À la recherche du temps perdu : de Mohamed Merah au Bataclan

Devant le Bataclan, à Paris, le 15 novembre 2015. Desiderio Mauro/Wikimedia

« Si la sentinelle voit venir l’épée et ne sonne pas de la trompette, si le peuple n’est pas averti et que l’épée vienne prendre la vie à quelqu’un, cette personne mourra à cause de son iniquité, mais je réclamerai son sang à la sentinelle ». (Ezéchiel, 33.6)

Les crimes de Mohamed Merah à Toulouse et Montauban, au mois de mars 2012, marqueraient l’entrée de notre pays, au moins aux yeux du public et des responsables politiques, dans une nouvelle ère du terrorisme. C’est à partir de cette période que certains ont d’ailleurs commencé à évoquer, sans vraiment convaincre, l’émergence de soi-disant néojihadistes ou l’apparition de modes opératoires inédits. Quelques heures après la mort du terroriste, à l’issue d’un interminable siège, on a même entendu un policier d’élite s’exclamer : « Rendez-vous compte, il nous a tiré dessus ! » C’est, en effet, ce que font les terroristes face aux forces de l’ordre, et ça ne date pas d’hier.

Le procès des complices du terroriste, qui vient de s’achever à Paris, a été l’occasion de revenir en détail sur la série de défaillances de nos services de sécurité et de renseignement ayant permis à Mohamed Merah de frapper notre pays. Le choc avait été tel, au printemps 2012, à quelques semaines de l’élection présidentielle, qu’à peine nommé au ministère de l’Intérieur Manuel Valls avait déclaré vouloir comprendre les causes de cet échec.

Pourtant, et comme l’a récemment rappelé le journaliste Matthieu Suc, personne – à l’exception de l’ancien directeur régional du renseignement intérieur, Christophe Ballé-Andui, qui ne cache ni ses regrets ni son amertume – ne semble se sentir responsable de quoi que ce soit. À entendre certains témoignages, tout porte même à croire que l’affaire aurait été parfaitement gérée, malgré les sept morts, les blessés marqués à vie et les témoins traumatisés.

L’affaire Merah : accident industriel et naufrage collectif

Les seuls coupables des attentats sont les terroristes qui les commettent, ceux qui les soutiennent et ceux qui les inspirent, et il ne doit exister aucune ambiguïté à ce sujet. Il est cependant permis, comme l’ont notamment fait Alexis Jordanov, auteur de Merah. L’itinéraire secret (2015), ou Delphine Byrka, de s’interroger sur l’enchaînement de difficultés ou d’erreurs ayant conduit les services spécialisés à un tel échec.

Les administrations chargées de lutter contre le terrorisme n’ont pas seulement pour vocation de sauver des vies et de protéger des biens. Elles défendent, en effet, l’État contre les actions violentes de groupes ou d’individus s’en prenant à lui à travers leurs victimes afin de peser sur la politique qu’il mène. Les terroristes ne sont pas des criminels ordinaires, et on ne répétera jamais assez qu’un acte de violence sans intention politique n’est pas un acte de terrorisme.

La lutte contre le terrorisme porte donc une responsabilité particulière, vis-à-vis du pays et de la population, puisque de son efficacité dépendent la souveraineté nationale et la cohésion sociale. Il suffit d’observer, depuis quelques années, l’évolution du discours public pour constater que la menace terroriste provoque des conséquences profondes et durables, et que les attentats pèsent bien au-delà du cercle des victimes et de leurs proches.

Cette responsabilité particulière, comprise de tous les États, fait que la lutte contre le terrorisme, parfois prétexte à des dérives autoritaires, est menée par des corps d’élite, ou supposés l’être, au sein des forces de police (et de gendarmerie en France), des services de sécurité et de renseignement, sans même parler des magistrats spécialisés, maillons indispensables dans une démocratie. Née de l’importance primordiale de la mission, elle implique également que la lutte contre le terrorisme, quels que soient ses auteurs, soit menée avec la plus extrême rigueur et la plus haute exigence intellectuelle ou opérationnelle. Il ne saurait y avoir d’impasse, de routine ou de haussement d’épaules quand il s’agit de sauver des vies et de protéger l’État. Et pourtant, il y en a eu.

Au Palais de justice de Paris, lors du procès d’Abdelkader Merah, le 2 novembre 2017. Stéphane De Sakutin/AFP

Cinq ans après les faits, les quelques travaux d’enquête et d’analyse menés ont mis en évidence des dysfonctionnements lourds et révélé de misérables querelles internes, mais surtout une profonde ignorance de l’adversaire djihadiste. Christophe Ballé-Andui, qui reproche à juste titre à ses collègues parisiens la lourdeur du contre-espionnage, aurait pu aussi critiquer leur incapacité à mettre en œuvre ses préceptes.

L’analyse de l’iPad d’Abdelkader Merah a ainsi révélé la présence sur le disque dur de documents, imparfaitement effacés, relatifs à la sécurité personnelle ou à la « dissimulation », dont des extraits du manuel d’Al Qaïda, découvert à Manchester en 2001 par les policiers britanniques lors d’une opération contre un réseau de l’organisation djihadiste. Tous les professionnels du renseignement savaient donc, ou auraient dû savoir, en 2012, plus de dix ans après les attentats du 11 septembre, plus de trente ans après les premiers actes de violence en Arabie saoudite (prise d’otages de La Mecque en 1979) ou en Algérie (création du groupe de Moustafa Bouyali en 1982), que les djihadistes étaient susceptibles d’être correctement formés et entraînés. Aussi étonnant que cela puisse paraître, nos ennemis ont autant que nous la volonté de réussir et de vaincre, si ce n’est plus, hélas.

L’indispensable analyse de la rationalité du djihadiste

De même, entendre que certains policiers de la DCRI, étudiant le dossier de Mohamed Merah en 2011, avaient conclu – en dépit des doutes de son « traitant » – que le jeune homme, en raison de son « profil voyageur », pourrait être recruté comme source humaine, ne peut que faire bondir. Repéré depuis 2006, arrêté en Afghanistan en 2010, Mohamed Merah était bien plus un danger potentiel qu’une source potentielle.

Le recrutement de sources humaines clandestines, qui plus est au sein d’une mouvance où les manuels et les recueils de conseils opérationnels circulent en nombre, est une activité exigeante, qui demande des structures de contrôle et une évaluation méthodique de la manœuvre en cours. La prudence n’est pas la pusillanimité, et la perspective d’être infiltré, manipulé ou intoxiqué ne devrait jamais quitter l’esprit, y compris dans le domaine du contre-terrorisme. A cet égard, il faudra un jour enseigner sérieusement aux membres de nos services l’histoire de leur sujet, à commencer par celle de certains dossiers douloureux, comme celui d’Ali Mohamed, le fameux agent double d’Al Qaïda.

La coopération entre services, déjà très intense en 2012, permet également de disposer des éléments obtenus par les uns et les autres et régulièrement échangés depuis 2001. Les interrogatoires et les archives, mis en forme, parfois indexés, sont versés dans un pot commun auquel contribuent les grands services occidentaux et leurs partenaires du pourtour méditerranéen ou d’Asie. Certaines découvertes, lors d’opérations spéciales, revêtent une importance primordiale. En 2011, aussi bien lors du raid contre la villa où se cachait Oussama Ben Laden à Abbottabad (Pakistan), au mois de mai, qu’après l’arrestation de Yunis al-Mauritani à Quetta au mois de septembre, toujours au Pakistan, les documents saisis par les commandos américains ou les policiers pakistanais constituent des percées majeures.

La villa à Abbottabad (Pakistan) où Oussama Ben Laden a été tué lors d’un raid de l’armée américaine, en mai 2011. Sajjad Ali Qureshi/Flickr

Les archives abondantes de Ben Laden, plus tard en partie publiées et analysées par le Centre de lutte contre le terrorisme (CTC) de West Point (avant d’être récemment massivement diffusées) ne manquent ainsi pas de longues réflexions consacrées aux évolutions opérationnelles du djihad, tandis que la capture d’al-Mauritani est célébrée comme il se doit. Celui-ci, accusé d’avoir inspiré les attentats déjoués de l’été 2010 en Europe, est considéré comme le nouveau stratège d’Al Qaïda. Un de ses textes, intitulé Future Works et probablement écrit en 2009, annonce les crimes de Mohamed Merah puis les attentats commis en Europe à partir de 2014.

Parlant du terroriste en mission, al-Mauritani écrit ainsi :

« Nous devrions lui conseiller de ne rien changer à sa vie quotidienne, et de mener son djihad et sa résistance en secret, et seul, ou alors au sein d’une petite cellule de gens de confiance, qui formeraient une unité indépendante dédiée à la résistance et au djihad individuel ». (Traduction de l’auteur)

Des phrases écrites en 2009… Il se trouve pourtant encore des personnalités publiques pour contester la rationalité des djihadistes, tandis que quelques esprits, sans doute plus affûtés que les autres, ne voient dans ces opérations que des cas psychiatriques, sans aucune motivation politique.

L’étude des cas anciens et des opérations réussies ou des échecs, et l’analyse des modes opératoires des djihadistes comme des quantités de documents qui circulent ne sont pourtant pas un luxe, et encore moins un caprice d’esthète. Dans les forces armées ou au sein des services de secours, les Retex (retour d’expérience), la modélisation des risques et celle des modes opératoires des adversaires permettent d’anticiper le choc, d’adapter les réponses et d’améliorer les procédures.

Le déroulement du siège de l’appartement de Mohamed Merah, près de quatre ans après les attentats de Bombay – sans parler de ceux de Beslan ou d’al-Khobar en 2004 – est ainsi particulièrement troublant. Le fait de devoir affronter un djihadiste armé et déterminé à tuer comme à mourir n’aurait pas dû surprendre. Et parce qu’il vaut mieux écarter d’emblée certaines attaques relatives à la non-participation à des « colonnes d’assaut », rappelons que notre histoire regorge de batailles perdues, menées par des hommes dont personne ne conteste le courage. Il est question, ici, de toute autre chose.

RAS en tourelle

Malgré les évaluations négatives et les critiques argumentées, malgré un rapport aux conclusions peu amènes, malgré une polémique – d’ailleurs très révélatrice – entre policiers et gendarmes, malgré les questions de la presse et malgré, même, une réunion plus que houleuse entre cadres de la DCRI et de la DGSE (elle aussi critiquée) dans les semaines qui suivent la mort de Mohamed Merah, aucune véritable remise en cause des méthodes n’est véritablement proposée.

La création en 2014 du Service central du renseignement territorial (SCRT), en remplacement de la Sous-direction de l’information générale (SDIG), vient compenser la disparition des Renseignements généraux, fusionnés avec la DST au sein de la DCRI en 2008, et dont l’absence a immédiatement été ressentie – et regrettée. Il s’agit là, en réalité, du retour à une forme d’orthodoxie très française. La lutte contre le terrorisme est ainsi, plus que jamais, le fait d’un service policier intérieur (DCRI, devenue Direction générale de la sécurité intérieure – DGSI en 2014), aux compétences à la fois administratives et judiciaires, associé à la Sous-direction anti-terroriste (SDAT) de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ), et qui doit travailler en étroite coopération avec la DGSE, dont les missions sont très larges et les moyens à la fois plus importants et très différents.

Malgré les signaux inquiétants de plus en plus nombreux dès 2012, comme le montre l’affaire de Sarcelles (filière de Cannes-Torcy), au mois de septembre, aucune réflexion de fond n’est menée au sujet de la nature du contre-terrorisme tel qu’on le pratique en France. Engagée militairement au Sahel (2013) puis sur le théâtre syro-irakien (2014), la France fait la guerre à l’extérieur de ses frontières, seule ou au sein d’une coalition, tout en pratiquant sur son sol, ou avec ses partenaires européens, une politique antiterroriste d’un (trop) grand classicisme.

Or les djihadistes ne cessent d’évoluer et de s’adapter tandis que les autorités et leurs services privilégient une approche traditionnelle, fondée sur le renseignement criminel. Un tel immobilisme est d’autant plus étonnant qu’au mois de mai 2014 l’attentat commis par Mehdi Nemmouche contre le Musée juif de Bruxelles (la première action de l’État islamique en Europe, AVANT le début des frappes de la coalition, soit dit en passant) a pourtant confirmé l’intensification de la menace djihadiste.

Au cours de l’automne 2014, les autorités gouvernementales françaises sont d’ailleurs tellement certaines qu’un attentat va se produire sur le territoire national que les services du premier ministre se préparent à la gestion d’une crise et rédigent des éléments de langage. À défaut d’éviter le pire, chacun se prépare à le gérer, au moins parmi les responsables politiques.

Dans les services, force est de constater que la mobilisation des énergies ne s’accompagne pas d’une réflexion stratégique. Alors que les signaux passent tous au rouge en quelques mois, l’impensable ne semble pas être envisagé. Ni chez les uns ni chez les autres, on ne détecte ou on ne corrige les impasses ou les manquements – suivi des filières yéménites ? coordination entre les services intérieurs ? transmission des dossiers ? entraînement des unités d’intervention ? etc. – qui faciliteront le passage à l’acte des frères Kouachi puis d’Amedy Coulibaly, au début du mois de janvier 2015.

Critiqués après l’affaire Merah mais jamais soumis à une réelle pression politico-administrative, les (trop ?) nombreux services impliqués dans la lutte contre les réseaux djihadistes continuent de travailler chacun à leur façon. En 2012, Jean‑Jacques Urvoas avait sévèrement critiqué le rapport rédigé par l’Inspection générale de la Police nationale consacré à Merah, et même taclé le RAID. Ses remarques, sèches mais argumentées, et qui sont étayées dans un document publié au mois de mai 2013, n’ont cependant eu aucune conséquence, et en 2015 il est manifeste que les services intérieurs et certaines autres entités n’ont pas réellement évolué. La compétence individuelle des personnels ou leur motivation ne sont pas en cause, car le mal est plus profond.

Le refus fièrement assumé de prendre de la hauteur, parfois exprimé publiquement par de hauts responsables policiers (par exemple lors de conférences, de cours ou de sessions de formation), le mépris affiché à la fois pour les djihadistes, le plus souvent assimilés – contre toute évidence – à de petits délinquants au front bas et sans projet, et pour ceux qui tentent de déchiffrer leurs intentions conduit à de véritables impasses intellectuelles. L’obsession pour le renseignement criminel, dont la pertinence reste à démontrer quand il s’agit de combattre un phénomène politique, empêche de dépasser les indispensables mais insuffisantes opérations préventives ou répressives, toutes tactiques.

Train as you fight

Cette posture, qui n’était que problématique contre les cellules du GIA en 1995 ou les filières irakiennes des années 2000, devient extrêmement dangereuse après 2012. Face à une menace qui évolue, les services français campent sur leurs positions, malgré les alarmes qui retentissent. La France, qui n’a pas été frappée par les djihadistes depuis 1996, vit dans l’illusion de la paix. Au sein des services, on sait bien que celle-ci n’est qu’illusoire et ceux qui attribuent l’affaire Merah aux choix diplomatiques nationaux, sans bien sûr pouvoir le démontrer, oublient ou ignorent les menaces de 1998 ou 1999, les attentats ou les attaques déjoués en 2000 au Niger, en 2001 à Paris ou en 2003 au Yémen, les démantèlements de filières de volontaires à destination de l’Irak à partir de 2005, sans parler des assassinats de Français en Mauritanie (2007), des enlèvements et des attentats au Mali ou au Niger. Ils oublient surtout qu’en 2009 un attentat au Caire, déconnecté de tout contexte diplomatique, pourrait bien constituer la préhistoire de l’année 2015.

Le 25 juillet 1995, lors de l’attentat à la station du RER Saint-Michel, à Paris. Pierre Boussel/AFP

Le calme qui prévaut en France aux yeux du public pendant cette période est trompeur. Les services, expérimentés, enregistrent succès sur succès et reproduisent sans fin les mêmes méthodes, efficaces, tandis que le fameux désordre gaulois, fait de querelles personnelles sans fin et de compétition où tous les coups sont permis, perdure.

Ce conservatisme est aussi la conséquence d’un double refus de réfléchir : aux universitaires qui ne voient dans la lutte contre le terrorisme que la résurgence d’une politique coloniale et socialement oppressive répond la certitude, largement répandue au sein de la communauté française du renseignement que seuls les professionnels, policiers, civils et militaires, savent ce qu’il faut faire et comment il faut le faire. Personne, donc par choix comme par manque de temps, ne pense vraiment cette mission, pourtant essentielle. Peut-être est-ce même parce qu’elle est si importante que personne n’ose interroger ceux à qui elle a été confiée._

L’affaire Merah semble bien être la conséquence directe de ces certitudes. Le juge Teissier, entendu le 25 octobre dernier, déclare ainsi : « Le modus operandi qui avait été utilisé était jusqu’alors inconnu sur le territoire national. » « Et alors ? », serait-on tenté de lui répondre, avec tout le respect dû à sa carrière et ses fonctions.

Qui a perdu la bataille d’Hernani du contre-terrorisme ?

L’année 2015, qui commence et s’achève par de terribles chocs djihadistes et est séquencée par des attaques régulières entre ces deux moments clés, ne peut être lue que comme la conclusion d’une lente décrépitude. Il a déjà beaucoup été écrit sur les attentats de janvier et novembre 2015, et on sait désormais que ceux qui dénonçaient les failles des services lors de l’affaire Merah les nient obstinément quand on évoque la séquence du 7 au 9 janvier ou la terrible soirée du 13 novembre, trois ans plus tard.

Une fois de plus, qu’attendre de services ou d’unités d’intervention, manifestement pris en défaut, inadaptés sinon dépassés, alors que les plus hautes autorités politiques rejettent toute critique, voire tout questionnement ? Le rôle de la Préfecture de Police n’est ainsi jamais discuté. Les assauts menés contre l’Hyper Cacher de Vincennes ou le Bataclan, sans parler de celui de Saint-Denis ne font l’objet d’aucun retour d’expérience (Retex), malgré les toussotements gênés de professionnels contraints au silence par le devoir de réserve, tandis qu’une poignée de journalistes s’interrogent inlassablement sur les ratés, failles, trous dans la raquette et autres petits soucis sans importance.

En dépit des faits, d’innombrables travaux scientifiques aisément disponibles, et des analyses de services partenaires, on continue à penser en haut lieu que tout cela n’est l’affaire que d’une poignée de marginaux et d’enfants de la télévision. Le ministre de l’Intérieur lui-même, reprenant les élucubrations d’autres, évoque à l’Assemblée, au mois de septembre 2014, quelques mois, donc, avant l’assassinat au nom d’Al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA) de la rédaction de Charlie Hebdo, un djihad qui ne serait motivé que par la soif de célébrité. Il se trouve même des personnalités bien connues pour affirmer sans rire qu’Al Qaïda n’existe pas ou que l’État islamique est un groupe mafieux.

Cette ligne, étonnamment relayée au sein des services de sécurité intérieure, ne résiste évidemment pas une seconde à l’examen. Faire fi de la très abondante littérature djihadiste et de la complexité humaine et idéologique que révèlent les enquêtes permet, par ailleurs, de ne rien changer et de justifier ce conservatisme.

C’est, enfin, une manière de faire prédominer la culture policière, nullement menacée, pourtant, sur les autres approches. « Tout cela, c’est de la littérature », a-t-on même pu entendre lors de colloques dans la bouche de commissaires au sujet d’études historiques ou sociologiques consacrées aux réseaux djihadistes internationaux. Dans ces conditions, on ne devrait même pas s’émouvoir de l’échec répété de nos politiques de déradicalisation : comment convaincre des djihadistes qu’ils ont fait fausse route si on refuse, non seulement d’étudier cette route, et même d’admettre qu’il s’agit bien d’une route ?

Des leçons balayées d’un revers de la main

Étonnamment, cette lecture, que l’on trouve un peu partout à travers le monde et qui n’a pourtant jamais produit le moindre résultat opérationnel, est très répandue dans notre pays. Jamais, depuis des décennies, le gouffre n’a même semblé aussi grand entre la réalité décrite par les services de renseignement, les juges ou les chercheurs et les certitudes de quelques responsables à l’audience disproportionnée. Même la lecture, toujours stimulante, de Marc Bloch ne permet pas de trouver semblables situations au printemps 1940, à la veille, pourtant, de la plus ahurissante défaite de l’histoire militaire.

Le déni de la nature de la menace n’a évidemment pas que des conséquences intellectuelles. Il permet de ne pas être attentif au moindre signal, il autorise, trois ans après l’affaire Merah, le maintien de procédures opérationnelles déconnectées, aux conséquences humaines et politiques exorbitantes. Pour apprendre de ses erreurs, encore faut-il les reconnaître. Admettre un échec implique de l’étudier, de le décortiquer, d’en tirer des leçons, mais quelles leçons faut-il tirer d’un succès ?

Les enseignements de l’affaire Merah sont balayés d’un revers de main, et les thèses du loup solitaire ou de la pathologie mentale agissent comme des somnifères. Sans surprise, la parole officielle n’est pas discutée, et ceux qui s’y risquent savent qu’ils le font pour l’Histoire. Hors de France, les universitaires travaillent, parfois avec des chercheurs français, et produisent des études d’une grande richesse.

En 2014, Bruce Hoffman et Fernando Reinares publient ainsi The Evolution of the Global Terrorist Threat. From 9/11 to Osama bin Laden’s Death, une somme conséquente consacrée aux attentats, réussis ou déjoués, d’Al Qaïda et de ses alliés. En 2015, une autre étude, sous la direction de Magnus Ranstorp et Magnus Normak, Understanding Terrorism Innovation and Learning, traite pour sa part de la capacité des groupes et réseaux à s’adapter aux mesures prises par les États. Nourris par un accès parfois privilégié aux archives des services spécialisés, ces deux livres sont d’autant plus précieux qu’en France un tel exercice est impossible : la vérité étant par essence officielle, personne ne voit le moindre intérêt à laisser les scientifiques accéder aux monceaux de données accumulées depuis des décennies pour les analyser. Quant à faire le travail soi-même, le temps manque, quand ce n’est pas la volonté. À quoi bon, en effet, perdre son temps à évaluer des voleurs de poules et des imbéciles ?

Nier les faits, ou choisir de les anticiper

Dans le domaine du contre-terrorisme comme dans bien d’autres, l’absence d’anticipation se paye au prix fort. Récemment invité sur France Inter, l’ancien chef du RAID, le désormais député Jean‑Michel Fauvergue n’en finit pas de défendre des bilans, le sien et celui des autres. Grand policier, l’homme ne manque pas d’expérience, mais ses arguments au sujet d’une découverte, avec Mohamed Merah, d’un individu radicalisé et isolé sont contredits par les faits.

L’attentat commis au mois de novembre 2009 dans l’enceinte de la base de Fort Hood, au Texas par le major Nidal Malik Hasan, un officier supérieur « radicalisé », a été décortiqué, et son analyse a été publiée en 2011 et reste téléchargeable. Au mois de juin 2010, le premier numéro d’Al Qaïda dans la Péninsule arabique, Inspire, diffuse un appel (et des conseils) à « confectionner une bombe dans la cuisine de votre mère » et à agir seul, de façon autonome. Les textes de cette nature ne manqueront pas par la suite, pas plus que les études consacrées aux supposés loups solitaires, comme celle diffusée en 2010 par l’International Center for Counter-terrorism (ICCT) de La Haye.

S’il est évident que les opérationnels disposent de compétences et d’une expérience qui fait souvent défaut aux scientifiques, ceux-ci, en revanche, de par leur relatif éloignement, sont en mesure d’identifier des tendances, d’analyser en profondeur modes opératoires et cibles, et même de lire la stratégie de l’adversaire. Cette fonction d’anticipation, littéralement essentielle, est même mise en avant dans le Livre blanc de 2013 consacré à la défense et à la sécurité nationale. Les questions que doivent se poser les responsables de la lutte contre les réseaux djihadistes, qui ont pris une ampleur inédite, sont sans originalité : Que fait l’ennemi ? Comme le fait-il ? Contre quels objectifs ? Avec quels moyens ? Dans quel but ? Quelles sont mes vulnérabilités ? Et quelles sont les siennes ? Qu’ai-je observé sur d’autres théâtres ? L’ennemi a-t-il déjà été vaincu ? Comment ? Et quelles sont les faiblesses qu’il a exploitées ?

Il ne s’agit pas là d’un jeu intellectuel un peu pervers mais d’interrogations centrales, qui permettent de concevoir une stratégie, d’instruire les autres acteurs (secours, unités d’intervention, entreprises de transport, etc.) concernés. Dans un état-major militaire, ces interrogations sont confiées à un bureau spécialisé nommé « J5 », et il se pratique même des exercices supposés révéler les failles – dont on sait, pourtant, qu’elles n’existent pas. L’anticipation n’est pas la prévention tactique, qui relève du domaine des professionnels de terrain. Elle est bien plus que ça, et elle est supposée guider l’ensemble des moyens. Tout le monde, cependant, ne se sent pas concerné.

La foule fuyant les abords du centre commercial Westgate, à Nairobi, en 2013. Anne Knight/Wikimedia, CC BY-SA

Interrogé par Jean‑Michel Decugis, François Malye et Jérôme Vincent puis cité dans leur livre Les Coulisses du 13 novembre (2016), le directeur général de la Police nationale (DGPN) Jean‑Marc Falcone tient des propos comparables à ceux de Jean‑Michel Fauvergue :

« Celui qui dit qu’il s’attendait à ça, ne le croyez pas : plusieurs lieux, des tonnes d’adresses, des fusillades et des explosions, des dizaines de morts, des centaines de blessés… Vraiment, ne le croyez pas. Le 13 novembre est un événement totalement inédit ».

La formule est belle, mais elle est cruelle pour son auteur. Les attentats de Bombay ont eu lieu sept ans plus tôt, et ils ont été suivis par l’attaque du Westgate de Nairobi, au mois de septembre 2013. Des hommes armés décidés à mourir, des otages, un bâtiment complexe. Mais le Kenya, c’est tellement loin…

En France, pourtant, malgré les affirmations du DGPN, certains réfléchissent et s’entraînent. Ainsi, dès le mois de mai 2010, un exercice « multi attentats » a été organisé… au Stade de France. Avant même la menace d’attentats de la fin de l’été, le danger d’une opération terroriste complexe frappant plusieurs sites à Paris a été identifié et la communauté des sapeurs-pompiers, notamment au sein de la BSPP, s’y prépare. La chose, d’ailleurs, n’a rien de secret et est relatée, par exemple par Libération. Le 13 novembre au matin, une cruelle ironie veut d’ailleurs qu’un des nombreux exercices de gestion d’une telle crise soit organisé dans la capitale, malgré l’incrédulité de certains hauts responsables de la Préfecture de Police, alors que dans les services, depuis des mois, la perspective d’une telle attaque est dans tous les esprits.

Le confort trompeur de succès ponctuels contre des ennemis qu’on méprise et qu’on n’étudie pas prend toujours fin dans les larmes. 2015 est née de 2012, elle-même issue d’une période de certitudes sans fondement. L’accalmie actuelle ne doit pas plus nous abuser, et le nombre d’attentats déjoués ces derniers mois, parfois grâce à l’action de simples citoyens, confirme s’il en était besoin que la menace djihadiste ne va pas disparaître avec la défaite militaire annoncée de l’État islamique en Syrie et en Irak.

Plus que jamais, des réflexions ambitieuses doivent être conduites au sujet des évolutions des groupes qui nous menacent et que nous combattons, comme au sujet de nos moyens, de nos méthodes, des buts que nous nous sommes – éventuellement – fixés et de la stratégie à mettre en œuvre pour les atteindre. Ce devrait être la mission principale du Centre national de contre-terrorisme récemment créé, plus encore que la nécessaire, car imparfaite, coordination entre services.