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Sélection à l'université : un modèle so british

Sélection à l'université : un modèle so british

Alors qu’enfle en France le débat sur la sélection « en douce » (voire carrément illégale) pratiquée par un nombre croissant d’établissements supérieurs, un détour comparatif par l’Angleterre s’avère instructif concernant les bienfaits possibles ou les limites de cette même sélection, par l’argent comme par les résultats.

De l’autre côté de la Manche en effet, l’université est payante, ce qui, malgré les systèmes de prêts en vigueur, induit une sélection financière à plus ou moins long terme. Le recrutement des étudiants s’opère également sur des critères scolaires, en fonction des résultats obtenus a l’issue du secondaire.

Commençons par les différences idéologiques les plus évidentes : les philosophies de ces deux systèmes universitaires s’opposent profondément. L’université française et – de façon plus problématique – le système des classes préparatoires et des Grandes Écoles reposent sur les principes républicains d’accès de tous au savoir, sans discrimination, et avec l’ambition d’une promotion sociale.

Sélection par l’argent

Les Anglais, plus empiriques et moins enclins à la redistribution sociale, ne s’embarrassent guère de tels principes. Les universités y sélectionnent par l’argent : les droits d’inscription (« tuition fees » en version originale) sont plafonnés à 9 000 livres par an (soit environ 12 500 euros) depuis 2011. Mais ce tarif maximal exorbitant est celui que pratiquent la majorité des universités du pays. À noter cependant que le coût des études est bien moindre en Écosse : c’est donc uniquement de l’Angleterre et du Pays de Galles qu’il s’agit ici.

Fait intéressant, c’est un gouvernement travailliste sous l’égide de Tony Blair, donc plutôt à la gauche de l’échiquier politique local, qui a initialement brisé le tabou de la gratuité des études supérieures, en 1998. Comme aux États-Unis, le coût très élevé des études est en théorie contrebalancé par un système de prêts, dont les futurs diplômés peuvent s’acquitter une fois qu’ils accèdent à un certain niveau de revenus. Mais les critiques à l’encontre de cette mesure voulue plus égalitaire sont nombreuses : endettement catastrophique des étudiants, taux de non-remboursement élevés et risque de bulle financière majeure.

Marché concurrentiel

C’est aussi – surtout – sur leurs résultats au bac que les étudiants anglais sont sélectionnés, et il existe notamment un marché très concurrentiel dans lequel les meilleures universités du pays se disputent les futurs étudiants ayant obtenu au moins « AAB » (l’équivalent d’une mention bien) pour leurs A Levels, l’équivalent local du bac.

Sans surprise, cette sélection sur résultats a pour effet de répercuter les inégalités du système secondaire britannique. Celui-ci est en effet très différent du lycée à la française, et se caractérise notamment par l’existence d’un secteur privé puissant et prestigieux, pratiquant des frais de scolarité très élevés (autour de 1 000 livres par mois en moyenne).

En l’absence de véritables mesures correctives, les universités anglaises reproduisent les privilèges des étudiants issus de cette filière d’élite : ces derniers représentent ainsi seulement 7 % des élèves du secondaire, mais 10,3 % des étudiants de fac et jusqu’à plus de 40 % dans les établissements les plus prestigieux, comme Oxford ou Cambridge.

New College, Oxford. Scott D. Haddow, CC BY-NC-SA

L’accès aux études supérieures n’est donc pas pensé comme un droit, et encore moins comme une obligation, comme en témoignent les statistiques de l’accès à l’université : 43 % des bacheliers en Angleterre contre 53 % en France Les avantages de l’université à la mode anglaise ne sont pourtant pas négligeables. En premier lieu, la sélection donne un véritable sens à l’orientation pédagogique en amont comme en aval. Les formations non-universitaires et appliquées sont bien moins stigmatisantes qu’en France, tirant parfois vers un certain anti-intellectualisme, mais ouvrant de réelles perspectives professionnelles. _

Diplômes qualifiants

Pour ceux qui entrent à l’université, le décrochage est bien moindre et la licence et le master restent perçus comme des diplômes fortement qualifiants et valorisés professionnellement. L’expérience estudiantine est aussi radicalement différente. Étudiants et enseignants jouissent d’équipements pédagogiques et récréatifs de premier ordre. L’encadrement pédagogique et psychologique des étudiants fait partie intégrante de la mission de l’Université. Tous ces aspects sont mesurés et rendus publics par des classements annuels très attendus.

C’est donc une logique mercantile qui préside au secteur supérieur en Angleterre, et l’étudiant y trône en client-roi. Mais à quel prix ? L’instrumentalisation des savoirs à des fins purement professionnelles, le renoncement à de véritables ambitions intellectuelles et en bout de ligne, la transformation des universités en simples entreprises sont, dans une perspective française, les corollaires les plus rédhibitoires d’une telle approche. Et bien sûr, la perte d’un véritable idéal démocratique.

Si, historiquement, cet aspect a été secondaire ou même absent des conceptions anglaises, c’est le fondement du refus officiel de toute forme de sélection universitaire en France. Ainsi continue de se poser la question centrale : comment concilier la massification de l’enseignement supérieur avec le maintien de conditions d’apprentissage et d’enseignement optimales, notamment en période d’austérité budgétaire ?