À Lyon, de jeunes Guinéens font le récit de leur migration

Quand la recherche se fait avec les enquêtés et non ‘sur’ eux. Jeunes migrants en tournage à Lyon. Tillandsia, Author provided

Nous nous sentons particulièrement concernées par les conditions d’accueil des migrants en France mais aussi par le traitement médiatique souvent misérabiliste et partial de la migration. Comment transmettre aux premiers concernés les moyens de communication afin qu’ils racontent eux-mêmes leur histoire ? Cette réflexion nous a mené, en tant que vidéastes et anthropologues, à imaginer un moyen différent de raconter leurs perceptions du monde.

Notre recherche a ainsi consisté à travailler avec des migrants, et non pas sur le sujet de la migration.

Début 2017, nous avons fait la rencontre d’une dizaine de Guinéens arrivés en France plus ou moins récemment et qui passent une partie de leurs journées sur une place du 7e arrondissement de Lyon, dans l’attente d’obtenir des papiers, un logement, un travail.

Quelques mois plus tard nous étions résolues à mener une recherche participative filmée avec eux, dans le cadre de notre association, Tillandsia. Le résultat s’est concrétisé sous forme d’un film, Quand le poisson sort de l’eau, dans lequel ces hommes dressent leurs portraits et racontent leurs parcours migratoires depuis la Guinée jusqu’à la place Mazagran, ou « place du potager » comme ils la désignent.

Faire des films avec les enquêtés

Nous avons choisi comme point de départ la méthodologie de l’« anthropologie partagée » suggérée par Jean Rouch, à savoir non pas faire des films « sur » mais faire des films « avec ».

Nous avons aussi tenu compte des propos émis par l’anthropologue David Mac Dougall, selon lequel :

« un nouveau pas sera franchi lorsque la participation se réalisera au niveau de la conception même du film, avec des buts communs reconnus comme tels ».

Ainsi, il apparaissait essentiel d’impliquer les enquêtés dès les prémices de la recherche. Si nous voulions nous attaquer aux images produites sur les migrants par des images réalisées avec eux nous devions commencer par apprendre à écouter et travailler ensemble.

La recherche de regards

Le projet s’est construit dans le souci de laisser la place aux intentions et aux points de vue de chacun. Tout au long du processus de création (écriture, tournage, montage, diffusion) nous avons cherché à favoriser la participation de tous et à remettre en question la dichotomie chercheur/acteur.

Nous pensons que l’acte de filmer par la recherche de regards (éloignement, rapprochement, mise en parallèle) qu’il implique permet à la fois de créer des relations entre chacun et d’opérer des changements de posture. Ainsi, nous avons organisé une quinzaine de séances de travail comprenant des apports théoriques sur le cinéma documentaire et ethnographique, des visionnages de films, des exercices pratiques et des séances d’écriture collective du film.

Le tournage s’est ensuite étalé sur plusieurs mois, pendant lesquels les participants se sont interviewés et filmés entre eux. Ils se sont emparés de la caméra pour raconter leurs histoires et témoigner de leurs vécus. Conscients de la perception négative que certains habitants du quartier ont à leur égard, ils ont également voulu parler de ce lieu-refuge qui leur permet d’échapper temporairement à l’inhospitalité de la ville.

La « place du potager »

La place Mazagran est un lieu particulièrement soumis ces dernières années à la gentrification. Située à la Guillotière, dans un quartier populaire traditionnellement accueillant pour les immigrés, cette place constitue le lieu tangible de la volonté de nombreux élus et riverains de mettre à distance les populations migrantes et précaires.

Place Mazagran, Lyon 7e arrondissement. Carte tirée du livret dvd du projet. Elodie Trauchessec, Author provided

Elle concentre dans le même espace des populations aux trajectoires sociales et culturelles différentes. La proximité spatiale ne suffit pourtant pas à assurer les échanges réels entre catégories sociales ou nationales différentes.

Les étudiants blancs et les familles de classes moyennes, installées récemment dans le quartier, fréquentent le bar « bio » de la place et le jardin d’Amaranthes (un jardin partagé utilisé par une association d’habitants) mais ne se mélangent pas aux Guinéens, aux Maghrébins ou aux Congolais d’origine plus modestes qui se retrouvent sur les bancs orange de la place.

Entre méfiance, méconnaissance et habitus de l’entre soi, le partage de cet espace n’instaure pas de véritables échanges entre les populations en présence et engendre de nombreuses plaintes de la part des riverains.

« Au jardin Mazagran je dormais là-bas, pendant 20 jours. Les voisins criaient sur nous. Chaque fois je voyais le grand un [autre Guinéen, ndlr] parler avec les gens. Lui, il est en France depuis plus de dix ans, il a un travail et un logement. Je lui ai exposé mon problème. On a peur. [Alors il m’a hébergé chez lui]. Mais à l’heure-là si on quitte ici (chez lui), où on va aller ? Car il va avoir des problèmes. On est là. Le matin on sort, pour chercher bonne volonté, pour laver habits, boire café, etc.. mais on ne peut pas le faire longtemps. » (S. automne 2018)

La transformation d’une place

À défaut de pouvoir être accueillies dans des espaces dédiés, les personnes que nous avons rencontrées transforment cette place par leurs usages, qui oscillent entre privé et public. Et ce n’est pas par hasard si tout le monde se retrouve ici.

Dans ce quartier, ils peuvent retrouver différents services utiles au quotidien : Forum Réfugiés, 115, commerces bon marché vendant des produits alimentaires africains, associations, etc. Alors, la place se transforme parfois en « Point Info ».

Le film s’est déroulé en majeure partie autour de la place Mazagran, devenue un îlot et un refuge. Tillandsia, Author provided

« On se retrouve pour se réconforter, parce que quand tu sors en aventure, voir quelqu’un qui parle la même langue que toi ça réconforte… Ceux qui ne comprennent pas le système, qui viennent d’arriver et ils ne savent pas comment s’y prendre. Nous les anciens, on explique ce que l’on connaît dans cette situation, on explique pour qu’eux aussi puissent faire ces démarches… » (A. hiver 2018)

Cette place fait alors office de maison qu’ils s’approprient en l’habitant quotidiennement. C’est un lieu où ils viennent prendre des nouvelles, s’entraider, passer le temps. Certains n’y font que passer, d’autres y passent des journées entières ou même des nuits.

« Vers l’été, je dormais à potager. Pendant un mois, j’ai appelé le 115, mais il n’y a pas toujours la place. Puis, je suis allé voir Forum Réfugié pour trouver de l’aide […] Le potager, j’ai été surpris de découvrir là-bas. Ça m’a permis d’ouvrir les yeux, de connaître des amis. J’y vais tous les jours, il se passe beaucoup de choses là-bas mais je continue à y aller. » (D., printemps 2017)

Mais habiter l’espace public n’est pas chose aisée. Les conflits d’usages, les interventions régulières de la police, les caméras de vidéosurveillance récemment installées, créent de l’incertitude et renforcent la précarité de ces personnes qui n’osent pas venir sur cette place, ou ponctuellement.

« Je ne connaissais pas les gens qui y venaient, c’est récemment que je viens. J’ai un ami qui venait ici et après je suis venu. J’ai rencontré votre association… […] Avant, il y avait trop de contrôle, je n’osais pas venir ici. » (L., printemps 2017).

Opérer une catharsis

Dès lors, intervenir sur ces espaces en proposant de travailler avec les personnes présentes permet de renforcer leur légitimité à être ici. C’est également un moyen pour développer la confiance et l’estime de soi et d’opérer une catharsis.

Témoigner devant une caméra permet de donner une valeur aux discours émis et de proposer un espace d’écoute et d’échange. A plusieurs reprises M. nous a dit que ça lui avait fait du bien de raconter son histoire et de rencontrer des personnes qui s’intéressent à son expérience.

De son côté, D., qui était très discret lors des premiers ateliers, a fini par partager son point de vue et est devenu l’un des piliers du projet. Pour L., participer au projet lui a permis de vaincre par la suite son appréhension et de se tourner vers d’autres associations lyonnaises dans lesquelles il est aujourd’hui investi. Ces démarches représentent un pas énorme pour la plupart de ces migrants africains arrivés récemment en France qui ont peu de contact avec la société d’accueil.

Plusieurs d’entre eux nous ont ainsi expliqué combien il était difficile de faire des rencontres ici et de construire des amitiés avec des Français. Une barrière que le projet a aidé à briser.

Grâce au film, des liens se sont créés, des amitiés se sont nouées. Tillandsia, Author provided

Wontanara

Le terme Wontanara plusieurs fois entendu, représente assez bien cet esprit. Il s’agit d’une expression soussou très répandue en Guinée Conakry et qui signifie « on est ensemble », « on reste ensemble ». Le mot est chargé de sens et peut exprimer la joie, l’amour ou la solidarité. Ses sonorités harmonieuses nous ont marqué, et le mot a ponctué les moments partagés tout au long du projet.

Les processus participatifs et de recherche-action nécessitent du temps et des moyens (inclusion, décisions et écriture collectives, filmer à quinze personnes, etc.) et sont un va-et-vient constant entre l’individuel et le collectif. Vouloir tout faire de manière participative constitue parfois un défi, une réelle opportunité mais parfois aussi une impasse. Ainsi, nous souhaitions par exemple que l’étape du montage soit participative mais nous n’avons pas réussi.

Parmi les participants, certains ont pu régulariser leur situation administrative, d’autres attendent toujours que leur dossier soit traité tandis que quelques-uns ont dû quitter la France. La place accueille toujours de nouveaux-venus qui savent qu’ils y trouveront les conseils de « ceux qui ont duré » ici en France.

Le film a déjà été montré à trois reprises et les participants ont été fiers de pouvoir échanger avec le public sur leurs situations. D’autres projections sont à venir. Nous attendons particulièrement celle qui aura lieu sur la place et qui permettra d’ouvrir un espace de débat et d’interconnaissance avec les riverains et les usagers.

Bande annonce du film, Quand le poisson sort de l’eau, 2019.

Marie Ayasse et Clémence Guillin ont co-écrit cet article.

Cet article s’inscrit dans le cadre des rencontres Voix d’Avenir qui se sont tenu le 14 novembre 2019 au Palais des Congrès de Montreuil autour de la question de la participation. La Fondation de France a remis, pour la première fois, le Prix de la recherche participative à quatre initiatives rassemblant chercheurs, professionnels et citoyens. Premier réseau de philanthropie en France, la Fondation de France réunit depuis 50 ans et sur tous les territoires, des donateurs, des fondateurs, des bénévoles et des acteurs de terrain.

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