Un an après : l’« enseignement moral et civique », entre discontinuité et continuité

L'enseignement moral et civique, vu par le dessinateur Rémi Malingrey.

Un an après la première publication du texte ci-dessous, Rémi Malingrey a porté un regard graphique et personnel sur cet article.

L’année scolaire 2015-2016 voit en France la mise en œuvre d’un « enseignement moral et civique ». Il s’agit d’une mise en œuvre anticipée des programmes des écoles élémentaires et de collège. Elle résulte des événements du 7 janvier 2015 et de la mise en place du plan de mobilisation autour des valeurs de la République.

Cette formulation est relativement inédite au plan institutionnel. Elle se substitue à « l’instruction civique et morale » (école élémentaire), à « instruction civique » (collège), à l’« éducation civique, juridique et sociale » (lycée) et s’étend au lycée professionnel. Les programmes parus affirment une approche globale. Celle-ci sollicite autant la raison que la sensibilité, le jugement, l’action et l’engagement, le collectif que l’individuel. Cette approche semble rompre avec la situation antérieure. Elle se veut nouvelle tout en étant un retour aux fondamentaux de la troisième République. Au-delà de cet effet d’annonce, qu’en est-il de la nouveauté ou de la spécificité annoncée de cet enseignement et en quoi peut-il prétendre répondre aux enjeux actuels ?

Une longue tradition et un souci partagé

Dès que l’éducation fût affaire d’institution (qu’il s’agisse de l’Église ou l’État), la portée morale de l’action de l’École est au centre des préoccupations. Une école véhicule des normes est une instance de socialisation. Elle l’est aussi bien par l’ordre qu’elle instaure dans l’école, le statut du ou des maîtres, que par le développement d’un enseignement particulier, qu’il s’appelle « instruction morale et religieuse » (1833), « instruction morale et civique » (1882), « vivre ensemble » (2002), « devenir élève » (2008), « instruction civique » (1985), « éducation à la citoyenneté », « instruction civique et morale » (2008), « éducation civique, juridique et sociale » (2002) ou « enseignement moral et civique » (2015).

Parallèlement, et sur le plan européen, l’éducation à la citoyenneté fait également l’objet d’une certaine attention depuis les années 2000. C’est ce dont témoignent des essais de définitions d’orientation européenne communes et plusieurs enquêtes (2005, 2012). Celles-ci mettent en évidence un mouvement de fond pour le développement d’une telle éducation en Europe. Si la France représente un cas particulier, c’est en raison de l’importance donnée aux idées de République et de laïcité, appelée dans un rapport récent (réunion interministérielle du 6 mars 2015) le « cœur battant de la République ».

De la troisième République à aujourd’hui

Cependant, entre l’époque de l’instauration de « l’instruction morale et civique » à l’école primaire en 1882 et la situation actuelle, le changement est évidemment profond et ne date pas de janvier 2015. L’allongement de la scolarité obligatoire dans les années cinquante, la massification, la démocratisation d’entrée dans le système éducatif. Ceux-ci ont modifié les exigences de la société à l’égard de l’école, ce qui a fait émerger la problématique de l’échec scolaire. Au moment où la nécessité des études est de plus en plus partagée, les institutions qui la mettent en œuvre sont de plus en plus contestées. La fin de ce que Jean-François Lyotard en 1979 appelait les « grands récits » de l’émancipation, le « déclin de l’institution » analysé par François Dubet en 2002, le retour de ce qu’on appelle, faute de mieux, le « fait religieux », sont passés par là.

Leçon d’éducation civique à Rennes dans les années 80. Jean Pierre Prevel/AFP

On peut même considérer que ces évolutions ont inversé la situation. La mise en place de l’instruction civique et la loi de 1905 sur les rapports des cultes et de l’Étatse situaient dans un contexte d’instauration de la République dans une situation de tension avec la seule Église catholique et sa remise en cause comme référence morale et sociale univoque. C’est aujourd’hui l’inverse qui se produit : la République apparaît comme référence univoque face à une diversité revendiquant la reconnaissance et la prise en compte de ses spécificités.

Dans ce contexte, l’idée d’un retour et d’une refondation de l’instruction civique ainsi que de la nécessité de transmettre les valeurs de la République et de les faire partager n’est pas récente. On peut remonter au moins jusqu’au rapport de Claude Nicolet de 1984 « Pour une restauration de l’instruction civique », rapport suivi de plusieurs autres comme celui de Gérard Alain Slama de 2009, « l’éducation civique à l’école » ou, plus récemment, suite à la loi pour la refondation de l’école, celui sur « l’enseignement de la morale laïque » (2013).

La mission du partage des valeurs de la République est dans la loi depuis 2005 et a été renforcée par la loi sur la fondation de l’école en 2013. La dimension de la laïcité et des valeurs de la République ont fait l’objet de plusieurs autres rapports officiels, en lien avec différents incidents ou mouvements de fond, depuis le rapport de Jean-Pierre Obin sur les manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires (2004) jusqu’au rapport de Jacques Grosperrin sur le fonctionnement du service public de l’éducation le 1er juillet 2015.

Refondation ?

Sans tous les citer et pour revenir sur l’enseignement moral et civique, le principe de celui-ci a été annoncé par Vincent Peillon, Une commission y a travaillé, remettant un rapport le 22 avril 2013, modérant l’ardeur du Ministre de l’époque. Enfin, la loi pour la refondation de l’école de la République du 8 juillet 2013 (voir les articles 2, 3, 12 et le rapport annexe de la loi) annonce la mise en place de cet enseignement. Sa mise en place connaît une accélération à partir de janvier 2015, le renforcement de la transmission des valeurs de République étant la première de ces mesures.

Ces différents aspects ne se comprennent que par le contexte, non seulement par certaines manifestations semblant remettre en cause les valeurs de la République, mais aussi par un constat de carence de l’École dans sa tâche éducative et notamment dans la transmission de ces valeurs (voir la note du conseil national d’évaluation du système scolaire du 13 janvier 2015). La mise en œuvre anticipée de l’enseignement moral et civique – en lien avec d’autres mesures – peut être lue comme un essai de réponse à cette remise en cause en prenant en compte les différents vecteurs de l’éducation de l’élève.

Cinq vecteurs pour l’éducation morale et civique

Ainsi, l’exemplarité des enseignants et des personnels d’éducation dans l’exercice de leurs missions et la place qu’ils prennent dans la communauté éducative a toujours été considéré comme porteur de valeurs. Or, différentes études et rapports (le rapport du comité national d’évaluation du système scolaire, le rapport Grosperrin en 2015) font apparaître les enseignants comme démunis face à la situation récente liée à la diversité des élèves et à certaines attitudes.

La formation des enseignants et les concours de recrutement doivent donc faire place à la prise en compte de ces problèmes, à la fois sur le plan des principes, sur celui des différentes démarches à mettre en œuvre et sur l’attention à la réussite de tous les élèves. La réaffirmation de l’autorité des maîtres dans la deuxième des mesures annoncées en janvier 2015 participent de cette logique.

L’organisation de la vie de l’école et de l’établissement scolaire donne place et régule l’exercice des droits et obligations des uns et des autres. La mise en place de règlements intérieurs rappelant les principes du droit (2000, 2010) et reliant la vie scolaire avec le Droit en général (en lien avec la justice), la réintroduction de rites républicains souhaitée par les différents rapports sont quelques uns des aspects de cette action. Les programmes de l’enseignement moral et civique se fondent aussi sur cette dynamique. Le dialogue avec les familles et l’ouverture aux partenaires de l’école sont également un des axes essentiels de l’affirmation des valeurs de la République. La rentrée 2015 a vu la première année du fonctionnement effectif de la charte de la laïcité mise en place (11 mesures de la mobilisation pour les valeurs de l’école).

La même classe d’éducation civique à Rennes. Jean Pierre Prevel/AFP

Les missions d’enseignement dévolues à l’ensemble des enseignements, les contenus disciplinaires et les méthodes de travail sont depuis les débuts de l’école républicaine (notamment pour l’école primaires) contribuant également à l’éducation morale et civique des élèves. L’enseignement français secondaire (et pour une moindre part, élémentaire) demeure un enseignement disciplinaire. Le premier aspects de la contribution des disciplines scolaire et de leur enseignement tient tout d’abord à leur réussite, c’est-à-dire à la réussite effective des élèves (l’apprentissage de la langue française tenant un rôle particulier à cet égard).

Cependant, les objectifs de l’enseignement de ces disciplines sont aussi des objectifs moraux et civiques et doivent prendre en compte ce qu’on appelle les « questions vives ». Le programme de l’enseignement moral et civique se fonde d’ailleurs à plusieurs reprises sur ces disciplines scolaires. Les deux derniers points cités se prolongent dans la définition d’enseignements transversaux (éducation à la citoyenneté, éducation aux médias, enseignement de défense, enseignement du fait religieux), d’actions éducatives et de projet d’établissement (projet dont l’obligation date de la loi d’orientation de 1989). Différents concours (concours de la résistance) et manifestations (journée de la laïcité le 9 décembre) sont d’ailleurs organisés par l’éducation nationale.

L’enseignement moral et civique s’inscrit donc dans l’ensemble de ces mesures et fait plus d’une fois référence à ces différents aspects. Le terme « d’enseignement » est préféré à ceux d’« instruction » (utilisé dès 1833 pour l’instruction morale et religieuse et conservé par Jules Ferry pour l’instruction morale et civique) et d’« éducation » (plutôt présent à partir des années quatre vingts et renvoyant à des pratiques plus large). S’il ne s’agit pas d’un enseignement magistral – tout le monde est d’accord pour reconnaître son inefficacité, du moins à lui seul – il s’affirme néanmoins comme comportant un contenu cognitif fort, qui n’est plus identifiable à cette « morale de nos Pères » évoquée par Ferry.

La règle doit être intériorisée et contribuer à l’analyse des situations, le jugement informé et l’action raisonnée. L’interrogation sur les fondements et les modalités, rejetée par Ferry est désormais une nécessité. L’importance des connaissances, déjà affirmée par le rapport Nicolet de 1984, s’enrichit d’une compréhension des problématiques déjà initiée par l’instauration de l’éducation civique, juridique et sociale dans les années 2000.

Une efficacité et une pertinence en question

Cependant, il serait erroné de croire que l’ensemble de ces orientations fassent consensus, ni qu’elles ne soient que la récapitulation d’années d’expérimentation et de la construction d’une pensée commune. Les interrogations et les critiques, parfois contradictoires, sont fortes.

Plus fondamentalement, des interrogations se sont fait jour sur la pertinence d’une « morale laïque » et son caractère potentiellement discriminant (Ruwen Ogier), ainsi que sur la réaffirmation de la Républicaine de l’Autorité (partagée par la droite et la gauche) qui ne prendraient pas en compte la reconnaissance et la diversité des publics, mais se maintiendraient au contraire dans une conception répressive et monolithique de la laïcité et de la République. Ici comme souvent en éducation, les acteurs directs et leur encadrement auront une part essentielle quant au sens donné à la mise en œuvre de ces mesures et ce sont leurs pratiques qui, à terme, décideront de l’efficacité de ces mesures.

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