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Tchernobyl, les leçons d’un exil

La ville abandonnée de Pripiat. Amort1939/Pixabay

Tchernobyl, les leçons d’un exil

Aujourd’hui, le thème des migrants est plus que jamais d’actualité. Plus généralement, depuis la Seconde Guerre mondiale, l’exil est un thème majeur de la réflexion philosophique, sociologique, littéraire. Dans les flux migratoires de la planète, les quelques centaines de milliers de personnes évacuées et relogées à la suite de la catastrophe de Tchernobyl ne sont qu’une goutte d’eau. Et pourtant, si on se penche sur la problématique de cet exil, on s’aperçoit qu’il reflète la singularité terrible de cet incident nucléaire.

En parlant de l’exil, il faut distinguer entre l’exil volontaire de ceux qui fuient la misère ou la persécution à la recherche d’une vie meilleure, et ceux qui y sont contraints par des circonstances subites, comme la guerre ou une catastrophe naturelle. Les premiers abandonnent leur patrie parfaitement conscients de laisser leur passé derrière eux. Généralement, leur départ est précédé d’une longue et soigneuse préparation, comme c’était le cas de tant de populations européennes en partance pour l’Amérique. Dans ce contexte, on peut placer également l’émigration juive vers Israël – les sionistes d’antan rêvaient d’un État où ils pourraient bâtir une vie nouvelle, loin des pogroms. Cette catégorie de migrants est clairement animée par un espoir et un désir d’intégration dans leur nouvelle patrie.

Les seconds sont bien moins chanceux. Une guerre qui éclate, des atrocités qui se déclenchent, une famine, une inondation, un tremblement de terre – et voici que des milliers et des milliers de gens se mettent en marche pour fuir l’horreur. Et pourtant, même ces êtres malheureux qui sont obligés de tout abandonner ne sont pas entièrement privés d’espoir : celui de pouvoir, un jour, rentrer chez eux. C’est particulièrement vrai pour ceux qui fuient les catastrophes naturelles : ils rentrent chez eux dès que les conditions le permettent, enterrent leurs morts et reconstruisent leur habitat.

Rentrer chez soi

Exilés palestiniens de 1948. Fred Csasznik/Wikipédia

Parfois, l’espoir de rentrer chez soi est illusoire, mais l’espoir, comme on sait, meurt le dernier. L’attitude collective du peuple palestinien en est la meilleure illustration. Depuis 1948, la quatrième génération d’exilés palestiniens vit dans des conditions exécrables de camps de réfugiés ou dans des territoires palestiniens, sous un contrôle de facto israélien. Mais à ce jour, des descendants de familles qui ont fui Jaffa ou des villages palestiniens se trouvant sur le territoire devenu israélien en 1948 détiennent les clés de leurs maisons rasées il y a des dizaines d’années, en espérant de revenir un jour, lointain soit-il, « chez eux ».

Des maisons détruites et enterrées

Pour les évacués de Tchernobyl, cet espoir n’existe pas. L’évacuation fut brutale, survenue pour les uns dans les premiers jours, pour les autres dans les premiers mois après la catastrophe (26 avril 1986). C’étaient des militaires qui dirigeaient l’opération : dans les villes de Pripiat (ville nouvelle des travailleurs de la Centrale de Tchernobyl, qui comptait 49 000 habitants) ou de Tchernobyl (ville provinciale ancienne de 17 000 habitants, située à 17 km de la Centrale), ainsi que dans des centaines de villages de l’Ukraine, de la Biélorussie et de la Russie (région de Briansk). Les habitants n’avaient droit d’amener avec eux ni effets personnels, ni meubles, ni animaux domestiques. Des milliers de maisons individuelles – à Tchernobyl et dans des villages – ont été détruites et enterrées par des unités spéciales de l’armée.

Sur l’une des médailles remises aux liquidateurs : le symbole représente une goutte de sang traversée par les rayonnements alpha, bêta et gamma. Lamiot/Wikipédia, CC BY-SA

Bien entendu, le retour à Pripiat devenue ville-fantôme est totalement exclu : la ville est contaminée au plutonium dont l’isotope le plus répandu, Plutonium-239, a une demi-vie de 24 000 ans. Mais le retour dans les autres territoires contaminés au Césium-137 et Strontium-90 n’est pas pour demain non plus : la demi-vie de ces deux éléments est de près de 30 ans pour chacun, ce qui signifie que leur désintégration totale prendra quelque trois siècles.

Retours clandestins

Quel effet cette évacuation brutale conjuguée à l’impossibilité d’un retour produit-elle sur les populations ? Je raconte dans mon livre Traverser Tchernobyl, mes nombreux voyages dans la zone interdite autour de la Centrale et dans d’autres zones contaminées. Sur la période des dix-huit dernières années, j’ai eu de nombreuses occasions de rencontrer ceux qui sont partis, ainsi que ceux qui sont retournés clandestinement, pour vivre sur leur terre.

Tous les samossioly, ces vieilles personnes qui ont bravé l’interdiction en rentrant chez eux, sont unanimes : malgré le danger de la radiation (qu’ils réfutent souvent), ils se sentent bien plus heureux que leurs anciens voisins partis en évacuation. De grandes familles paysannes se sont retrouvées éparpillées, et le lien entre les générations fut brisé. J’ai beaucoup travaillé avec des ethnographes ukrainiens qui mènent, depuis un quart de siècle, des expéditions dans les zones évacuées de la Polésie, en vue de préserver la mémoire de la culture paysanne locale.

Travaillant dans des conditions difficiles et dangereuses, ils ont réussi à sauver des milliers d’objets de ce qu’ils ont appellé « l’Atlantide ukrainienne ».

Parmi ces objets, on trouve souvent des cadres remplis de photos retraçant la mémoire familiale sur deux ou trois générations : mariages, naissances, anniversaires, retour de la guerre, etc. Habituellement, dans les maisons paysannes, de telles photos ornent la « belle pièce » de la maison, et le cadre est entouré d’un rouchnyk, un tissu brodé dont on enveloppe également les icônes. Ces photos ont donc symboliquement le statut d’un objet sacré.

Comment se fait-il qu’on les abandonne lors de l’évacuation ? On ne peut que déduire que pour les paysans, peu instruits, mais vivant dans un univers traditionnel familier, l’évacuation définitive signifie littéralement la fin de leur monde, d’où le stress, voire une mort prématurée. Combien de fois ai-je entendu de la part des samossioly cette phrase : « Voyez, je suis toujours en vie, alors que mes anciens voisins de rue partis en évacuation sont tous déjà morts ! »

Une pareille réaction est concevable de la part des paysans qui, pour la plupart, n’avaient jamais quitté leur village avant l’évacuation forcée. En est-il autrement chez les citadins ? Des associations et des sites d’anciens de Pripiat qui échangent leurs mémoires et des photos de leur ville devenue fantôme pour l’éternité montrent clairement que le passé est toujours vivant et douloureux pour beaucoup d’entre eux. Deux histoires l’illustreront.

Un exil citadin

Sacha Sirota, habitant de Kiev, n’a vécu à Pripiat que les dix premières années de sa vie. Et pourtant, trente ans plus tard, sa ville natale reste sa principale passion. En 2004, il a créé un site Pripyat.com qui collecte les informations sur le passé de la ville et sur la zone interdite. Depuis plusieurs années, il organise des tours guidés de Pripiat où il montre sa maison, son école, la maison de la culture où travaillait sa mère, etc.

Si Sacha a pu réaliser sa passion, pour d’autres anciens habitants de Pripiat, le départ forcé, telle l’expulsion d’un paradis, a parfois des conséquences bien plus tragiques. Le documentaire White Horse, réalisé en 2007 par Maryann DeLeo et Christophe Bisson, raconte l’histoire d’un jeune homme, Maxime Sourkov, qui, comme Sirota, a passé son enfance à Pripiat. Accompagné des réalisateurs, il revient pour la première fois à Pripiat, depuis son évacuation.

Un immeuble abandonné de Pripiat. Trey Ratcliff/Flickr, CC BY-NC-SA

Il est bouleversé, il éprouve de la haine et de l’amour pour sa ville, pour sa famille, pour son ancien appartement qu’il visite. Il y trouve un calendrier mural dont il arrache furieusement la page en disant que « l’année s’est terminée le 26 avril 1986 ». Quelques mois plus tard, il meurt d’un subit arrêt cardiaque. Apparemment, chez les citadins, comme chez les paysans, l’impossibilité du retour constitue un traumatisme énorme. Une autre leçon tragique de Tchernobyl.