Attentats : comment se perd la bataille culturelle

Les drapeaux de l’Elysée mis en berne, au lendemain du drame. Christophe Petit Tesson/AFP

Cette journée de deuil qui vient se rajouter à d’autres journées de deuil, devrait nous permettre – au-delà de l’émotion – de pouvoir être encore dans une éthique de conviction, comme aurait dit Max Weber.

Mais, les politiques ne semblent plus être capables de cela ; éthique de responsabilité est leur seul mot, comme vidé de sens, de substance… responsabilité bien sûr, mais arrimée à quelle conviction ? À quelle vision ? À quel projet ?

Des projets asséchés, des visions court-termistes, de réponses toujours plus sécuritaires qui vont finir par rendre crédible l’idée « d’un policier derrière chaque personne ».

Quand serons-nous capables de parler du fond, de travailler en amont ? Quand aura-t-on le droit médiatique et politique de pouvoir expliquer, comprendre, mettre à plat, creuser, être dans le long terme, réfléchir ? Il devient urgent de penser au lieu de sans cesse panser (les plaies) ; il devient impératif d’être être dans le calme, l’intelligence et la clairvoyance.

Au lieu de cela nous sommes déjà encore et toujours dans les polémiques, dans la guerre des mots, dans la surenchère, dans l’accusatoire.

Des icônes économiques

Et surtout surtout plus que jamais, nous sommes dans le tout sécuritaire : état d’urgence probablement prolongé de trois mois, pourquoi pas quatre ? Un ? Six ? Experts en tout sécurité qui préconisent de mettre des sas pour rentrer dans tous les endroits publics. Hommes politiques qui affirment des « y avait qu’à » avec, au choix : avoir un lance-roquettes, des accès plus complexes aux lieux publics, des chicanes pour la Promenade des Anglais, des « si tous les moyens avaient été pris… », etc.

Mais de fond, jamais ; d’observation du pourquoi, jamais. Jamais au point que d’aucuns ont estimé qu’expliquer, observer et comprendre ne faisait que donner des excuses aux terroristes ; les chercheurs que nous sommes ont apprécié.

Le seul « fond » autorisé est celui de l’économie ou plutôt des croyances économiques, des icônes économiques, des savoirs savants qui ont engendré des chiffres déifiés comme ce fameux 3 %. Une croyance devenue réalité, un objet utile à François Mitterrand pour justifier le tournant de la rigueur.

Ce type de croyance est devenu notre « fond ».

Le binge tous azimuts

Et, alors que nous sommes dans une bataille culturelle sociale idéologique, idéelle, nous avons déserté les lieux et les territoires oubliés pour respecter un sacro-saint 3 %. Les déficits publics finiront peu à peu par se résorber pour atteindre ce chiffre au mépris de la cohésion sociale, du vivre ensemble, de la volonté de faire société, de tisser du lien.

Alors pour respecter ces 3 % de déficit public, il n’y a plus d’associations, plus de police de proximité, très peu de service public, d’assistance juridique, sociale, etc. Bref, il n’y a plus d’intermédiaire entre les marges de la République et la République. Plus rien, peu d’école, peu de parents, peu de structure d’accueil…

En revanche, il y a le tout marketing, le tout consommation gratuite illimitée : le tout jeu vidéo, le tout téléréalité, le tout clip vidéo, le tout violence, le tout YouPorn, le tout FIFA, Facebook, Snapchat, Tinder… Le binge tous azimuts.

Et dans ce binge excessif, l’individu existe, devient parfois super héros, exhibe ses fesses, ses muscles, parfois son cerveau, chacun son ego ; mais chacun veut en être, chacun exige le droit d’en être.

Hommage aux victimes de l’attaque de Nice à Berlin. John Madougall/AFP

Qui fait communauté ? Qui fait lien social ? Qui travaille l’ensemble ?

Personne.

Les ego sont partout présents ; le quart d’heure de gloire ne suffit plus, plus du tout. C’est « moi aussi je veux en être ». Dans les milieux un peu privilégiés, ça donne des ambitions politiques individualisées, des primaires de droite mais aussi de gauche par exemple ; dans les milieux plutôt cultivés, ça donne, par exemple, des experts médiatiques ; quand les milieux sont moins favorisés ça donne parfois de beaux story telling ou bien aussi des Ribéry, parfois des Zahia, mais l’essentiel reste d’exister sur la photo ; l’image qui remplace l’activité réelle. Et puis tout le monde veut en être à sa manière, au nom d’Allah ou au nom d’autre chose… Et un jour ça donne l’horreur…

Comme un jeu vidéo avec un camion. Strike !

Besoin de réenchantement

Les zones délaissées de la république deviennent peu à peu des points aveugles, des angles totalement morts, exsangues.

Le Parti communiste jouait son rôle dans les années 70, puis le FN comme l’avaient montré certains travaux, dont Anne Tristan, puis aujourd’hui d’autres radicalités bien plus radicales ont pris le pas. Simultanément l’argent n’est plus rentré dans les caisses et Guy Abeille a inventé son 3 %. Et aujourd’hui, il n’y aura plus rien, plus rien que du désert dans des lieux qui ont, comme tout le monde, besoin d’idéologie, de culture, de social, de projet, de réenchantement.

Alors l’enchantement, le besoin indispensable de sacré se fraye un chemin parmi les plus horribles et sinueux, et en plus il sait se mettre en scène, se communiquer, se marketer – merci le Binge Web…

Taper la Promenade des Anglais en juillet, taper le tourisme dernier vrai poumon économique de la France, taper le jour de la fête nationale – rien que cela – taper juste des « gens », ne pas taper pendant le trop attendu Euro, taper et savoir que l’image restera sur le web… Mourir à condition d’être médiatiquement immortel…

Face à cela, nos politiques répondent par le vide, le néant, la méconnaissance crasse d’une certaine jeunesse, pas celle du Lycée Henri IV, évidemment.

Face à cela, nos responsables iront encore plus loin dans une guerre qui est celle des Américains, pas la nôtre.

Face à cela, les lieux de déshérence continueront à être désertés.

Et nous perdrons une bataille, celle que nous avons décidé de totalement ignorer au nom du « rationalisme » et du chiffre : la bataille culturelle et idéologique.

Bien sûr que nous sommes en train de perdre, mais comment gagner une bataille que nous avons décidé de ne pas livrer ?

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