À l’automne, les punaises arrivent en ville… et aux champs

Eclosion de jeunes larves de punaises diaboliques. Romain Garrouste, Author provided

Cet article est publié en collaboration avec les chercheurs de l’ISYEB (Institut de systématique, évolution, biodiversité, Muséum national d’Histoire naturelle, Sorbonne Universités). Ils proposent une chronique scientifique de la biodiversité : « En direct des espèces ». Objectif : comprendre l’intérêt de décrire de nouvelles espèces et de cataloguer le vivant.


Punaises des lits, punaises vertes, punaises diaboliques… Quelquefois gros comme un ongle de pouce, ces insectes à la mauvaise réputation font de plus en plus parler d’eux. L’automne qui arrive est la saison où la punaise diabolique aime à se réfugier, au chaud, dans les maisons après s’être régalée tout l’été des fruits des vergers et d’autres plantes… La France souffre aussi, dans ses chambres à coucher, de la présence de la punaise des lits dont une espèce est venue des Tropiques. Et ce n’est peut-être pas fini. Une nouvelle espèce de punaise, observée cet hiver sur le territoire français sera publiée prochainement dans un journal scientifique.

Punaise diabolique sur raisin avant les vendanges. Romain Garrouste, Author provided

Par leur relative grande taille, les punaises sont souvent faciles à observer, d’autant plus qu’elles ont tendance à se regrouper. Les groupes se retrouvent grâce à des signaux chimiques – des phéromones dont certaines sont très odorantes – sortes de signaux de direction pour punaises.

Créatures des villes et des champs, les punaises nous piquent parfois mais ne nous mettent pas en danger. La punaise diabolique, par exemple, a beau être un insecte piqueur-suceur, elle préfère les fruits à la chair humaine. Tout comme sa cousine, la punaise verte Nezara viridula, à l’odeur nauséabonde, redoutée des planteurs de tomates et de haricot. Cette ancienne espèce invasive venue d’Afrique de l’Est s’est implantée dans le monde entier en quelques décennies grâce au développement des transports.

Nezara viridula larves de différents stades. Romain Garrouste, Author provided

Plusieurs secteurs agricoles s’inquiètent aujourd’hui de la recrudescence des punaises. Pour y faire face, il s’agit d’abord d’identifier convenablement les espèces incriminées et compléter les connaissances de leur biologie. C’est notre travail de chercheurs au Museum national d’Histoire naturelle. Nous y avons des rangées de spécimens forts utiles pour les identifications. C’est important les collections !

Punaises et météo

On remarque d’abord que les punaises des champs et des lisières végétales en milieu urbain investissent les champs cultivés. Certaines circonstances météorologiques ont provoqué des invasions. Par exemple, des incendies comme celui de Sainte-Maxime dans le Var en 2003 ont occasionné une pullulation inédite d’Aphanus rolandri. La canicule de cet été en Isère et en Touraine a eu le même effet avec ce que les habitants ont appelé la « punaise des céréales ». Il s’agit probablement de punaises Nysius, coutumières de ce comportement.

Deux phénomènes pourraient expliquer en partie le retour inattendu de ces insectes.

L’un concerne une certaine adaptation aux agrosystèmes (c’est-à-dire aux pratiques culturales) et à la pression des produits chimiques : les insectes deviendraient plus résistants. C’est le plus mauvais des scénarios car il implique une recrudescence de la « course aux armements » chimiques pour trouver de nouveaux insecticides. C’est l’une des explications de la réémergence de la punaise des lits, qui s’adapte encore mieux à l’homme et à son écosystème urbain.

Mais on peut prendre aussi ce retour des punaises comme un signal positif, dans les champs, avec moins de produits chimiques, en tout cas sur les parcelles bio. Les spécialistes peuvent ainsi faire l’hypothèse d’un retour de la biocénose (c’est-à-dire ensemble des êtres vivants coexistant dans un espace écologique particulier : un écosystème) « normale » dans les champs. La biodiversité redeviendrait alors semblable à celle qui existait avant le recours massif aux insecticides de synthèse depuis plusieurs décennies, lequel est probablement responsable de la grande extinction en cours des insectes en Europe et dans le monde.

Punaises diaboliques. Romain Garrouste, Author provided

Et la lutte biologique ?

L’idée générale de la lutte biologique est la suivante : on se sert des prédateurs ou des parasites d’une espèce pour lutter contre elle. Cet été, j’ai participé à un programmé de l’INRA (Institut Sophia Agrobiotech, Alexandre Bout) pour étudier le cortège parasitaire des œufs de la punaise diabolique Halyomorpha halys. Ce programme sera aussi réalisé sur Paris sur les nouvelles cultures urbaines pour voir si les parasites naturellement présents sur les punaises sont aussi présents dans ces nouveaux lieux cultivés urbains (toitures, comme celles de l’0péra Bastille, etc..).

La lutte biologique avec des parasites qui se nourrissent d’œufs est une belle solution car elle évite l’émergence des punaises. Il faut pour cela que la faune des parasites locaux s’adaptent à cette punaise diabolique qui vient d’Asie. Ou bien, de manière contrôlée et surveillée, on introduit d’autres parasites qui viennent de l’aire originelle de l’envahisseur. Mais il faut s’assurer qu’il n’y a pas de risque pour la faune locale sinon on rajoute un nouveau problème. La lutte biologique contre les espèces invasives a en effet connu nombre de déboires !

Le programme d’œufs sentinelles auquel nous participons est donc le premier préalable pour connaître le cortège parasitaire, et proposer des solutions en s’appuyant sur le vivant : par exemple, en utilisant des plantes « services » qui favorisent les parasites et prédateurs, comme l’inule visqueuse. Notre travail se concentre pour le moment sur la punaise diabolique, il n’y a rien d’envisageable pour le moment pour les deux espèces de punaises des lits, hélas !

Il nous faut donc poursuivre nos efforts de recherche et d’expérimentation (indépendantes, sur financement public et en évitant tout conflit d’intérêt avec les firmes agrochimiques). L’objectif est de mettre en place les conditions rationnelles de gestion des populations d’insectes qui peuvent poser des problèmes. Les pesticides, c’est pas automatique !