« The Big Shave » de Martin Scorsese, une Amérique qui fait mal

Un rasage qui tourne mal. D.R./Allociné

Cela fait maintenant cinquante ans que l’un des cinéastes phares du Nouvel Hollywood a imprimé sa pellicule des images sanguinolentes d’un jeune homme se rasant jusqu’à l’égorgement.

Œuvre tantôt métaphorique pour les uns, mystique pour les autres, « The Big Shave » est, aujourd’hui encore, plus qu’un film de référence parmi la myriade de courts métrages américains : il demeure un objet artistique intemporel et terrifiant.

Viet’ 67

Des plans fixes sur une salle de bains d’un blanc de nacre s’enchaînent au rythme d’« I Can’t Get Started » de Bunny Berigan : l’ouverture du court métrage est visuellement chirurgicale, ne serait-ce que par l’esthétique froide de ses images et la fixité de la caméra qui transforme chaque plan en nature morte, mais la bande sonore particulièrement jazzy contrebalance la gravité du spectacle. Martin Scorsese est déjà dans l’ironie : ce qu’il va nous montrer ne va pas nous plaire mais le malaise s’installera joyeusement.

Un jeune homme se rase, jusqu’au sang, et finit par s’égorger avec son rasoir. Clap de fin, générique et un mystérieux carton titre : « Viet’ 67 ». Si l’ensemble peut décontenancer, la multiplicité des interrogations qu’il provoque a de quoi l’élever au rang d’œuvre métaphorique, sans doute philosophique, potentiellement métaphysique.

De son propre aveu, Scorsese a clairement représenté, en moins de six minutes, l’essentiel de l’actualité historique de l’époque : la guerre du Vietnam. Ce jeune américain, incarné par Peter Bernuth, est l’archétype du WASP des années 1960 et sa toilette sur fond de jazz renvoie clairement aux créations publicitaires des jeunes loups de Madison Avenue : le film est en réalité une version pervertie des publicités Noxzema à la différence que le protagoniste n’est pas là pour enfiler un costard et se laisser caresser le visage par une jeune femme.

Selon les interprétations, le propos du film peut être d’une simplicité confondante : la toute puissante Amérique de Lyndon B. Johnson, cette nation à l’apparent prestige, propre sur elle, est en pleine automutilation à force de vouloir gagner en superbe. Étant l’un des fers de lance du Nouvel Hollywood, Scorsese traite en filigrane les conflits au Vietnam, thématique récurrente chez les réalisateurs de ce mouvement, que ce soit de façon plutôt discrète dans Easy Rider de Dennis Hopper ou de manière frontale dans Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Plus encore, « The Big Shave » est l’introduction la plus complète à l’univers du cinéaste tant ses thématiques historiques et sociales ainsi que son esthétisation du motif sanglant se montrent prophétiques quant à la suite de son œuvre.

De Boxcar Bertha à The Wolf of Wall Street, le « boucher » Scorsese, comme le désigne Geoffrey Macnab dans Cinéma : les films et les réalisateurs, bâtira l’essentiel de son style sur ce modèle faisant de ses travaux de véritables divertissements réflexifs. Mais la prophétie de « The Big Shave » ne s’arrête pas seulement à l’avenir de son auteur.

La douleur comme moteur de création

La conquête du pétrole au Moyen-Orient et les conflits qu’elle a engendrés, le développement d’une criminalité toujours plus au point technologiquement Le Mara Salvatrucha 13, gang ultraviolent de Los Angeles ou encore la guerre en Irak sont autant d’exemples d’une Amérique souffrant de sa propre richesse et de ses trop grands pouvoirs.

Pays de la grandeur, et donc de la décadence, les États-Unis ont depuis souffert de nombreux retours de bâton. Dans son ouvrage Le Vietnam et l’Amérique au cinéma et à la télévision : du traumatisme au déni, Marjolaine Boutet écrit :

« La guerre du Vietnam a été le plus grand traumatisme vécu par les Américains au XXe siècle, une “tache” dans “leur siècle” que la société a progressivement estompée pour faire entrer le récit de cette guerre dans la logique de la “destinée manifeste” et du triomphe des États-Unis et de ses valeurs sur ses ennemis. Au-delà de l’estompage progressif par la nation américaine, la guerre du Vietnam a marqué sa culture, donnant naissance à des œuvres brillantes de complexité et les nombreux drames vécus par le pays semblent engendrer le même phénomène culturel. »

Un peuple qui souffre est à même de décupler sa puissance de création artistique, comme peut en témoigner, de nos jours, l’hyperactivité de l’industrie musicale syrienne depuis le début des conflits. Le court métrage de Scorsese parlait en son temps de la principale préoccupation du peuple américain mais sa portée ne s’arrête pas là. « The Big Shave » est une œuvre prophétique : les États-Unis n’ont jamais cessé de se faire du mal, de provoquer leur apocalypse, en croyant devenir plus grands, plus beaux, plus forts.

La société de consommation qui invite à juger les personnes selon leur pouvoir d’achat ou leur sex-appeal est bien souvent considérée par les arts comme le fondement de la décadence ou, tout du moins, comme un lien de cause à effet. Elle sert néanmoins de terreau fertile à de nombreuses œuvres qui la dénoncent : le Mal pour le plus grand Bien.

Dès 1967, Martin Scorsese s’est fait prophète des cinq décennies qui suivront, cristallisant en très peu de temps tout ce qui fait le fascinant paradoxe de l’Amérique qu’il connaît si bien et qu’il a de nombreuses fois racontée depuis. Les blockbusters hollywoodiens se sont multipliés, le cinéma indépendant s’est magnifiquement développé, et, tous ensemble, ces films dissèquent de manière plus ou moins ouverte ce qui fait l’actualité de leur pays.

Si, aujourd’hui, les États-Unis allaient bien, le cinéma américain en pâtirait certainement. Malheureusement, la métaphore d’une Amérique adepte de l’automutilation est toujours d’actualité, quel que soit le caprice politique imposé par son nouveau président, farouchement décidé à marquer au fer rouge toutes les strates de la société dont on lui a confié les clés.

Comme le relayait Rolling Stone dans son article du 20 mars 2017 : en la faisant disparaître de son budget prévisionnel pour 2018, Donald Trump tranche la gorge à la culture et la saigne à blanc. Sans doute parce que celui qui veut, comme le dit son slogan, rendre aux États-Unis leur gloire passée, se sent menacé par le pouvoir critique qu’elle représente.

Aujourd’hui, les Américains se rasent encore comme en 1967. Peut-être appuient-ils même un peu plus sur la lame.