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Amateurs de Bordeaux, les cuvées 2020 ne devraient pas être beaucoup plus chères que les cuvées 2019

Cette année, les châteaux bordelais ont tout intérêt à ne pas se montrer trop gourmands sur les prix… Georges Gobet / AFP

À Bordeaux, chaque année se déroule suivant un rythme immuable, ou presque. Récolte du dernier millésime à la fin de l’été, et mise sur le marché au printemps suivant lors de la campagne des primeurs constituent deux temps forts incontournables.

La campagne des primeurs constitue un système finement organisé, qui reste néanmoins soumis à d’importantes sources d’incertitude car le produit n’est pas fini et sa qualité ne peut qu’être estimée. Les conditions économiques et la situation sur le marché du vin peuvent notamment changer entre le moment de la vente en primeur et celui de la livraison. Ainsi la question du juste prix auquel un vin doit être vendu sur le marché primeur semble-t-elle autant fondamentale que complexe.

Pour y répondre, nous avons proposé dans une étude récente un modèle permettant d’estimer le juste prix de 69 vins prestigieux de Bordeaux au moment de leur mise en vente.

Confinement et paradoxe des prix

Ces dernières années témoignent de la variabilité des prix, de la demande et du succès des vins de Bordeaux vendus en primeur. Après une période de baisse des prix entre 2011 et 2016, le marché bordelais a ensuite rebondi sous l’impulsion d’un grand millésime, celui de 2015, suivi d’un 2016 encore meilleur. Pour ce dernier, les prix ont augmenté sensiblement mais sans excès. L’année 2017 a été marquée par le gel et une récolte restreinte qui a encouragé les châteaux à maintenir des prix proches de ceux de 2016 malgré une qualité moindre.

À Bordeaux, la demande dépend principalement de la qualité et moins de la quantité. De mauvaises ventes ont ainsi, sans surprise, caractérisé la campagne primeur 2017. Le millésime 2018, vendu comme exceptionnel, a connu des hausses de prix importantes, alors que les niveaux de prix sur le marché étaient déjà très élevés. La qualité aurait dû générer une demande solide, ce ne fut pas le cas, la faute à des châteaux trop gourmands.

À Pessac, comme ailleurs dans le Bordelais, le millésime 2020 s’annonce remarquable. Philippe Lopez/AFP

L’an dernier, les confinements ont failli entraîner l’annulation de la campagne primeur. Celle-ci a finalement eu lieu, mais reportée et raccourcie. Grâce à une qualité remarquable et des prix raisonnables, elle s’est avérée un succès. La pandémie a obligé les châteaux à faire un effort sur les prix tout en leur donnant une excellente excuse pour le faire.

C’est là que réside le paradoxe : il fallait baisser les prix pour assurer le succès de la campagne, tout en veillant à ne pas envoyer un signal trop fort au marché au risque de rendre invendables les nombreux vins de 2017 et 2018 encore disponibles à des prix élevés.

Une phase de rééquilibrage

Le millésime 2020 bénéficie, lui, de conditions externes plus favorables que 2019. Il reste cependant difficile de parler de normalité, puisque les dégustations ont eu lieu à distance avec des échantillons envoyés à des experts du monde entier. La qualité du vin s’annonce à nouveau excellente mais sans doute hétérogène, avec quelques très grands vins qui focaliseront l’attention du marché lors de leur sortie.

Il est difficile d’anticiper comment les acheteurs vont réagir à cette succession de trois excellents millésimes d’affilée. Cette situation sans précédent pose la question de la capacité du marché à absorber un volume considérable de grands crus de façon rapide.

Il ne faut pas non plus négliger l’équilibre interrégional au sein du marché. Après une longue période de contraction des prix à Bordeaux, alors même que la Bourgogne et les vins italiens (Piémont et Toscane) s’inscrivaient en forte hausse, nous sommes dans une phase de rééquilibrage et on est en droit de se demander si le phénomène de « Bordeaux bashing » est terminé.

Déterminer le juste prix

Devant ces incertitudes, notre modèle tente de mettre en évidence l’effet de différentes variables sur le prix d’un vin. Divers indices concernant la qualité du vin de l’année ou celui de la précédente, la variabilité historique de son prix ou encore les dynamiques sur les marchés secondaires (qui concernent des vins plus anciens que les marchés primeurs) et le contexte général nous permettent d’expliquer environ 80 % des prix des vins sur les millésimes 2004 à 2019.

Nous observons par exemple que, selon les châteaux, un millésime meilleur que le précédent entraîne une hausse comprise entre 3 et 17 % des prix. Certains vins, généralement les plus chers, ont tendance à être plus sensibles aux variables du modèle.

Outre l’explication des prix passés, la solidité statistique des estimations nous permet d’envisager avec fiabilité les prix à attendre pour cette année.

Rattraper les baisses de l’an dernier ?

Il semble raisonnable d’anticiper une stabilisation des prix par rapport au millésime 2019. De manière générale, notre modèle montre que sauf pour quelques rares vins de Pomerol, certains premiers crus et les grandes réussites du millésime, les prix des primeurs 2020 ne devraient pas excéder 10 % de hausse par rapport au millésime 2019.

Le tableau ci-dessous indique les prix prédits par le modèle et les oppose aux prix effectifs des vins sortis avant le 7 juin 2021. Tous les vins, sauf un, ont été mis en vente à des prix supérieurs, ce qui peut s’expliquer par des conditions de mise en vente particulière avec la crise sanitaire.

Fourni par l'auteur

Les différences restent en général raisonnables, mais certaines hausses semblent néanmoins excessives. Cela peut parfois s’expliquer par une volonté de rattrapage, notamment dans le cas de La Mondotte dont le prix avait fortement baissé l’année dernière. Les premiers retours du marché suggèrent cependant que ces augmentations ont réduit la demande, sachant qu’il est encore possible de trouver le 2019 à un prix inférieur à celui de 2020.

Certains, d’ailleurs, qui avaient drastiquement diminué leurs prix l’année dernière n’ont pas beaucoup augmenté cette année. C’est le cas de Malartic-Lagravière qui, après une baisse de plus de 20 % se contente d’une augmentation de 9 % cette année.

Avec l’afflux de grands millésimes à Bordeaux et ailleurs en Europe, il serait judicieux pour les châteaux n’ayant pas encore mis leurs vins en vente de ne pas être trop gourmands et de maintenir des prix attractifs pour assurer le succès de la campagne. Ce serait le meilleur moyen de ramener l’intérêt du marché du vin à Bordeaux.

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