Qui était Elasmotherium, surnommé la « licorne de Sibérie » ?

Elasmotherium sibiricum. Bogdanov, 2006, CC BY-SA

Nous vous proposons cet article en partenariat avec l’émission de vulgarisation scientifique quotidienne « La Tête au carré », produite par Mathieu Vidard sur France Inter. L’auteur de ce texte évoquera ses recherches dans l’émission du 1er mars 2019 présentée par Daniel Fievet, en compagnie de Aline Richard, éditrice science et technologie pour The Conversation France.


Lorsque l’on évoque la Préhistoire et ses animaux emblématiques, les premières scènes venant immanquablement à l’esprit sont souvent peuplées de mammouths laineux, de chevaux bondissants comme sur les parois de la grotte de Lascaux, ou encore de bisons, d’aurochs, de lions ou d’ours des cavernes. Pourtant, cette période ne se résume pas aux paysages de steppes glacées du Paléolithique supérieur en Europe occidentale, et bon nombre d’autres espèces disparues, petites ou grosses, ont de quoi étonner par leur apparence, leurs dimensions ou leur mode de vie.

Tel est le cas d’Elasmotherium, un genre cousin des rhinocéros actuels et laineux, appartenant comme eux à la famille des Rhinocérotidés, mais bien moins connu du grand public que ses proches parents en voie d’extinction. Pourtant, cette créature ne passait certainement pas inaperçue : avec des mensurations estimées à 4,5 m de long et 2 m au garrot, pour une masse entre 4 et 5 tonnes, il faisait partie intégrante de ce que les paléontologues nomment la « mégafaune du Pléistocène ». Plus gros que le rhinocéros laineux, il était en outre pourvu d’un énorme dôme frontal, interprété par la plupart des chercheurs comme le support d’une immense corne pouvant atteindre 2 m de hauteur. Ceci lui a valu le surnom de « licorne de Sibérie » – même si ses mensurations ne lui confèrent pas vraiment l’apparence du cheval cornu mythologique.

Dessin d’Elasmotherium caucasium. Dmitry Bogdanov/Wikipedia, CC BY

Une disparition plus tardive qu’on ne le pensait

De plus, Elasmotherium est un des premiers genres fossiles décrits en paléontologie, nommé dès 1808 par le naturaliste allemand Fischer – avant même que ne soient scientifiquement reconnus trois des cinq espèces de rhinocéros actuels ! Malgré la découverte de plusieurs squelettes complets, il n’est pas un habitant de notre imaginaire collectif préhistorique (du moins occidental). Probablement parce qu’il vivait loin : les quelques espèces connues d’Elasmotherium, comme E. sibiricum ou E. caucasicum, ont été découvertes principalement en Asie centrale, en Russie du sud, en Ukraine, au Kazakhstan, en Chine et en Mongolie. Et également parce que sa disparition est estimée à 200 000 ans avant le présent : bien trop tôt pour rencontrer les hommes et femmes de Cro-Magnon européens qui auraient pu les représenter à travers leur art pariétal ou mobilier.

Du moins cette date était-elle acceptée jusqu’à la publication d’une nouvelle étude en novembre 2018 dans la revue Nature par Pavel Kosintsev et ses collaborateurs. Les chercheurs ont réétudié 25 spécimens d’Elasmotherium sibiricum présents dans plusieurs musées en Russie et au Royaume-Uni. Ils ont notamment pu utiliser le collagène encore présent dans les os pour dater les spécimens à l’aide de la technique dite « AMS » (pour « Accelerator Mass Spectroscopy »), permettant un comptage extrêmement précis des isotopes de carbone 14 dans l’échantillon. Surprise : les âges obtenus placent la disparition d’Elasmotherium aux alentours de 39 à 36 000 ans avant le présent.

Un bond dans le temps qui le rend désormais contemporain de la transition entre Homo neandertalensis et Homo sapiens en Europe. Il pourrait même avoir survécu jusqu’aux alentours de 26 000 ans si l’on s’en réfère à la découverte d’un crâne au Kazakhstan en 2016 : malheureusement, ce spécimen ayant été découvert dans un environnement humide difficile à analyser, la datation de ce crâne reste à nuancer, sa signature isotopique ayant pu être contaminée.

Avec cette disparition s’est éteinte une lignée pourtant vieille de plusieurs dizaines de millions d’années, prenant racine au milieu de l’Éocène : l’étude de l’équipe de Kosintsev réévalue en effet la séparation entre la sous-famille des Elasmotheriinae et celle des Rhinocerotinae (à laquelle appartiennent les rhinocéros actuels) aux alentours de 47 millions d’années. Au cours du Tertiaire, les Elasmothères ont ainsi eu le temps de se diversifier et de coloniser une bonne partie de la planète, comme le montre notamment l’étude menée sur ce groupe par Pierre-Olivier Antoine en 2002. Les petites formes telles que Bugtirhinus, atteignant un mètre au garrot, vont progressivement donner naissance à une dizaine d’espèces différentes tout au long du Miocène, lesquelles furent découvertes en Asie centrale mais également en Afrique ou en Europe, comme Hispanotherium, mis au jour en Espagne et en France.

Reconstitution d’un crâne d’Elasmotherium sibiricum. FunkMonk/Wikipedia, CC BY

Tout au long de l’évolution de cette lignée se développe également un caractère unique chez les rhinocéros : la présence de dents à croissance continue (dite « hypsodontes »), poussant durant toute la vie de l’animal et s’usant au fur et à mesure, à l’image des incisives de rongeurs. Ce trait confère aux molaires d’Elasmotherium, chez qui cette hypsodontie est maximale, un aspect unique composé de lames d’émail caractéristiques, ce qui donnera d’ailleurs son nom scientifique à l’animal – du grec « elasmos » (lame) et « therion » (bête).

Refroidissement du climat

Cette caractéristique particulière a d’ailleurs peut-être causé sa perte. En effet, cette hypsodontie est considérée comme une spécialisation à la consommation de graminées très abrasifs, associée à l’ingestion involontaire des poussières et grains de sable près du sol : Elasmotherium passait ainsi une grande partie de son temps à brouter dans les steppes et prairies d’Asie centrale, et ses dents poussaient en permanence pour compenser une usure rapide et prononcée. Kosintsev et ses collaborateurs relient donc sa disparition à un changement climatique concomitant : un refroidissement généralisé du climat – qui mènera quelques milliers d’années plus tard au dernier maximum glaciaire – aurait provoqué une fragmentation des prairies et un développement d’un environnement de toundra sèche, bien moins favorable à ce rhinocéros géant. Conjointement avec d’autres espèces, il n’aurait ainsi pas pu s’adapter à la raréfaction de sa nourriture et aurait fini par disparaître, là où ses cousins les rhinocéros laineux purent proliférer.

Une licorne… sans corne ?

Cette nouvelle date de disparation supposée rouvre le vieux débat de la rencontre potentielle entre nos ancêtres et cet animal. Si aucun reste osseux n’a jamais livré de traces irréfutables de chasse ou de prédation directe ou indirecte, un dessin énigmatique dans la grotte de Rouffignac en Dordogne pose question. Sur les parois couvertes de représentations de mammouths et rhinocéros laineux figure également une étrange silhouette, comme une sorte de rhinocéros à la corne démesurée et au garrot gigantesque.

L’étrange esquisse de Rouffignac. Wikipedia, CC BY

Interprété dès 1964 comme une potentielle représentation d’Elasmotherium, le dessin conserve pourtant ses mystères. S’il est vrai que la silhouette tranche avec la plupart des rhinocéros de l’art pariétal européen, lesquelles possèdent quasi-systématiquement leurs deux cornes emblématiques, les œuvres de Rouffignac datent néanmoins de « seulement » 13 000 ans, soit bien après la disparition supposée de l’espèce. De plus, à part la découverte au XIXe siècle d’une dent potentielle d’Elasmotherium dans la Somme (malheureusement perdue depuis), jamais aucun reste de l’animal n’a été identifié si loin à l’ouest de l’Europe. D’autres figurations dans la grotte de Kapova en Russie ont parfois été interprétées comme des représentations d’Elasmotherium, là encore sans aucune certitude.

Ces interprétations s’appuient en outre sur la présence supposée d’une corne gigantesque. Or, rien ne l’indique avec certitude, car aucune corne d’Elasmotherium n’a jamais été retrouvée à l’état fossile ! La présence d’une corne démesurée a été supposée dès la découverte des premiers crânes, par analogie avec les rhinocéros actuels et par observation du dôme frontal proéminent. Mais l’observation des rugosités osseuses à la base des cornes sur les rhinocéros actuels ne permettent que difficilement de présager de la longueur de celle-ci. Certains auteurs russes ont ainsi proposé au milieu du XXe siècle des reconstitutions avec des cornes de taille et forme variables, parfois limitées à une simple excroissance tournée vers l’arrière, voire pas de corne du tout ! Et même s’il est difficile d’imaginer cela, tant la représentation de cet animal semble aller d’elle-même, seule la découverte d’une corne fossilisée permettrait de préciser réellement la taille et la forme de l’appendice emblématique d’Elasmotherium. Nous saurions alors enfin si la « licorne de Sibérie » mérite bel et bien son nom mythologique.