Sportives : à vos marques ! Prêtes ? Restez là !

En matière de représentations, les femmes sportives sont toujours victimes d'un grand nombre d'a priori. Pixabay

Depuis les années 1970, de nombreux travaux scientifiques ont montré que le sport porte un lourd héritage masculin. L’organisation sportive repose sur un principe essentiel de séparation des sexes, sur la dissociation du masculin et du féminin, sur le bannissement des valeurs féminines considérées comme faibles ou débilitantes. Traditionnellement, le sport s’adresse aux hommes, aux « vrais ». Dès lors, la clarification de ces frontières et à la mise en place de paradigmes de contrôle sont inhérentes à un système qui cherche à préserver ses caractéristiques. J’évoquerai brièvement trois types de contrôle à l’œuvre dans l’espace sportif : le contrôle médical, le contrôle structurel, le contrôle social.

Le contrôle médical repose sur l’idée que les corps sont sexués de manière binaire et exclusive. Puisque le sport est un espace voué au masculin, le corps de référence est celui de l’homme. Par conséquent, les femmes qui souhaitent concourir en compétition doivent apporter la preuve qu’elles ne sont pas des hommes en se soumettant au test de féminité. Ce test de féminité aujourd’hui révolu, le classement reste cependant prédominant. Il est indispensable dans la démarche sportive de pouvoir établir un classement, une hiérarchie, « toute chose égale par ailleurs », impliquant donc que tous les individus sur la ligne de départ, appartiennent à une seule et même catégorie (sexuée). Aujourd’hui, c’est à partir de la « norme » hormonale que sont classés les athlètes, alors que cette norme est reconnue comme pour le moins variable. Cet été, l’athlète Caster Semenya en a fait les frais.


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Le contrôle structurel est aujourd’hui largement commenté dans l’espace journalistique qui sert de tribune aux sportives. Les limites du plein accès des femmes au sport de haut niveau témoignent de ce contrôle structurel. Les structures sportives sont traversées par différentes logiques : politiques, économiques, professionnelles, sociales, sociétales. Le sport participe à la création de la richesse néolibérale. Le spectacle sportif apporte une manne financière qui s’est construite sur les atouts du sport masculin et peine à faire entrer le sport féminin dans son modèle économique malgré la croissance indéniable de la pratique féminine. S’il est indispensable d’éduquer les jeunes générations à l’égalité dans la pratique sportive, ce sont les décideurs et les financiers qui devraient bénéficier les premiers de ces réflexions sur la fabrication des inégalités construites à partir du critère du sexe.

Le contrôle social veille au maintien du principe de séparation des sexes indispensable à la garantie de la distinction du masculin. Le sexisme et l’homophobie sont à appréhender en tant que modalités de ce contrôle. Il s’illustre par exemple, par les propos tenus par pairs, le plus souvent sans avoir conscience de leurs conséquences, visant à maintenir chacune et chacun à sa place.

Comme me le disait une lycéenne lors d’une enquête de terrain en éducation physique et sportive :

« Ça peut être dans les deux sens, les garçons, ils peuvent dire que nous on est des filles et qu’on est moins fortes ou alors qu’on ne peut pas porter ça parce que c’est trop lourd… et les filles, elles peuvent dire que les garçons sont trop brutaux, qu’ils ne comprennent rien. »

Filles et garçons, femmes et hommes s’entendent rappeler qu’elles et ils doivent rester à la place qui leur est assignée par leur état sexué. Évidemment ce rappel au respect des frontières imaginaires collectives [cairn.info/revue-carrefours-de-l-education-2009-1-page-169.htm] des catégories de sexe devient plus délicat, plus confus, dès lors que l’état sexué, ou sexuel par extension, n’est plus aussi clair ni binaire (femme ou homme). Comment dès lors, ranger dans ces catégories exclusives les personnes intersexes, hyperandrogènes [lexpress.fr/actualites/1/sport/l-hyperandrogenie-la-question-qui-derange-l-athletisme_2062743.html], transgenres ou encore homosexuelles ? Il convient de reconnaître que pour l’instant, les institutions sportives ne sont pas prêtes à les accueillir malgré la demande sociale. Autre alerte :les chants homophobes qui fleurissent actuellement dans les stades [francetvinfo.fr/sports/foot/ligue-1/football-selon-la-ministre-des-sports-il-est-errone-d-opposer-lutte-contre-racisme-et-homophobie_3611139.html] sont des signaux forts de ce contrôle collectif et de la difficulté à envisager la complexité sociétale. Le sexisme (à l’instar de l’homophobie ou du racisme) s’apprend, se répand, s’intériorise. Il touche l’ensemble des espaces sociaux. Pourquoi épargnerait-il le sport ou l’éducation physique et sportive en milieu scolaire ?

« Fille sportive » : un oxymore qui dure ?

Ces questions doivent être abordées à tous les étages des structures éducatives et à tout âge. Ce sont des questions d’éducation [vitales pour nos sociétés] [revue-eps.com/fr/le-genre-pdf-offert_o-15430.html]). Elles mettent en perspective la place que les individus pourront y occuper dès lors que la pratique sportive participe de leur épanouissement.

Deux enquêtes, réalisées par mes soins en milieu scolaire en éducation physique et sportive dans le second degré, apportent des éléments de compréhension sur la perception des sportives et les freins à la pratique des filles, soit par l’exercice du contrôle social par les pairs qu’elles subissent, soit par autocontrôle, par intériorisation normative.

La première enquête interrogeait la perception de jeunes filles à propos de [la représentation de sportives de haut niveau dans les médias] [Les images des femmes sportives dans la presse écrite font-elles rêver les adolescentes ? Jeunes et médias. Les cahiers francophones de l’éducation aux médias, 5, 19-29]). J’avais présenté à des collégiennes (12-15 ans) deux images de six championnes françaises représentatives du haut niveau, l’une prise en plein effort, l’autre extraite de la presse sportive qu’elles étaient invitées à classer selon leur degré d’attirance ou de rejet. Les résultats sans équivoque sont imprégnés des représentations sociales sexuées liées aux standards de la féminité : une adhésion massive pour l’image de la nageuse Laure Manaudou et le rejet catégorique pour l’image de la lanceuse de marteau Manuela Montebrun perçue « trop masculine », « on ne dirait pas une femme ».

Pour obtenir l’assentiment des collégiennes, les sportives doivent paraître à la fois féminines et pratiquer un sport dans lequel le féminin sera valorisé tels le patinage ou la natation. Les pratiques jugées masculines ou les corps trop musclés sont écartés. L’image de la sportive dans la presse est jugée sur les critères de l’esthétique corporelle ou de la mise en scène. Les sportives doivent être « classes », « élégantes ». Cependant la réussite influence positivement l’appréciation des jeunes filles : « elle est sur le podium », « elle gagne », « elle a une médaille ».

La réussite sociale, la popularité, sont attractives lorsqu’elles sont bien médiatisées. La championne, symbole de réussite, attire les adolescentes comme une image, une icône, l’expression de la gloire. Rares sont celles qui mesurent le parcours technique, les sacrifices, l’abnégation nécessaires pour parvenir à ce haut niveau d’excellence sportive. Elles ne retiennent que « le plaire » du double-standard que Catherine Louveau avait repéré à propos des injonctions du spectacle sportif « aux hommes le “faire”, aux femmes le “plaire” ». Cette division des regards, de la perception des pratiques sportives témoigne de la force de la construction sociale du corps. Si les femmes souhaitent investir le sport, elles éprouveront des pressions, y compris celles qu’elles ont elles-mêmes intériorisées, les poussant à se cantonner à des pratiques esthétiques, dans lesquelles leur corps magnifié respectera les normes de l’environnement social hétérosexuel.

La seconde enquête portait sur les relations entre élèves au lycée, en éducation physique et sportive. Il s’agissait en particulier d’interroger leurs points de vue sur le sexisme et l’homophobie et de leur faire décrire leurs expériences vécues. Certains propos sont éloquents : en riant certaines filles se font rappeler à l’ordre par les autres filles de la classe : « t’es pas normale toi ! », « quoi ? », « madame, elle n’aime pas la danse ! », (rires collectifs). D’autres fois, la fille sportive subit un jeu malsain de la part des garçons auxquels elle se confronte durant le cours : « en fait, avec les garçons, je jouais pas vraiment, parce qu’ils m’empêchaient de jouer, ils me mettaient juste par terre », « donc toi tu ne peux pas jouer ; eux, ils s’amusent mais pas toi », « oui, c’est pas possible avec les garçons, alors on faisait du foot entre filles », « oui, parce qu’avec eux, on ne touche pas la balle, ils nous l’envoie jamais ».

L’expression du contrôle social par les pairs (filles comme garçons) est polymorphe, parcourant un potentiel d’accroissement débutant par des signaux paraissant anodins, ordinaires, voire bienveillants (protection, moquerie, assignation), passant par des formes euphémisées de violence (humiliation, pression, blague, insulte, coercition, exclusion), allant jusqu’aux violences portant atteinte physique directe aux personnes (coup, mise à terre, attouchement).

Les récits d’expériences recueillis auprès des jeunes illustrent que les sportives ne sont envisagées qu’à partir de repères masculins. Le sport étant un espace social dédié aux hommes, les femmes n’y sont tolérées qu’à la condition qu’elles restent à leur place, à leurs marques, c’est-à-dire en position subordonnée. Ces perceptions sociales véhiculées depuis plus d’un siècle rendent compte de la hiérarchisation réelle et symbolique des sexes dans l’espace sportif, conduisant aux inégalités et discriminations toujours à l’œuvre malgré de lentes avancées. La sportive ne peut pas dépasser les attendus de sa catégorie de sexe sans risquer de provoquer un renversement des hiérarchies perçu la plupart du temps comme insupportable. Comment survivre à la victoire d’une fille en jeu mixte, ou à son coaching, sans en être socialement rabaissé, sans tomber du piédestal de la domination masculine ? Équation encore très compliquée.


Retrouvez l’autrice à la Cité des sciences le mercredi 9 octobre 2019 à 19h pour un débat intitulé « Le sport, encore sexiste ? » avec Anaïs Bohuon, socio-historienne, professeure à l’UFR STAPS de l’université de Paris-Sud. Modération : Amandine Berton-Schmitt, Centre Hubertine Auclert.