Raoul Lufbery, un Américain dans la Grande Guerre

Raoul Lufbery comptait à sa mort 17 victoires homologuées et 15 probables. Wikipédia

« Lafayette here we are ! » telle est la phrase que prononça le lieutenant-colonel Charles Stanton sur la tombe du héros des deux mondes. Si l’année 1917 marque officiellement l’entrée en guerre des États-Unis, dès 1914, des volontaires américains se battaient déjà au côté des Français. Le major Lufbery faisait partie de ces américains engagés dans l’armée française.

L’arrivée du Général Pershing et des premières troupes le 13 juin 1917.

En quête de Patrie

Né en 1885 d’un père américain et d’une mère française, il grandit en France chez sa grand-mère maternelle. Une situation peu banale à cette époque, qui le prive un temps de toute nationalité. En effet, jusqu’en 1927, la femme prenait la nationalité de son mari et perdait le bénéfice de la sienne. Pour l’administration française, la mère de Lufbery étant devenue américaine, son futur enfant se retrouvait soumis au régime de la loi du 26 juin 1889. Si celle-ci permettait à un étranger de devenir français, il devait pour cela attendre sa majorité, alors fixée à 21 ans, et être toujours domicilié en France.

Portrait officiel de Lufbery. Public domain

Aujourd’hui, une personne dans la même situation serait française dés sa naissance, car s’appliquerait le principe de double droit du sol : l’enfant né en France d’au moins un parent né en France, en l’occurrence sa mère, est français dès sa naissance. Mais à l’époque, si la loi du 26 juin 1889 permettait l’innovation du « double droit du sol », elle ne concernait alors que le père, et n’était pas encore étendue aux deux parents.

Lufbery ne peut pas non plus prétendre à la nationalité américaine, car aux États-Unis, le droit du sol prime sur le droit du sang. Il lui aurait fallu y habiter au moins cinq ans pour obtenir la nationalité de son père. Impatient, il trouve une alternative en s’engageant dans l’armée des États-Unis. Enfin américain, le soldat Lufbery est envoyé aux Philippines et y devient mécanicien.

L’Américain dans la légion étrangère

En 1914, quand la guerre éclate, Raoul Lufbery n’a qu’une idée en tête, revenir défendre sa patrie natale. Seulement, la loi des États-Unis interdit formellement de s’engager dans une armée étrangère, exposant ceux qui dérogeaient à la règle à perdre leur qualité et leurs droits de citoyen. À presque 30 ans, Lufbery n’en a cure, il devient légionnaire. Il écrit :

« Je ne considère pas que je me bats pour la France seule, mais pour la cause de l’humanité, la plus noble des causes. »

Une compagnie de la Deuxième Légion sur les Champ-de-Mars à Paris. Auguste Antoine Masse (1795-1836) -- Wikipédia

La Légion étrangère est instituée en 1831 par le Roi Louis-Philippe pour permettre l’incorporation de soldats étrangers dans l’armée française. Disposant d’un commandement particulier, ses règles de recrutement offrent aux engagés l’occasion de commencer une nouvelle vie et d’obtenir in fine la nationalité française.

Dés 1914, de nombreux Américains, souvent issus de familles fortunées, s’engagent pour la France. L’ambassadeur des États-Unis à Paris, Myront Herrick, écrit à Lufbery :

« Sans aucun doute, vous violez la loi, mais je sais fort bien ce que je ferais si j’étais à votre place. »

Au départ, cette présence américaine engagée dans l’armée française n’est pas vraiment mise en valeur. D’abord, la conception même de la Légion amène à mettre en retrait l’origine des volontaires au profit du drapeau tricolore. Ensuite, tout étranger fait l’objet de suspicion dans la France paranoïaque de 1914. Enfin, la Légion, par tradition, ne combat jamais en France métropolitaine. Le nombre de pertes oblige le commandement français à rompre cette tradition : le 11 novembre 1915 est ainsi créé le régiment de marche de la Légion étrangère.

Pour sa part, Lufbery n’aura que transité par la légion étrangère, il se fait transférer dès août 1914 dans l’escadron aérien de Marc Pourpe, et passera son brevet de pilote l’année suivante.

La bravoure des Américains et l’éventualité d’une entrée en guerre des États-Unis vont convaincre le commandement français de mieux valoriser les volontaires yankees.

La gloire de l’Escadrille La Fayette

Le 7 mai 1915, le paquebot RMS Lusitania est coulé par un sous-marin allemand avec à son bord plus de 1 200 passagers, dont près de 200 Américains. Cette tragédie est un tournant dans l’opinion publique américaine, jusque-là peu favorable à une intervention armée.

Discours du président américain Woodrow Wilson exhortant le Congrès à déclarer la guerre à l’Allemagne, Washington, 2 avril 1917. Wikipédia

Le mécène américain Norman Prince, brillant avocat diplômé d’Harvard et passionné d’aéronautique propose au commandement français de financer une « escadrille américaine » alors que le Président Wilson s’efforce de convaincre les Américains de l’utilité d’une intervention en France. Le 21 mars 1916, le département de l’armée de l’air français donne un avis positif, et fin avril 1916, l’escadrille La Fayette est déployée à Luxeuil-les-Bains.

Le 3 février 1917, le président Wilson annonce au Congrès la rupture des relations officielles avec l’Allemagne. Le 2 avril 1917, Wilson demande au Congrès de déclarer officiellement la guerre à l’Allemagne, ce qui sera fait 4 jours plus tard :

« L’Amérique doit donner son sang pour les principes qui l’ont fait naître… »

lancera le Président américain lors de son discours.

À la lumière de cette chronologie, l’Escadrille La Fayette apparaît autant comme une aide militaire qu’un moyen de propagande annonçant l’engagement d’une nouvelle force alliée.

Douglas MacMonagle à gauche et Raoul Lufbery à droite, le lion était le symbole de l’Escadrille La Fayette.

Raoul Lufbery, Norman Prince et l’escadrille vont être suivis dans leurs exploits par la presse nationale et locale. L’aviation, invention du début du siècle, fascine le grand public. Les victoires de Lufbery sont contées et racontées à travers livres et articles. Dés 1916, les aviateurs bénéficient d’une popularité dans une France en quête d’espoir.

Le socle des forces américaines

À la fin de l’année 1917, les forces aériennes américaines sont plus que sommaires : 55 appareils obsolètes et 35 pilotes en manque d’expérience. L’Escadrille La Fayette passe donc entièrement sous commandement américain afin de constituer l’ossature de l’aviation des États-Unis. Lufbery est promu major de l’armée américaine.

L’aventure de Lufbery se termine le 19 mai 1918, quand il se jette de son appareil en flamme. À l’époque, les avions n’étaient pas encore équipés de parachute. Les habitants de Maron recueillirent sa dépouille, et l’emmenèrent à la mairie, où une chapelle ardente fut improvisée. Dans ce petit village lorrain, personne n’a oublié cet aviateur américain mort pour la France.

L’hommage de tout un territoire

Monument aux morts devant l’église de Maron : une plaque en l’hommage à Lufbery y est apposée. G.Garitan -- Travail personnel

Le souvenir de Lufbery s’est transmis de génération en génération à travers des articles, livres, et bandes dessinées… Une rue dans son village natal de Chamalières porte son nom. Dans la commune de Maron où le héros est tombé, il est au cœur de ses commémorations. Dans le cadre de la Mission centenaire, une exposition sur Lufbery est mise en place avec la participation des élèves de l’école de Maron-Sexey.

La Communauté de Communes de Moselle Madon a aussi fait appel à des étudiants de l’Université de Lorraine pour effectuer des recherches sur la période, et organiser un cycle évènementiel à l’approche du centenaire de l’armistice. Enfin, une conférence sera donnée le 19 juillet prochain au Musée Lorrain de Nancy.

Dans l’Est Républicain en 1918, Thérèse Bernard concluait ainsi un poème dédié à l’aviateur :

« Honore Lufbery, son splendide courage,
À qui tous les Français rendent un juste hommage »_