À Fleury-sur-Orne, une archéologie de l’enfermement-volontaire

Objets épars abandonnés sur le sol de la carrière Saingt. Cyril Marcigny/Inrap

Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la Science 2018 dont The Conversation France est partenaire. Retrouvez tous les débats et les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr


La redécouverte en 2014 de l’une des nombreuses carrières-refuges utilisées par les civils prise sous les bombes lors de la Bataille de Caen (juin-juillet 1944), a offert l’opportunité de mettre en place une opération archéologique à caractère expérimental permettant de confronter différents types d’analyses, au croisement de l’archéologie, de l’histoire et de la sociologie. Ce programme de recherche, débuté en 2015 (sous la codirection de C. Marcigny et L. Dujardin), associe des chercheurs de l’Inrap, du CNRS, de l’INSA-Strasbourg et des spéléologues.

Un site emblématique du martyre des civils lors de la bataille de Normandie

Le 8 mai 2016 a été inauguré à Falaise, haut lieu des combats de la bataille de Normandie, un mémorial des victimes civiles. Il s’agit du premier musée entièrement dédié à la vie des civils dans la guerre. L’archéologie de la Seconde Guerre mondiale y est mise à l’honneur : les ruines d’une maison détruite pendant les bombardements, mises au jour et fouillé en 2015 par l’Inrap (fouille B. Guillot), y seront présentées au public sous un sol transparent. Lieu témoin des événements, le Mémorial de Falaise sera ainsi également un « musée de site ».

La récente émergence de la thématique du sort des civils au cours de la Seconde Guerre mondiale, est à l’origine de cette décision. En 2004, le 60e anniversaire du Débarquement en marque une première avancée en Normandie, avec la tenue d’u n important colloque dédié aux populations civiles au cours de la bataille de Normandie. Dix ans plus tard, elle est de nouveau à l’honneur grâce à l’ouvrage de Françoise Passera et Jean Quellien, Les civils dans la bataille de Normandie, offert au président de la République lors des commémorations internationales du 6 juin 1944, au Mémorial de Caen.

Cet ouvrage rappelle la violence et le caractère décisif des combats livrés dans cette région du 6 juin au 12 septembre 1944, responsables de la mort de quelque 14 000 civils, tandis que plus de 100 000 hommes, femmes et enfants ont été contraints de se réfugier dans les granges, les étables, les caves et les carrières, et que 150 000 personnes ont connu l’exode. Or, si les sources militaires abondent, il en va tout autrement pour les civils.

Aussi, afin de ressusciter ce pan disparu de l’histoire du conflit, les historiens enquêtent-ils aujourd’hui à travers les nombreux témoignages, oraux ou écrits, laissés par les particuliers et conservés par leurs familles, journaux intimes, carnets ou lettres, contemporains ou postérieurs aux événements.

Dans ce processus, l’archéologie joue un rôle déterminant en contribuant, elle aussi, à la fabrique de l’histoire. C’est ce que démontre l’exemple dont il sera question ici, celui de la carrière-refuge de la brasserie Saingt, à Fleury-sur-Orne (voire la photo en tête de cet article).

Dans la carrière-refuge de Fleury-sur-Orne, juin-juillet 1944

Cette carrière souterraine se trouve au sud de Caen, en bordure de la route d’Harcourt, sur la commune de Fleury-sur-Orne (Calvados). Creusée au milieu du XIXe siècle afin d’en extraire de la pierre à bâtir, elle est réutilisée dans l’entre-deux-guerres par les propriétaires de la brasserie Saingt, qui y entreposent leur stock. Puis la guerre survient. Entre le Débarquement allié du 6 juin 1944 et la fin du mois de juillet, plusieurs centaines d’habitants de Caen et de Fleury-sur-Orne trouvent refuge dans cette carrière d’environ 2 hectares, dont l’accès leur a été ouvert par les brasseurs.

Les réfugiés de la carrière Saingt lors de leur libération en juillet 1944. Un drapeau français de fortune composé de vêtements assemblés trône au-dessus de la tirée, accès initial de la carrière. Archives nationales du Canada/DR, CC BY

C’est dans le contexte des gigantesques bombardements alliés dirigés sur Caen que la carrière Saingt accueille ses réfugiés. Dès le 5 juin 1944, comme d’autres propriétaires de carrières de Fleury-sur-Orne, les frères Saingt, prévenus par la Résistance et la BBC de l’imminence du Débarquement, ouvrent les portes de leurs caves aux sans-abri qui fuient la ville pilonnée sans relâche par les avions alliés.

Au bout de quelques jours, près d’un millier de personnes y sont installées pour survivre sous terre, dans des conditions rudimentaires. Une cuisine collective est mise en place et l’on puise largement dans le stock de bière des frères Saingt. Sur place, des aires damées sont réparties aux familles réfugiées autour de cheminements délimités par des pierres ou des planches. Des tiges métalliques fichées dans les parois ou les piliers de la carrière, servent de supports à des étagères ou retiennent des draps tendus afin de garantir un semblant d’intimité entre les paillasses.

quelques vestiges visibles à la surface des sols d’occupation lors des relevés. Cyril Marcigny/Inrap

À l’issue des combats, les parties souterraines sont abandonnées, même si la brasserie continue son activité en surface. Durant cette époque, la carrière est close, conservant ainsi sur son sol les aménagements et les vestiges liés à l’occupation des lieux au cours des deux longs mois de l’été 1944. À l’heure actuelle, les vestiges les mieux conservés occupent une aire de plusieurs milliers de mètres carrés. D’autres zones ne recèlent que peu de traces connues mais des investigations plus poussées restent nécessaires.

En définitive, au cours des trente dernières années, aucune atteinte notable des vestiges archéologiques n’est à déplorer. Les lieux n’ont été fréquentés que par un public extrêmement restreint depuis la Libération, en particulier du fait de la volonté des brasseurs eux-mêmes. Les nombreuses observations réalisées au cours de presque trois décennies confirment que ce qui est encore visible actuellement coïncide, à peu de différence près, avec l’état du site en juillet 1944.

Reprise des fouilles en 2015-2018

Véritable conservatoire archéologique, le site de la carrière Saingt offre un champ d’investigations relativement étendu, que ce soit sous l’angle des modalités d’occupation des lieux au cours des événements de 1944, des comportements sociaux en milieu confiné ou de l’archéologie industrielle.

Dans le but de préserver l’intégrité de ce site exceptionnel, les méthodes d’acquisition de données utilisées à Fleury-sur-Orne favorisent le recours à des techniques d’enregistrement et de prise de mesures non destructives, sans contact (balayage laser et photogrammétrie), travaux réalisés en collaboration avec Albane Burens (laboratoire GEODE), Pierre Grussenmeyer et Samuel Guillemin (INSA-Strasbourg, laboratoire des sciences de l’ingénieur, de l’informatique et de l’imagerie).

Ces relevés permettent non seulement de produire des données 2D (coupes ou élévations), mais aussi des vues en perspective photoréalistes, et surtout des modèles 3D calculés à partir des nuages de points, donnant la possibilité de naviguer en leur sein au moyen d’outils dédiés à la visualisation de l’environnement (fig. 5 à 7). Les objets archéologiques sont également géoréférencés et numérisés afin d’être associés au MNT global. Les modèles ainsi conçus forment des outils de recherche, de documentation et de visualisation communs, utilisables par tous les partenaires de l’équipe scientifique.

Ce vaste programme de recherche affiche principalement une double ambition. D’une part, celle de proposer une « archéologie du refuge » ou « de l’enfermement », confrontée aux sources écrites et orales, livrant ainsi un référentiel utile à l’examen a posteriori de sites plus anciens (grotte-refuges de la protohistoire ancienne, par exemple), et offrant ainsi de nouvelles clefs d’interprétation. D’autre part, celle de développer des outils de relevés et d’analyse performants pour l’examen de sols d’occupation (taphonomie, techniques 3D…).

Parallèlement à l’archéologie proprement dite, une enquête historique et documentaire est conduite en partenariat avec les historiens du Mémorial de Caen, tandis que la collecte des derniers témoignages et archives est en cours.

Dernier aspect du travail, une des ambitions qui a sous-tendu ce travail a été la mise en place d’une production numérique virtuelle permettant à tout un chacun d’explorer et de comprendre ces lieux. Les enregistrements effectués à Fleury, qu’il s’agisse de la volumétrie/géométrie de la carrière ou des objets et aménagements qui structurent le site, viennent tous alimenter la production d’une vidéo en réalité virtuelle qui permet de visiter la carrière et de venir observer les objets en place (avec accès à certains champs de la base de données).

Cette production numérique interactive est un objet de valorisation du site qui devrait être achevé en 2019. Elle sera associée à la base de données conçue à partir de 2014 et constituera un outil précieux pour assurer une communication large autour du travail réalisé qui permettra de revenir, dans les prochaines années, sur l’examen du site.

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