : rien de ce qui peuple notre monde n’est en soi sacré ou profane : tout ce qui est sacré à un certain moment de l’histoire humaine peut très bien devenir profane et inversement.

L’homo religiosus semble ainsi s’inspirer, d’une façon ou d’une autre, de la pensée mythique, c’est-à-dire d’une réalité métahistoire. La religion n’est pas une théorie abstraite qui résiste à la raison. Elle est justifiée parce qu’elle émerge d’un discours lointain, suprahistorique, qui formera la base de son développement historique antérieur.

La quête de repères et de sens, l’interrogation sur le mal, la souffrance, la justice et la mort ont poussé l’humain a absorber une partie de la pensée mythique pour la réutiliser, même en partie, dans le quotidien. La diversité des religions pourrait donc s’expliquer par la diversité des structures mythiques. Mais, en dépit de cette diversité, il existe une certaine conception du sacré acceptée par toutes les religions.

Il semblerait ainsi que le sacré soit l’acmé du mythe métamorphosé en une réalité socio-historique. Dès lors, la rythmicité sacrée du mythe s’illustre tout particulièrement dans les rituels, dans la périodicité d’un geste paradigmatique à travers lequel quelque chose se révèle comme durable dans le flux universel. Cette rythmicité sacrée est alors proche de la litanie, du leitmotiv. En conséquence, le temps social se présente comme une durée précaire, qui mène à la mort en tant qu’elle est une perte, alors que le temps mythique, parce qu’il est sacré, permet de penser une circularité sans perte, puisque la mort est toujours pensée comme renaissance.