« Société du travail », triste tropisme

Au clavier… Eneas De Troya / Flickr, CC BY

Nul n’est prophète en son pays. On peut décrire l’avenir du travail et être décrié pour avoir dépeint un nouvel éloge de la paresse. On peut parler du futur et être réduit à la ringardise. Enfin, on peut développer une vision de ce que sera le travail et être condamné à venir se fracasser sur le mur du réel et du marché. Bref, tout projet relatif au travail dont le centre de gravité ne serait pas l’emploi au sens classique fleurerait bon l’utopie. Les Français ont besoin de travail, pas de promesses, pas d’un idéal démagogique. Peut-être. Sûrement même. Et alors ?

Alors, le travail, parlons-en. Et la « société du travail » qui va avec également. Il y a là un dogme puissant que personne n’ose plus questionner. Trop de chômeurs diront certains. Trop d’assistés répondront d’autres. On n’a plus de temps pour les idées mais pour le réalisme. La solution ? Du boulot ! En donner aux premiers et y mettre les seconds. Simple, non ? En plus, vous verrez, cela est libérateur et donne une place dans la société. Il faut donc être réaliste et ne pas verser dans une démagogie bien-pensante. Le travail est la clé de tout. Du bonheur individuel et de la paix sociale. La « société du travail » serait donc la seule possible. Certes. Mais de quoi parle-t-on au juste ?

« Work in progress ». Jonas Bengtsson/Flickr, CC BY

« Société du travail » ou « société du labeur » ?

Le débat politique sur le travail se résume souvent tristement à une nouvelle règle des trois unités à propos de laquelle un consensus s’est cristallisé. Dans une telle perspective, le travail est à la fois (et seulement) un temps, un statut et un résultat.

Première remarque, le raisonnement quantitatif est absurde. Quant au débat sur les 35 heures comme source de tous les maux, il est, au mieux, ringard et probablement d’une grande mauvaise foi. Il est pourtant tenace. Mais le temps de travail n’est pas le temps au travail. La problématique de l’équilibre vie privée – vie professionnelle et le droit à la déconnexion en sont deux illustrations emblématiques.

Par ailleurs, le temps de travail ne représente pas la garantie d’une productivité accrue, ni d’un salaire supérieur. On peut concevoir cet argument sur l’augmentation du temps de travail comme le résultat d’une vision profondément pessimiste et réductrice du travail, dont l’évaluation de la qualité passerait essentiellement par l’augmentation de la quantité. Rien ne paraît le prouver empiriquement.

Deuxième remarque, le salariat n’est pas tout le travail. Il est d’ailleurs frappant de constater que ce sont les mêmes qui revendiquent la liberté entrepreneuriale et qui inscrivent le salarié au cœur de leur programme politique de l’emploi. Présenté de cette manière, le travail n’est plus une activité, sa valeur intrinsèque importe peu, mais il représente un statut, c’est ce qu’il permet d’afficher qui compte.

Le travail n’a plus qu’une valeur extrinsèque. J’ai un travail donc je suis. Simple et efficace, mais. Mais il y a aujourd’hui une diversité de statuts pour le travail. L’individu qui travaille n’est pas qu’un salarié ou un entrepreneur. Le travail peut s’exercer au-delà de la sphère marchande, de manière bénévole, familiale, dans le cadre d’un échange, d’un don, d’un projet éducatif.

Troisième remarque, la fin ne justifie pas forcément les moyens. La “société du travail” prônée par ses partisans est une “société du labeur”. Le travail permet d’éviter l’assistanat et l’effort est récompensé par la possibilité d’assurer soi-même son existence, en toute autonomie, grâce à un revenu. Malgré l’enrobage rhétorique sur le travail libérateur, ce qui se joue ici, c’est la performance du travail. Le fait qu’il est un moyen de subsistance, et, par un raccourci cognitif pseudo-rationnel bien indigent, d’existence. J’ai un travail, donc je suis, donc je vis. Toujours aussi simple et efficace, mais toujours mais. Depuis quelques années, ventant notamment les vertus de l’artisanat, un courant philosophique venu d’outre-Atlantique pose la question du sens du travail.

Richard Sennett ou encore Matthew B. Crawford démontrent deux choses. Que le processus de travail importe autant que le résultat et que le résultat n’a de sens que s’il est associé à la dimension intrinsèque du travail, à savoir son produit. La « société du travail » ne pose pas la question du sens du travail mais celle du sens d’avoir un travail. Et les entreprises qui posent parfois cette question du sens évitent rarement le piège d’une grandiloquence dont l’effet est contre-productif. Il ne faut pas faire prendre au travailleur des vessies pour des lanternes.

Au travail… @Saigon/Flickr, CC BY

Travailler sans le savoir, travailler sans le vouloir

On pourrait cependant prendre au mot les arguments sur la « société du travail ». Le revenu universel va créer une société d’assistés. Le seul remède c’est de travailler plus gagner plus. Slogan ancien maintenant éculé mais recyclé à l’infini. Allez, chiche. Sauf que ce supplément de travail ne vous rapportera pas automatiquement un revenu. Par exemple, vous, lecteur(s) qui lisez ces lignes, vous ne le savez peut-être pas, mais vous êtes en ce moment même en train de fournir un travail. Qui va en plus créer de la richesse. Mais qui ne vous rapportera aucune rémunération immédiate. L’apparition du digital labor, implique que toute activité numérique entraîne une production de données qui sera à court ou à moyen terme génératrice d’un revenu pour ceux qui vont la collecter et non ceux qui en sont à l’origine.

Ainsi, quoi que vous pensiez de cette tribune, que vous la partagiez ou non sur un ou plusieurs réseaux sociaux et quoi que l’auteur de ces lignes vous incite à faire en la matière (soyez chics), vous produisez une donnée qui permettra à la fois d’alimenter des bases gigantesques mais également d’orienter les contenus qui vous seront proposés ultérieurement. Vous venez donc de travailler sans le savoir et peut-être même sans le vouloir. Et cela ne vous a pourtant procuré aucune rémunération. On pourra arguer de l’extrême satisfaction intellectuelle que vous a donnée cette lecture (soyez encore chics), mais les tenants de la « société du labeur » ne l’entendent pas ainsi. Le travail ça doit se payer. Sauf que celui qui produit n’est pas nécessairement celui qui reçoit.

Le travail échappe largement maintenant à la sphère productive. Sauf que cette dernière est la seule valorisée socialement et politiquement. Il est donc nécessaire de changer de paradigme et de considérer que le travail n’est pas que le labeur, qui plus est celui qui correspond à un salaire. La « société du travail » n’existe pas car le travail c’est la société. Tout est donc travail. Le salarié, l’entrepreneur, mais aussi l’artiste, le retraité, le chômeur, l’étudiant, le bénévole, le militant, et même l’oisif, tous travaillent.

Mais pour certains, ce travail est socialement invisible, ou au mieux peu valorisé car considéré comme improductif, voire honteux. Réduire le temps de travail, instaurer un revenu universel, taxer les “robots”, sont de bonnes idées car elles permettent l’extension du domaine du travail. Emile Durkheim l’avait déjà compris, on ne peut pas séparer la société idéale de la société réelle. Vaste programme. On se met au travail ?