Virus, quarantaine et paranoïa : quand la réalité rejoint la fiction

Dans le film Contagion, de Steven Soderbergh, Jude Law interprète un blogueur conspirationniste. Allociné

Du 27 au 29 mai 2019, la chaîne américaine National Geographic programmait The Hot Zone, une minisérie en six épisodes « inspirée de faits réels ». On y découvrait comment, en 1989, deux experts épidémiologistes ont enrayé, aux abords de Washington, une fièvre Ebola importée par des singes de laboratoire. La même année, le public slave de TV3 vibrait devant la série Epidemiya, d’après le best-seller Vongozero d’Yana Vagner (2011), odyssée familiale survivaliste dans une Russie décimée par une pandémie. Le 9 janvier 2020, débutait sur TF1 la diffusion de Peur sur le lac, en trois fois deux épisodes hebdomadaires. C’est Annecy qui faisait alors face à un virus sorti d’un laboratoire suisse par une main criminelle. Presque simultanément, le 7 janvier, la chaîne canadienne TVA lançait Épidémie, histoire d’un coronavirus lâché par un furet dans les rues de Montréal – on en est au sixième des dix épisodes prévus.

Pendant ce temps, la Chine et le monde découvraient un mal du même type, apparu sur un marché de Wuhan où l’on pratiquait le commerce traditionnel d’animaux vivants. Et tandis que le public occidental redoutait de voir se réaliser un de ses divertissements à sensation, les citoyens de Wuhan, en quarantaine, dénonçaient les mensonges du régime en se référant sur les réseaux sociaux à une autre série à succès : Chernobyl de Craig Mazin, une production de HBO en cinq épisodes, diffusée aux USA entre le 6 mai et le 3 juin 2019.

On dit souvent que la réalité dépasse la fiction, et Wuhan en fournit un bel exemple ; mais on oublie que la fiction nous offre des grilles pour penser la réalité. La police chinoise, elle, l’a bien compris, qui n’a pas tardé à censurer les allusions à Chernobyl.

Quelles représentations des risques épidémiques prévalent dans les séries écofictionnelles auxquelles les tragiques événements de la métropole chinoise sont venus donner une brûlante actualité ?

De quoi a-t-on peur en matière de contamination, au tournant des années 2020 ? Si le genre est déjà ancien – puisqu’on peut au moins le faire remonter à The Cassandra Crossing de George Pan Cosmatos, en 1976 : un général américain y prenait la décision d’aiguiller vers une mort certaine un millier de voyageurs enfermés dans un train avec un activiste contaminé par une arme biologique illégale – quelles constantes, quelles évolutions relève-t-on dans ces fictions d’un genre particulier ?

On nous cache tout, on ne nous dit rien

Ce qui n’a pas changé, c’est ce procès fait à la manipulation, au secret et au cynisme d’état. On le retrouve dans Outbreak (en VF Alerte !) de Wolfgang Petersen (1995), où l’armée est prête à rayer de la carte la petite ville de Cedar Creek pour garder la maîtrise d’une souche du virus Ebola dont elle a développé l’antidote : « Ils veulent leur arme », martèle à trois reprises Dustin Hoffmann, dans le rôle du Dr Sam Daniels, pour expliquer la résolution criminelle des généraux. Onze ans plus tard, dans Containment (en VF Alerte Contagion), remake américain de la série belge néerlandophone Cordon (2014-2016), c’est l’acharnement de la recherche en biotechnologies militaires qui conduit les autorités à empiler « des mensonges pour cacher d’autres mensonges » tandis qu’Atlanta, en quarantaine, plonge dans le chaos. Pour justifier ses agissements, la représentante du département de la santé invoque la nécessité de se préparer à une attaque bioterroriste. On reconnaît dans ce storytelling la marque de la défiance et du soupçon qui président à tous les complotismes.

Entre maladresse de la directrice du Laboratoire d’Urgence Sanitaire et fatuité de l’expert en communication qu’on lui adjoint, la série québécoise Épidémie insiste sur les difficultés de la prise de parole en période de crise sanitaire. Le modèle PIT (prompt, intègre, transparent) prôné par le communicant tient plus du gadget que de la stratégie efficace. Il touche ses limites dès qu’il s’agit de diffuser les photos des trois premières victimes, toutes d’origine inuit, au risque d’alimenter les tensions communautaires. Information et communication apparaissent, au fond, inconciliables et leur confusion fait le lit des charlatans qui sévissent sur Internet.

En 2011, dans Contagion, Steven Soderbergh dressait un portrait au vitriol du blogueur Alan Krumwiede (Jude Law) qui faisait fortune en vantant les mérites naturels du forsythia contre le virus MEV-1, avant de se lancer dans une ardente campagne anti-vaccination. Dans Épidémie, c’est une mère-porteuse adepte des médecines douces qui promeut auprès de ses nombreux followers les mérites de la tisane de curcuma. C’est une des nouveautés du genre que ce procès de l’interférence néfaste des influenceurs dans les questions de santé publique. Elle met en avant tout à la fois la disqualification des discours officiels et la naïveté d’un corps social déboussolé.

L’Enfer de la quarantaine

La première victime de l’épidémie, c’est en fait le lien social. Le phénomène est bien documenté pour Ebola, comme le rappelle The Hot Zone : « Le virus […] se propage lorsque nous témoignons de l’amour, de l’attention, de l’affection, lorsque nous sommes humains », déclare le Dr Nancy Jaax devant la commission d’enquête du Congrès. Dans The Cassandra Crossing, le personnage du vieux juif Herman Kaplan permettait de développer une analogie entre le traitement des passagers du train et sa propre déportation par les nazis, non loin du pont de Cassandra. On ne saurait mieux établir que le général se livrait à un nouveau crime contre l’humanité.

Dans Gamgi (en VF Pandémie), un film sud-coréen de Kim Seong-su sorti en 2013, la déshumanisation va jusqu’à précipiter les malades avec les morts sur de gigantesques charniers où ils sont incinérés. Pour un chrétien, la vision évoque irrésistiblement les Enfers. On pourrait croire à une illustration de Dante. La déshumanisation des personnes infectées se manifeste aussi dans le croisement fréquent des écofictions épidémiologiques et des histoires de zombies. Des franchises comme Resident Evil (1998-2017) ou 28 Days Later (2002-2009) exploitent à l’envi une thématique qui rompt avec les codes du réalisme prophylactique pour mieux dramatiser la peur de l’autre inhérente à la contagion.

La crainte de la panique qui conduit systématiquement les autorités politiques à minimiser les risques, comme dans tout bon film catastrophe, s’inscrit dans cette logique. Prenant acte de l’incapacité des forces de l’ordre à maintenir la paix dans un contexte de quarantaine, elle exprime la crainte de voir ces zones abandonnées à la loi du plus fort. C’est ce qui se passe dans Containment, où les gangs les plus brutaux s’imposent, arme à la main.

Sitôt clos, sitôt replié sur lui-même, tout espace devient une hétérotopie favorisant la mise en place d’un ordre alternatif à celui des sociétés policées. Les consignes de sécurité prohibant tout contact physique sont une première marque de cette nouvelle donne qui substitue la défiance et l’hostilité à l’empathie et à la solidarité. Toutes les fraternités deviennent proprement héroïques. Dispersés, livrés à eux-mêmes, les individus se retrouvent bientôt en proie à une double violence, celle des caïds à l’intérieur et, à l’extérieur, celle des soldats chargés de faire barrage à la propagation de l’infection. Il n’y a rien d’étonnant, dès lors, à ce que la tentative d’évasion soit un topos récurrent.

David contre Goliath

À la fin de The War of the Worlds (La Guerre des Mondes), les germes pathogènes sauvaient notre planète contre les envahisseurs martiens. Ils réussissaient là où les armes les plus puissantes avaient échoué. Le roman de H.G. Wells, en 1897, se refermait sur un hymne à la sélection naturelle et aux millions d’hommes morts pour que notre espèce s’adapte à son environnement microbien. Une minisérie de la BBC en trois épisodes est venue, à l’automne 2019, rappeler ce dénouement à ceux qui l’avaient oublié. Il projetait une solidarité des formes de vie terrestre, de la plus humble à la plus développée, face à un prédateur venu d’ailleurs. Tel un Deus Ex Machina, l’infection bactérienne suggérait au narrateur un sursaut divin, au moment où ses créatures étaient menacées de disparaître. Les temps ont bien changé.

Le sorcier du village frappé par Ebola au début d’Outbreak met en cause la déforestation : l’épidémie serait la punition infligée aux hommes pour avoir réveillé les dieux et provoqué leur colère. Ainsi teinte-t-il d’écologie une conception expiatoire de la maladie, qui a longtemps prévalu dans l’Occident chrétien. La théorie soutenue en conclusion de The Hot Zone renchérit encore sur le sens à donner aux virus qui menacent non seulement l’Afrique insalubre mais les plus riches de nos métropoles :

« L’émergence du VIH, d’Ebola et de nombreux autres agents infectieux semble être une conséquence naturelle de l’empiétement de l’humanité sur des environnements auparavant non perturbés. On pourrait dire que, cette fois, c’est le système immunitaire de la Terre qui a identifié son agent pathogène le plus destructeur : l’être humain. »

Les mutations responsables de la dangerosité croissante de ces « monstres », comme les appelle le Professeur Wade Carter, seraient la conséquence directe de leur adaptation à de nouveaux milieux. La perspective allie l’évolutionnisme de Wells à l’animisme du griot d’Outbreak, la génétique à l’hypothèse Gaïa par laquelle James Lovelock, en 1979, identifiait la planète à un organisme vivant. Elle spiritualise la science pour mieux éveiller notre conscience écologique à une époque où l’on ne peut plus croire, comme H.G. Wells, à la bienveillance de la nature à notre égard.

Le général Billy Ford, dans Outbreak, reproche à l’épidémiologiste Sam Daniels son « désir morbide d’affronter la fin du monde ». Sans doute conviendrait-il d’étendre la remontrance à tous les amateurs de ces fictions proprement écologiques, puisqu’elles resituent l’homme dans son environnement, lui assignant la place d’un fragile Goliath menacé par la fronde agile de David.

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