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Accès à l’emploi : la double peine des femmes précaires et peu qualifiées

Manifestation contre la réforme des retraites du 19 janvier 2023 à Paris. Pour de nombreuses femmes, avant même la question de la retraite équitable se pose celle de l'accès équitable au marché du travail.
Manifestation contre la réforme des retraites du 19 janvier 2023 à Paris. Pour de nombreuses femmes, avant même la question de la retraite équitable se pose celle de l'accès équitable au marché du travail. Jeanne Menjoulet/Flickr, CC BY-NC-ND

La récente mise à l’agenda politique d’une énième réforme des retraites a suscité des analyses sur les risques d’accroissement des inégalités de revenu entre les femmes et les hommes qu’elle comporte.

En France comme dans la plupart des autres pays européens, de tels écarts existent déjà, avant même l’âge de la retraite, en premier lieu en raison d’inégales rémunérations comme le relève l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee).

Pour les femmes en emploi les moins qualifiées, dont le diplôme est inférieur au baccalauréat, ces inégalités s’expliquent d’abord par des volumes de travail plus réduits. De fait, en 2019, le temps partiel représentait en France, selon l’enquête emploi de l’Insee, 28,4 % de l’emploi féminin chez les 15-64 ans, mais seulement 8,3 % de celui des hommes ; il est particulièrement présent dans des secteurs d’activité très féminisés tels que les services à la personne ou la grande distribution.

À cela s’ajoutent des salaires horaires peu élevés dans ces secteurs. En 2020, par exemple, 9 aides à domicile sur 10 gagnent moins que le smic mensuel net soit 1 202,92€.

Mais si les positions différenciées sur le marché du travail sont à l’origine d’inégalités importantes, l’inégal accès à ce marché ne l’est pas moins.

En France, d’après les données Eurostat pour 2019, le taux d’emploi des femmes (68,1 % chez les 20-64 ans) reste inférieur à celui des hommes (75,2 %). Et les femmes peu ou pas diplômées sont celles qui ont les taux d’emploi les moins élevés. Cette inégalité financière engendre d’autres types d’inégalités, l’emploi restant, dans notre société, le principal vecteur de reconnaissance sociale.

Que font aujourd’hui les politiques publiques pour remédier à ce problème ? Les défis, relevant à la fois des politiques de formation, de régulation du temps de travail et des formes d’emploi, sont nombreux.

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Une mise en œuvre politique à faible impact

Les politiques qui visent à favoriser l’accès au marché du travail pour les personnes qui en sont privées ont aussi un rôle à jouer. Si l’objectif d’égalité des sexes est officiellement reconnu par les institutions de ce secteur depuis le début des années 2000, la mise en œuvre concrète de ces politiques ne permet que marginalement de corriger les inégalités femmes/hommes dans l’accès à des emplois de qualité sur le marché du travail.

Dans les années 2000, dans un contexte où les pouvoirs publics européens s’inquiètent des modalités de financement de la protection sociale, la hausse du taux d’emploi des femmes est mise à l’agenda de l’Union européenne. Cet objectif gagne alors en légitimité dans les politiques d’emploi françaises : des formations sur le genre sont parfois dispensées à ses professionnel·le·s, des postes de chargé·e de mission à l’égalité sont créés dans certaines institutions du service public de l’emploi et auprès de ses partenaires, l’objectif d’égalité est visibilisé dans plusieurs documents directeurs des politiques d’emploi.

En outre, des professionnelles du secteur sensibilisées à ces questions montent quelques initiatives ciblant des demandeuses d’emploi en difficulté d’insertion.

Des marges de manœuvre existantes mais limitées

Ces initiatives s’inscrivent alors largement dans la continuité des premières démarches pour l’emploi des femmes menées par les institutions en charge des droits des femmes au sein de l’État français à partir des années 1980.

Il s’agit souvent d’orienter des chômeuses peu ou pas qualifiées vers des secteurs habituellement occupés par des hommes, où les employeurs peinent à recruter (transport ou bâtiment notamment), et où la qualité de l’emploi (avec des CDI à temps plein par exemple) est meilleure que dans les secteurs où elles s’orientent généralement (grande distribution, secrétariat, aide à domicile).

Il peut aussi s’agir de coopérer avec des professionnel·le·s de la politique familiale pour faciliter l’accès des jeunes enfants de chômeuses à un mode de garde, ou son financement. Plus rarement, on observe des actions d’un nouveau type, proposant un accompagnement spécifique à des femmes sans emploi victimes de violences sexistes et sexuelles et entravées à ce titre dans leur accès au marché du travail.

Collectif femmes contre les précarités en manifestation à Paris le 8 mars 2018
Collectif femmes contre les précarités en manifestation à Paris le 8 mars 2018. Jeanne Menjoulet/Flickr, CC BY-NC-ND

Ainsi, les marges de manœuvre professionnelles pour infléchir les parcours des femmes accompagnées, bien que limitées, existent. Outre les actions décrites ci-dessus, les professionnel·le·s de l’emploi peuvent aussi favoriser certaines mises en relation entre employeur et personne sans emploi, ou choisir les personnes qui bénéficieront des mesures proposées par le service public de l’emploi (formations, emplois aidés, etc.).

Mais même si de telles initiatives existent, la prise en compte effective des inégalités de genre qui structurent le marché du travail reste peu fréquente. Comment l’expliquer ?

Les enjeux de l’insertion

D’une part, les conditions de travail du secteur de l’insertion sont difficiles. Dans un contexte où le nombre de chômeurs et chômeuses à suivre par les professionnel·le·s de l’insertion est souvent élevé (il peut à Pôle emploi dépasser 100 personnes même quand celles-ci sont considérées comme étant en difficulté d’insertion), les conseillers et conseillères en insertion ont « le nez dans le guidon », comme le dit l’une d’elles. Il est alors difficile de prendre le temps de réfléchir aux marges de manœuvre existant pour favoriser l’égalité.

Cette prise de recul sur les pratiques professionnelles apparaît d’autant plus difficile à prendre quand la précarité parfois grande des publics suivis confronte les professionnel·le·s à des situations d’urgence sociale. L’égalité femmes/hommes apparaît alors comme un objectif non prioritaire.

D’autre part, la centralité de l’objectif de retour rapide à l’emploi, qui prime dans les institutions du service public de l’emploi sur celui de l’accès à un emploi de qualité (CDI, temps plein), peut placer les professionnel·le·s de l’insertion dans des situations difficiles. Dans un contexte institutionnel où pèsent souvent des objectifs chiffrés de retours en emploi des publics suivis, la tentation existe parfois de donner la priorité aux profils considérés comme les plus facilement insérables sur le marché du travail.

Certaines catégories de demandeuses d’emploi ne le sont pas. Ainsi, tant que la question de la garde de leur jeune progéniture n’est pas résolue, des mères de jeunes enfants peuvent être écartées des dispositifs d’accompagnement dit renforcé vers l’emploi.

Cette sélection à l’entrée des dispositifs concerne parfois aussi celles qui se sont consacrées prioritairement aux affaires familiales et domestiques, et qui atteignent 50 ans sans expérience professionnelle préalable. Quand elles sont immigrées, elles peuvent aussi rencontrer des difficultés linguistiques. Leurs « parcours vers l’emploi » exigent généralement des étapes supplémentaires par rapport aux parcours plus classiques (avec par exemple une nécessaire mise à niveau sur le plan linguistique et/ou une formation pré-qualifiante avant de pouvoir envisager une formation qualifiante). L’objectif de retour rapide à l’emploi peut alors sembler trop lointain aux professionnel·le·s de l’emploi qui se soucient des objectifs quantifiés.

Activer d’autres leviers

La lutte contre les inégalités entre les femmes et les hommes ne peut reposer sur les seules épaules des professionnel·le·s de l’emploi et de l’insertion, dont le travail apparaît fortement contraint et dont les objectifs sont nombreux, et parfois difficilement conciliables.

Une politique publique de l’emploi qui viserait à faire reculer ces inégalités devrait également activer des leviers structurels, comme celui du recul des offres d’emploi à temps partiel, qui précarisent toute une partie de la population active féminine – quitte à réduire la durée légale du travail pour toustes, afin de favoriser une articulation des temps de vie plus viable.

La revalorisation des secteurs d’activité féminisés, indispensables pour le bien-être de notre société, en particulier tous les métiers du soin et de l’aide aux personnes vulnérables, constitue également une exigence fondamentale, car la politique de diversification professionnelle, pour légitime qu’elle soit, n’absorbera jamais l’ensemble de la main d’œuvre féminine.

L’égalité ne peut être à géométrie variable. Les dispositifs tels que les quotas, s’ils sont utiles, ne visent que les femmes les plus qualifiées et les plus dotées. En restreignant la réflexion sur les inégalités de revenu au plafond de verre, les politiques d’égalité des sexes ratent toute une partie de leur cible : les plus précaires, pour qui l’accès au marché du travail et à un emploi de qualité reste un enjeu fondamental.


Cet article s’appuie sur une enquête de l’autrice récemment parue aux Presses universitaires de Rennes Genre et politiques d’emploi Une comparaison France-Allemagne, 2022.

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