Ultimi barbarorum : la haine, toujours recommencée ?

Le 20 août 1672, dans une atmosphère d'hystérie collective, les frères Jan et Cornelis De Witt, que Spinoza aimait et admirait, sont massacrés. Haags Historisch Museum/DR

N’en déplaise au bon duc de Sully, haine et violence semblent bien devenir « les deux mamelles de la France ». Tous les samedis, la violence se déchaîne dans nos centres-ville. Et la haine envahit les réseaux sociaux. Est-il possible, et comment, d’interrompre cette course à l’abîme ?

Politiques et citoyens se déchirent entre partisans d’une répression accrue et défenseurs d’une liberté d’expression sans limites, lesquels d’ailleurs sont souvent, et tour à tour, les mêmes ! Écoutons Spinoza, qui eut le triste privilège d’affronter une situation pire encore, sa propre vie étant en jeu.

Spinoza et les monstres

Le 20 août 1672, dans une atmosphère d’hystérie collective, les frères Jan et Cornelis De Witt, que Spinoza aimait et admirait, sont massacrés. Dans son ouvrage Le clan Spinoza (Flammarion, 2019), Maxime Rovere décrit ainsi la scène (p. 416) :

« On se bouscule pour les voir, on leur arrache leurs vêtements, et à force d’onduler comme un océan en furie, la foule se découvre avide de les toucher, finit par leur ouvrir le ventre, puis se découvre avide de flairer leur sang, avide de s’en mettre sur elle. On parvient à suspendre les cadavres éviscérés au gibet… et on les frappe encore, encore et encore jusqu’à ce qu’ils perdent toute forme… »

Spinoza manifesta sa volonté de venir sur les lieux afficher deux mots : « Ultimi barbarorum » – les pires des barbares. On l’en dissuada en l’enfermant dans la maison de ses hôtes. Il ne put que crier en gémissant :

« Les monstres, les monstres… »

Faut-il haïr la haine ?

Que faire quand la haine s’empare des esprits ? Certes, les émeutiers des samedis jaunes ne sont pas encore parvenus aux confins de la barbarie. Mais, n’en doutons pas, ils sont capables de progresser.

Devons-nous, alors, les haïr, en réclamant vengeance, à travers des sanctions qui soient aussi violentes qu’exemplaires, sur l’air de : « pour un œil, les deux yeux ; pour une dent, toute la gueule ! » ?

Devant la barbarie, la tentation de faire guerre à la guerre est très forte. Sans doute, la Cité a-t-elle à la fois le droit – et le devoir – de se défendre. Toutefois, Spinoza va nous calmer, en nous faisant comprendre que la haine est toujours mauvaise, et que la haine ne peut qu’entraîner la haine.

« La haine ne peut jamais être bonne. » (Éthique, IV, 45)

Elle n’est « rien d’autre que la tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure. » (III, 13)

Or, « la tristesse est une passion par laquelle l’esprit passe à une perfection moindre ». (III, 11)

« Celui qui hait s’efforce d’écarter et de détruire la chose qu’il hait. » (III, 13).

Et :

« la joie qui naît de ce que nous imaginons une chose haïe détruite… ne naît pas sans quelque tristesse de l’âme. » (III, 47)

C’est pourquoi la haine ne peut qu’entraîner la haine.

« Celui qui imagine qu’un autre le hait et qui croit ne lui avoir donné nul motif de haine, le haïra à son tour. » (III, 40)

La haine l’entraîne dans une dynamique néfaste de colère et de vengeance :

« L’effort pour faire mal à celui que nous haïssons s’appelle colère (ira) ; l’effort pour rendre le mal qui nous a été fait s’appelle vengeance ».

Pour Spinoza, l’une et l’autre sont mauvaises. Mais alors, que nous reste-t-il ?

Serait-il mal de s’indigner ?

De grands et bons esprits nous ont invités à nous indigner devant les injustices. L’indignation serait une saine réaction, et le premier temps du combat destiné à les vaincre. Mais, pour Spinoza, l’indignation n’est, encore, qu’une forme de haine – « une haine envers quelqu’un qui a fait du mal à un autre. » C’est pourquoi elle « est nécessairement mauvaise. » Toutefois, il faut noter que, écrit-il dans la même proposition (IV, 51) :

« Quand, pour maintenir la paix sociale, le pouvoir suprême punit un citoyen qui a commis une injustice envers un autre, je ne dis pas qu’il s’indigne contre lui, car il n’est pas poussé par la haine à perdre ce citoyen, mais c’est le devoir qui le conduit à punir. »

On ne hait pas celui que l’on ne sanctionne que par devoir.

Nous entrevoyons là l’une des deux clés que propose Spinoza pour contrer la violence et la haine :

  • le devoir de raison, pour ce qui concerne l’action de la cité en direction des citoyens (l’action publique) ;

  • l’amour, pour ce qui concerne les rapports entre les hommes (les « sentiments » interpersonnels).

L’amour, plus fort que la haine ?

L’amour est l’exact opposé de la haine. Il est « la joie associée à l’idée d’une cause extérieure. » Et il se révèle finalement plus fort que la haine. Car « la haine doit être vaincue par l’amour (ou générosité) et non pas compensée par une haine réciproque. » (V, 10) Certes, c’est « non sans tiraillement de l’esprit » que ce « commandement de la raison » peut finir par s’imposer ! Mais :

« Qui vit sous la conduite de la raison s’efforce, autant qu’il peut, de donner amour (ou générosité) en échange de la haine, de la colère, du mépris, etc. qu’il reçoit d’autrui… Venger une offense par une haine réciproque, c’est assurément vivre dans le malheur. Au contraire, si l’on a à cœur de vaincre la haine par l’amour, on se bat avec joie et sécurité. » (IV, 46).

Si bien que « la haine qui est entièrement vaincue par l’amour se change en amour » (III, 44).

La violence maîtrisée par la force de la vertu ?

Dans l’État, il faut, de même, reconnaître « à la Raison plus de droits qu’à la haine et à la colère » (Traité théologico-politique, chap. XVI). Si l’amour est une des clés d’accès à la véritable liberté pour l’être humain, capable de connaître « la béatitude de l’esprit », le citoyen n’est pas tenu, en tant que tel, d’aimer les autres ! Il lui suffit de faire preuve de « la volonté constante de faire ce que commande la loi commune de la cité », autrement dit de faire preuve de cette « force (virtus) qui provient de la fermeté d’âme » (Traité politique, chap. 5, § 4).

La vertu conduit à privilégier les devoirs, puisque, « dans un État démocratique… tous conviennent d’agir par un commun décret », et de « donner force de décret à l’avis qui rallierait le plus grand nombre de suffrages » (TTP, chap. XX). Ainsi sera respecté le droit de « vivre dans la concorde et dans la paix », dont le souci est au « fondement » de la démocratie. Ici se rejoignent homme libre et cité libre, car « la béatitude n’est pas la récompense de la vertu, mais c’est la vertu elle-même » (V, 42).

La raison et l’amour sont-ils de nature à nous préserver de nouvelles barbaries ? On serait heureux de le croire. Mais hélas, en matière de barbarie, sans doute n’est-on à l’abri de rien. Et il serait bien présomptueux de prétendre éradiquer la haine. Mais il n’est interdit à personne d’essayer, pour sa modeste part, de commencer.

Le miracle peut venir de partout. S’il faut en croire Brassens, on a même vu la grâce toucher… des hommes d’église :

« Quand la foule qui se déchaîne
Pendit un homme au bout d’un chêne
Sans forme aucune de remords
Ce ratichon fit un scandale
Et rugit à travers les stalles
Mort à toute peine de mort ».
(« La messe au pendu », 1976)