Scandale à la FIFA, un événement trop prévisible

Journalistes devant le siège de la FIFA à Zurich le 8 octobre après la suspension de Blatter et Platini. FABRICE COFFRINI / AFP

Michel Platini vient d’être condamné par la commission éthique de la FIFA suite à une affaire de corruption. On parle d’une somme de 2 millions de francs suisses en 2011 que le Français aurait touchée, versée directement par Sepp Blatter, président de l’instance internationale.

Ce dernier a lui aussi été sanctionné mais a rapidement fait appel. Blatter refuse de quitter la direction de la fédération internationale malgré les nombreux faisceaux de culpabilité qui pèsent lui.

Quant à Platini, sa défense se base sur la rémunération d’heures travaillées entre 1998 et 2001. En effet, à cette époque il avait été engagé par Blatter comme conseiller spécial mais n’avait reçu aucun salaire.

Malgré les différentes lignes de défense, le football international semble être rentré dans une nouvelle crise de gouvernance, après le scandale lié à l’attribution des coupes du Monde 2018 et 2022. La FIFA apparaît de plus en plus comme une organisation corrompue et incapable de se réformer en profondeur.

Comment peut-on l’expliquer ? La recherche économique fondamentale et les sciences sociales peuvent nous apporter des pistes de réflexion.

Le sentiment d’impunité des élites

Dan Ariely, spécialiste d’économie comportementale et professeur à l’Université Duke, a étudié la délinquance des cols blancs, celle qui émane des catégories supérieures. Une de ses études montre que des cas de tricherie sont plus courants au sein des universités de la Ivy-league, qui regroupe les plus prestigieux campus nord-américains avec des droits d’inscription de 50 000 dollars l’année en moyenne, qu’au sein des universités publiques américaines, aux coûts bien plus faibles.

Des expériences réalisées sur le terrain ont montré que, lors de tests, si on laissait sciemment les réponses dans la salle d’examen, sans surveillance, les étudiants des prestigieuses universités étaient amenés à les consulter plus souvent que leurs homologues des facs moins reconnues.

D’après Ariely, la délinquance des cols blancs s’explique par le sentiment d’impunité qu’auraient les fautifs. Ils ont l’impression de « pouvoir faire ce qu’ils veulent, du moment qu’ils ont payé pour ». De plus, sociologiquement, la plupart d’entre eux proviennent de classes supérieures et considèrent que « jamais personne ne pourra leur reprocher leur comportement déviant ».

Pour les sociologues Pierre Lascoumes et Carla Nagels, auteurs du livre Sociologie des élites délinquantes, les classes aisées « ne reconnaissent pas leurs torts et, au contraire, les légitiment ». Il y a une situation de « déni collectif ».

Sociologie des élites délinquantes.

D’après ces chercheurs, les cols blancs auraient intériorisé leur statut de classe dominante et ne se rendraient plus compte des comportements qui devraient pourtant être déviants ou délinquants. Précisément ce qu’il se passe au sein de la FIFA, au sein d’institutions internationales salies par des scandales à répétition.

Bénévoles, passionnés ou managers ?

Mais au-delà de la fraude, ce qui frappe c’est la sensation que tout le monde, au sommet de la FIFA, soit soupçonné. À tous les niveaux, chaque dirigeant porte un poids lourd de culpabilité.

Cela peut s’expliquer par le statut même de l’organisation : c’est une association, d’après le Code civil suisse. Ce qui implique un fonctionnement basé sur un corps bénévole très important.

Dans sou ouvrage Le savant et le politique, le sociologue allemand Max Weber distingue deux façons de faire la politique : « vivre de » et « vivre pour ». D’après lui, c’est la première proposition qui l’emporte. La politique doit devenir un métier à part entière et non une passion. « Il faut vivre de la politique ». En effet, si l’agent vit pour la politique, c’est un loisir qu’il s’accorde et suppose qu’il a suffisamment de moyens pour se permettre d’arrêter de travailler.

Le pouvoir incomberait alors seulement aux gens fortunés, ceux qui auraient la fortune nécessaire pour ne plus avoir d’activité le temps de la politique. Inversement, « vivre de la politique » suppose que la fonction devienne un métier rémunérateur et soit donc destinée à tous les passionnés quel qu’ils soient, pas seulement ceux qui ont les capacités financières d’arrêter de travailler.

Il ne faudrait donc pas des passionnés à la tête de la FIFA voir de l’UEFA, comme l’ancien numéro 10 Michel Platini ou le fan absolu de football, Sepp Blatter, mais avant tout des gens qualifiés, compétents et totalement objectifs.

Une organisation sans contrôle

Le budget de la FIFA est estimé à 3.7 milliards d’euros sur la période 2015-2018. En hausse de 1 900 % depuis 20 ans. Les fonds propres sont évalués à 1.4 milliard d’euros, en excédent budgétaire depuis 10 ans. Et il n’y a aucun contrôle.

C’est précisément ce à quoi Sylvère-Henry Cissé, président de Sport & Démocratie, veut remédier : il faut que les dirigeants de l’instance deviennent des professionnels de la politique, payés pour leurs tâches, et non des « bénévoles » avides de corruption et de malversation, influencés par leur statut de « cols blancs ».

“Le combat du sport pour la démocratie”

Il faut réformer en profondeur la FIFA. Il faut qu’elle devienne une organisation internationale (comme la Banque Mondiale, le FMI ou l’ONU) avec des salariés « grassement » rémunérés (mais déclarés) et non des bénévoles incités à frauder.

Faire de la FIFA une organisation internationale

Pourquoi le président du FMI est-il le fonctionnaire le mieux payé du monde ? Pourquoi les économistes travaillant en économie du développement sont-ils très bien payés alors même qu’ils doivent établir des politiques d’aides aux populations les plus pauvres ? Parce qu’ils sont amenés à gérer de très grosses sommes d’argent. Il faut alors éviter toute forme d’incitation à la corruption.

D’après Raymond Fisman et Edward Miguel, auteurs du livre Les gangsters de l’économie, celle-ci est importante là où « les systèmes de gouvernance sont opaques et empêchent la libre circulation de l’information et la visibilité de la direction », « là où rien n’est fait pour lutter efficacement contre la tricherie et le vol ». Lorsqu’on est amené à gérer plusieurs milliards de dollars dans l’organisation d’événements sportifs vus dans le monde entier mais qu’on a le seul statut de bénévole ou de consultant, les incitations à la fraude sont nombreuses. Les économistes soutiennent la mise en place de moyens à la fois intrinsèques (la dénonciation symbolique de la corruption) et extrinsèques (des sanctions lourdes, des salaires élevés et des primes de situation transparentes).

La FIFA doit donc absolument être réformée, c’est une évidence. Le football doit être sauvé de la folie et de l’irrationalité de quelques-uns, il doit retrouver toute sa splendeur et sa respectabilité.

Car sans cela, le sport le plus populaire du monde risque d’en prendre un sacré coup…

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