Tom-Édouard et Marina sur la promenade des Anglais. Quand l’émotion n’empêche pas l’analyse

Sur la promenade des Anglais le 19 juillet. Valery Hache/AFP

Je suis en vacances dans le plus beau pays du monde, l’Irlande – les verts doré, sombre, kaki anis, opaline, tilleul, veronese, olive, pistache de ses paysages de lumière, le bleu Turquoise ou céladon de l’Atlantique, les falaises crayeuses, la musique des pubs. Vers 22 heures, je reçois un SMS de mon fils Tom-Edouard enfermé dans la cave d’un restaurant de Nice, avec son amie Marina : « coup de feu à Nice. Tout le monde va bien. Ne t’inquiète pas ». Puis, je reçois un SMS de ma fille Salomé : elle a annulé à la dernière minute sa sortie nocturne sur la Promenade des Anglais m’écrit-elle… Elle ajoute que mon frère Jérôme a réussi à se réfugier à l’abri. Je ne saisis pas de quoi parlent ces textos et la peur n’est que rétrospective quand j’apprends le lendemain l’horreur des évènements de Nice ce 14 juillet au soir.

Aucun mot ne peut décrire le trauma de ceux qui ont vécu ces moments de violences, d’attentes, de terreurs, de rumeurs les plus folles sur ce qui se passait. Tom-Édouard et Marina sont restés jusqu’à minuit dans une cave à vin d’un restaurant du vieux Nice avec 25 personnes – des employés, des clients, des passants – avec comme seules informations les messages sur Facebook, les tweets sur les portables et les rumeurs les plus folles de prise d’otages, de fusillades dans la ville…

Marina explique :

« Depuis cette soirée, on vit dans la psychose recherchée par Daech et on a peur de chaque bruit suspect, des petits mouvements de foule ou d’un simple cri ; on a du mal à sortir dans la rue. »

Comment continuer à vivre ensemble après Charlie, après le Bataclan, après Nice ?

Passés l’effroi et la sidération, il nous faut penser l’évènement, mettre du sens à une réalité tragique, qui fait peser une menace sur tout un chacun et peut générer des stress post-traumatiques et des difficultés à vivre (et à penser) un monde qui échappe.

Sauf à en apprendre plus par l’enquête en cours, il semble qu’on ait affaire à un homme peu connu pour ses pratiques religieuses, radicales ou pas d’ailleurs, mais plutôt pour sa violence conjugale, ses problèmes sociaux et ses failles psychologiques. Un homme qui utilise un prétexte religieux pour donner du sens à sa vie, et choisit ce qui lui semble être non tant constitutif de son identité fragile que d’une quête de reconnaissance même posthume dans une volonté d’héroïser sa mort par une forme socialement désirable, celle d’un islam belliqueux et terroriste, par une sorte de retournement du stigmate qui prend aussi sa source (au-delà de la dimension internationale et géopolitique indéniable) dans les discriminations ethniques qui ne disent pas leur noms.

Comment continuer à vivre ensemble après Charlie, après le Bataclan, après Nice ? Comment (re)construire le lien social mis à mal par ces attentats, mais aussi par une surenchère dans le tout-sécuritaire et dans l’affichage d’une laïcité conçue plutôt comme une réponse défensive, agressive des minorités et des différences, que comme un projet positif pour le « vivre ensemble » dans une société objectivement pluri-culturelle et pluri-cultuelle ?

Penser autrement pour panser : ce ne sont pas les jeunes filles voilées qui commettent des attentats

Le détour par l’étranger a parfois du bon, car rien n’est aussi prés que ce qui est loin, mais rien n’est aussi loin que ce qui est prés. Je prends un café dans un pub irlandais vieillot et charmant, les voisins parlent fort et boivent de la Guiness, quand un article publié dans l’Irish Independent par Mary Kenny attire mon œil.

« Nothing excuses the horror of Nice, But France’s burqa ban alienates Muslims ». (« Rien n’excuse l’horreur de Nice, mais l’interdiction de la burqa en France aliène les musulmans. »)

Un tel article serait-il publiable en France ? La question mérite d’être posée. Or, n’en déplaise aux féministes françaises, présentant le voile uniquement comme un instrument d’oppression masculine, Mary Kenny est un des membres fondateurs du women’s liberation movement irlandais et l’article interpelle sur ce qu’elle nomme une « laïcité totémique » (totemic laicité, le terme intraduisible demeure en français dans le texte tant notre laïcité est spécifique), quand en France discuter la loi de 2004 à propos du simple port du voile dans les écoles aujourd’hui un indiscutable, sans parler des dérives extensives successives de cette laïcité (crèche Baby Lou, amendement Laborde sur la neutralité religieuse au travail, question du port du voile à l’université, menus dans les cantines, polémique autour des voiles « trendy » d’H&M etc.).

Mary Kenny va beaucoup plus loin qu’on n’oserait ni l’écrire, ni même le penser en France et sans adhérer nécessairement à sa manière de penser la liberté de se vêtir, il est bon de s’interroger grâce au détour intellectuel que permet la distance physique autant que symbolique.

« In a free societey, citizens are entitled to wear whatever they like, even if others think it daft, backward or oppressive to women » écrit-elle. (« Dans une société libre, les citoyens ont le droit de porter ce qu’ils veulent, même si d’autres pensent que c’est idiot, arriéré ou oppressif pour les femmes. »)

Son propos d’ensemble est clair : certes non pas faire une équivalence morale morbide et hors de propos, mais questionner la mise en question globale des musulmans (dont certains sont des victimes de Nice comme du Bataclan) implicite sinon parfois explicite.

Ce ne sont pas les jeunes filles voilées qui posent des bombes et commettent des attentats et une telle ambiance n’est pas sans effet sur les pratiques et les représentations collectives.

Altercation sur la Promenade des Anglais quelques minutes après la cérémonie d’hommage.

De quelle unité parle-t-on ?

En appeler à l’unité ne suffit pas, quand de fait à gauche comme à droite, chacun avance masqué, la campagne présidentielle en ligne de mire (sauf que les citoyens ne sont plus dupes, ou plus totalement).

En instrumentalisant le drame, les politiques, de tous bords, mettent en scène et en mots « une guerre de civilisation » qui nous font perdre la « bataille culturelle ».

Déjà en 1999, le politologue, spécialiste de l’islam, Bruno Etienne écrivait dans « Une grenade entrouverte » qui vient juste d’être rééditée :

« Le monisme existentiel, dans sa forme exacerbée est au principe des monothéismes – et peut-être aussi du républicanisme à la française- et paradoxalement, la laïcité à la française va produire le racisme à la française : L’autre doit impérativement devenir le même, universel mais tout bêtement radical-cassoulet ! L’Autre refusant de devenir le même va alors faire retour à la religion du Père : c’est donc le laïcisme qui est l’une des causes du retour du religieux » (p.63)

Propos prémonitoires sur lesquels nous devrions méditer plutôt que de choisir le « tout sécuritaire » qui ne peut qu’échouer. La laïcité est un mot valise que chacun définit à sa manière, produit de rapports de force, mais aussi rhétorique incantatoire, portée à gauche, à droite et aujourd’hui même à l’extrême droite sous couvert d’universalité. Il faut bien admettre que cette laïcité se transforme aujourd’hui en instrument d’agression des minorités, principalement vis-à-vis de la minorité musulmane qui concentre à elle seule l’idée d’une crise du modèle d’intégration français.

Tom-Édouard et Marina sur la promenade des Anglais, et une angoisse maternelle rétrospective qui fait froid dans le dos ; une compassion (un beau mot galvaudé) pour les victimes et leurs familles qui prend là tout son sens. Mais aussi un appel à l’analyse clinique que permettent les sciences sociales.

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