Une démocratie en proie aux frelons ?

Des partisans du futur président, ici en décembre 2015. Marc Nozell/Flickr, CC BY

Platon nous avait pourtant bien prévenus : « Ne fallait-il pas s’y attendre ? », écrit-il dans La République (Livre 8). S’attendre à quoi ? En l’occurrence, à la transformation d’un homme politique, de « protecteur » du peuple en tyran accompli, transformation qui couronnera le passage de la démocratie à la tyrannie. Avec l’élection de celui qui est désormais le Président Trump, nous n’en sommes heureusement pas encore là ! Mais la relecture de quelques pages de Platon est de nature à éclairer cette élection d’une lumière qui n’est guère réjouissante.

De décadence en décadence

Pour ce qui concerne l’organisation de la cité et la vie politique, on peut retenir de l’enseignement de Platon deux grandes leçons. La première est que l’histoire est nécessairement décadence. « Tout ce qui naît est sujet à la corruption ». L’homme ne peut être maître du temps. Qui plus est, c’est toujours la corruption – au sens de dissolution, et de dégénérescence – qui l’emporte dans une histoire crépusculaire où, par une sorte de fatalité, le pire finit toujours par s’imposer. Et c’est ainsi que les « formes de gouvernement » vont de décadence en décadence, en suivant une « pente des constitutions », qui mène du gouvernement des philosophes-rois, à la tyrannie, « quatrième et dernière maladie de l’État », en passant par l’oligarchie et la démocratie.

La seconde leçon est que la démocratie court le risque majeur de devenir la proie des frelons. Dans La République, cette grosse guêpe prédatrice fait son apparition au moment de l’oligarchie, quand les riches commandent, et que les pauvres ne participent point au pouvoir. Un divorce se manifeste entre richesse et vertu, tandis que les citoyens sont divisés en deux clans adverses (riches versus pauvres, fracture fondamentale). C’est du côté des pauvres que vont apparaître des « frelons à deux pieds ». Soit sans aiguillon, les indigents et les mendiants ; soit munis de « terribles » aiguillons, les « malfaisants », filous et coupe-bourses.

Une addiction tyrannique

Mais c’est bientôt tout citoyen qui peut devenir frelon, en tant qu’homme (démocratique selon Platon) plein de passions et d’appétits, et gouverné par des désirs superflus. Le frelon est alors plus spécifiquement celui qui procure des plaisirs de toute sorte, faisant goûter un « miel » qui plonge dans une addiction tyrannique. Et qui, surtout, substitue aux « principes vrais » qui sont les « gardiens et protecteurs de la raison », des « maximes » et « opinions fausses ». Ainsi la pudeur est traitée d’imbécillité ; la tempérance, de lâcheté ; la modération et la mesure, de rusticité et de bassesse. Ne se croirait-on pas au cœur d’une campagne électorale prônant la dureté contre la mollesse ?

Les plus courageux des frelons, nous dit Platon, vont se porter à la tête du peuple, tandis que les plus lâches suivront. Et lorsque, dans une démocratie, l’« engeance » des frelons « gouverne presque exclusivement », les plus ardents de la bande agissant, les autres bourdonnant et fermant la bouche aux contradicteurs, celui qui se faisait passer pour protecteur devient tyran, et d’homme devient loup. Il fallait s’y attendre, puisque « le peuple… a… l’invariable habitude de mettre à sa tête un homme dont il nourrit et accroît la puissance ». Le frelon ne devient tyran qu’« aidé par la sottise populaire » (La République, Livre 9). Il faut une rencontre – par exemple, une campagne électorale – entre lui et un peuple sombrant dans la sottise. Le peuple américain s’est-il montré sot ? Trump est-il un frelon ? L’avenir le dira.

Faire tourner le monde dans le bon sens

Peut-être le pire n’est-il jamais sûr ? L’histoire du siècle dernier, avec l’émergence des régimes autoritaires, puis fascistes, débouchant sur des guerres qui comptent parmi les plus grands massacres perpétrés par l’homme, n’incite guère à l’optimisme. Pas plus que l’histoire du XXIe siècle débutant, marquée par la folie sanguinaire des uns, le populisme égoïste des autres, et le triomphe des hommes politiques faisant de la force pure la vertu suprême, la fin justifiant tous les moyens (dont l’injure, la grossièreté et le déni de vérité).

Tout cela donne quelque crédibilité à la conception platonicienne de la temporalité, qu’exprime fortement le mythe du Politique : à un temps où Dieu conduit le monde en le faisant tourner dans le bon sens – de la mort à la vie (âge de Cronos) – succède un temps où Dieu laisse le monde tourner sur lui-même, en sens opposé (âge de Zeus, temps de la souffrance et de la corruption dégénérative).

Quel Dieu pourrait reprendre les choses en main pour refaire tourner le monde dans le bon sens ? Il faudrait comme un miracle. Pourquoi pas ? Car de deux choses l’une. Ou bien l’on découvrira que tout ce qu’a dit et fait Trump jusqu’à présent n’était que pure stratégie (pour arriver à sa fin), et que, tel « Glaucos le marin » (La République, Livre 10) débarrassé des coquillages, des algues et des cailloux qui ont recouvert son corps, il révélera sa vraie nature « primitive », celle d’un véritable homme d’État. Ou bien la suite sera du même tonneau que la triste comédie qui a précédé. Et on ne voit plus vraiment sur quel Dieu compter pour un miracle… Car Brassens (Le grand Pan) l’avait bien pressenti :

Et l’un des derniers dieux, l’un des derniers suprêmes,
Ne doit plus se sentir tellement bien lui-même.
Un beau jour on va voir le Christ
Descendre du Calvaire en disant dans sa lippe :
« Merde ! Je ne jou’ plus pour tous ces pauvres types ! »
J’ai bien peur que la fin du monde soit bien triste.

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