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Syndrome psycho-traumatique : comment on devient étranger à soi-même

Devant le Carillon et le Petit Cambodge, les deux restaurants visés lors des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Quentin Chevrier/Flickr, CC BY-SA

Syndrome psycho-traumatique : comment on devient étranger à soi-même

Un an après les attentats de Paris et l’attaque du Bataclan, de nombreuses victimes directes ou indirectes souffrent encore de syndrome psycho-traumatique. Un nom barbare, qui n’est passé que récemment dans le langage courant, et plus volontiers dans sa traduction littérale de l’anglais, l’état de stress post-traumatique. Il fait référence aux répercussions psychologiques de l’événement traumatisant, encore mal appréhendées et objet de nombreuses recherches. Dans un contexte où les attentats terroristes se sont multipliés en France, les psychologues et les psychiatres portent cependant une attention toute particulière à leur prise en charge. D’autant que ces effets peuvent ne se manifester que des années plus tard.

Sur un plan clinique, le syndrome psycho-traumatique se caractérise par une souffrance psychique intense, perturbante, pouvant remettre en cause l’équilibre d’un individu au niveau intime, mais aussi familial et social. La violence de l’impact est telle que pour beaucoup, il y a une dimension indicible, difficile voire impossible à partager avec un tiers. Les amis et les conjoints se retrouvent généralement désemparés, impuissants, parfois même lorsqu’ils ont partagé l’événement qui en est à l’origine.

Parmi les victimes, celles qui ont déjà traversé des épreuves et toujours contrôlé leur vie, pensent dans un premier temps pouvoir gérer le traumatisme de la même façon. Elles se centrent sur une tâche, travaillent davantage ou compensent le stress avec une activité sportive. Mais le traumatisme psychologique et ses conséquences échappent à ces tentatives de gestion. La souffrance s’installe, insidieusement et sûrement.

Des changements opérés à son insu

Progressivement, les repères vis-à-vis des autres et vis-à-vis de soi-même sont remis en cause. Tant au niveau affectif qu’au niveau de la pensée, l’individu impacté éprouve des changements intérieurs qui le rendent étranger aux autres, voire étranger à lui-même, et des remaniements parfois importants s’opèrent à son insu. Bien souvent, il ne s’accorde en fait qu’un sursis mal négocié.

En 1894, le fondateur de la psychanalyse Sigmund Freud évoque déjà la notion d’effraction psychique. Elle désigne la douleur qui s’impose dans le psychisme avec force, sans crier gare et pour longtemps. Jusqu’à récemment encore, cette effraction était considérée comme théorique, voire niée. La somme d’expérience clinique dans les traumatismes psychologiques a définitivement changé la donne. Suite aux guerres, aux catastrophes naturelles et aux attentats, il est désormais admis que cette effraction est réelle. Des répercussions concrètes sur le quotidien de la personne touchée en résultent et sont observables. La tolérance au stress s’amoindrit ; le rapport aux autres se modifie avec une acuité affective plus importante donnant lieu souvent à plus de sensibilité ; le niveau de fatigue est plus élevé ; le rapport à l’environnement familial, professionnel et social est plus difficile ; la qualité du sommeil se dégrade.

Souvent, on constate un temps de latence, durant lequel le mal s’installe, sans vraiment se manifester, jusqu’au jour où un événement, généralement mineur, vient rompre cet équilibre précaire.

Comme des grands brûlés

Dans le contexte actuel où la menace terroriste reste présente, les personnes touchées par un traumatisme lié à un attentat subissent sans cesse de nouvelles effractions, donc de nouveaux traumatismes. Il faut, pour les comprendre, se figurer qu’ils sont de grands brûlés, le moindre contact avec leur peau réactivant la douleur. La souffrance est parfois si aiguë que rien ne semble pouvoir la diminuer, encore moins la supprimer.

Les personnes traumatisées, persuadées que plus personne ne peut les comprendre, ont souvent tendance à s’isoler. Leur ressenti s’explique par le phénomène de dissociation provoqué durant et après l’événement traumatogène. Cet état peut se définir comme une coupure avec soi-même. Au cours de mes recherches pour valider la thèse que je consacre à ce sujet, j’en suis arrivé à remettre en cause la vision négative de la dissociation, jusqu’ici considérée comme uniquement pathologique et associée, le plus souvent, à la psychose.

Que se passe-t-il au cours d’une dissociation ? Le rapport au temps change, les sens s’amplifient, et la force parfois décuple. Il s’agit d’une césure réflexe, somme toute banale. Elle permet à l’individu de mobiliser son énergie sur des fonctions prioritaires pour négliger les autres, si le contexte inédit ou inquiétant l’exige. Ainsi, la dissociation relève d’un processus de défense de l’organisme, au sens premier et biologique du terme. Elle est de l’ordre de l’immunitaire, c’est-à-dire, étymologiquement « au service de ». La dissociation peut par exemple permettre à un enfant de se concentrer sur une leçon à apprendre, alors même qu’il vit une situation extrême, comme un bombardement pendant la guerre. Cette forme normale de dissociation n’est jamais évoquée par les chercheurs en psychologie. Elle donne pourtant des clés pour mieux comprendre les processus d’adaptation à des situations inhabituelles ou d’apprentissage.

Pouvoir fuir ou agir efficacement

L’exemple de dissociation le plus parlant est sans doute celui du parachutiste débutant. Lorsqu’il se retrouve dans les airs, un environnement totalement nouveau, l’apprenti parachutiste voit à la fois son corps et son esprit se dissocier. Occupé à conserver l’équilibre, guettant le moment clé où son parachute va s’ouvrir, il ne contrôle plus les mouvements de ses jambes et se trouve par ailleurs incapable de faire un décompte jusqu’à dix secondes – une tâche pourtant assez élémentaire. La dissociation est une procédure d’urgence qui, lorsque le danger est modéré, permet de se centrer sur l’essentiel, pour fuir ou agir efficacement. Il devient ainsi possible de s’extraire d’une situation complexe ou de se préserver d’un péril imminent. Ce phénomène consomme beaucoup d’énergie dans un temps court, et se révèle aussi utile que bénéfique.

Escalier de Penrose. Sakurambo/Wikipedia

Il en va tout autrement lorsque la dissociation s’installe dans la durée. En cas d’événement trop intense, l’organisme est bousculé et ce processus se retrouve débordé. La césure, ponctuelle et salutaire au départ, se fige et induit la souffrance. Au lieu de fournir une échappatoire, il pousse l’individu à tourner en boucle, à l’image de l’escalier de Penrose par lequel on revient toujours au point de départ – cet objet « impossible » rendu célèbre par la lithographie de Maurits Cornelis Hescher, Montée et descente. D’ailleurs, observer cette œuvre induit une dissociation entre l’effet d’optique et la logique qui s’impose à l’esprit. Quand l’état de dissociation devient chronique, de nombreuses difficultés apparaissent, notamment au niveau de la mémoire. La personne souffre d’amnésie, avec des oublis dans le déroulement de l’événement traumatogène – elle a des « blancs » – ou des moments qui l’ont précédé. Elle peut avoir du mal à solliciter sa mémoire dans les tâches quotidiennes.

Personne n’est à l’abri

Pour en revenir au syndrome psycho-traumatique, les chercheurs ont observé qu’une partie seulement des personnes exposées à un événement violent le développaient. Certains se sont demandés s’il existait des facteurs prédisposant chez ces individus, par exemple une fragilité psychologique. Aujourd’hui, les scientifiques estiment que ce qui joue, avant tout, c’est l’intensité de l’événement et c’est sa brutalité pour des personnes qui n’y étaient pas préparées. Et que personne n’est à l’abri.

Il n’est pas forcément évident de réaliser que l’on est touché. Généralement, la personne concernée est le moins à même de juger de son état. Les proches sont mieux placés pour repérer des changements significatifs. Par ailleurs, la douleur du traumatisme peut se réveiller plus tard, quelques mois après l’événement, des années après parfois. Si un doute se fait jour, il n’est jamais trop tard pour consulter. Des syndromes psycho-traumatiques se manifestent avec un certain décalage et l’on peut éviter ainsi de développer des obsessions, des angoisses et des inquiétudes inadaptées.