Angela Merkel fait le pari risqué de la relance de l’Europe monétaire

Angela Merkel le 22 juin 2017 au congrès du European People’s Party à Bruxelles. European People's Party/Flickr, CC BY

L’Allemagne défend depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale une conception de la monnaie qui lui est propre. Cette conception, l’ordo-libéralisme, s’appuie sur l’idée que, dans ce domaine, comme dans d’autres, la politique économique doit être guidée par un corpus de règles simples. L’objectif de ces dernières doit être de mettre les acteurs économiques face à leurs responsabilités et de prévenir les comportements opportunistes.

Euro : des règles mais quelle gouvernance ?

Entre 1990 et 1992, lors des négociations qui ont abouti à la création de l’Euro, c’est cette conception germanique de la monnaie qui a prévalu. C’est encore elle qui inspirait le Pacte de Stabilité et de Croissance en 1997 et les principales mesures prises depuis la crise de 2010.

Ces règles étaient supposées imposer aux États membres de la zone euro une discipline qui, associée à la libre circulation des marchandises et des capitaux, exemptait de mécanisme de solidarité au sein de la zone monétaire.

Toutefois, si les Allemands l’ont largement emporté sur le terrain des règles, ils ne sont jamais parvenus à imposer un mode de gouvernance de la monnaie unique qui en garantisse totalement le respect (y compris par eux-mêmes au début des années 2000). Ils conçoivent de cette situation une grande frustration que reflète la proposition de leur ministre des finances, Wolfgang Schaüble, en mars dernier, de transférer les compétences de surveillance des politiques économiques de la Commission vers une autorité indépendante, pour la dépolitiser.

La vision de Macron… et d’Angela Merkel

Cette proposition est aux antipodes des projets audacieux de réformes, soutenus notamment par Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle, qui prévoient d’instituer des mécanismes budgétaires et politiques propres à la zone euro (création d’un poste de ministre des Finances et d’un Parlement). S’ils étaient appliqués, de tels mécanismes pourraient, par le simple jeu de la démographie, faire prévaloir une conception latine de la monnaie, plus souple, sur une conception germanique, plus stricte.

D’une manière très surprenante, Angela Merkel a tenu récemment des propos ouverts sur ces projets. Même si ses propos étaient très généraux, on peut s’interroger sur cette stratégie qui peut paraître risquée sur le plan électoral. La campagne qu’elle mène en vue des élections générales du 24 septembre prochain devrait, au contraire, la conduire à rassurer un électorat rendu inquiet par la perspective de transferts massifs vers les pays très endettés, particulier la Grèce et l’Italie.

Comment Angela Merkel veut relancer l’Europe

Adam Posen et Jacob Funk Kirkegaard, du Peterson Institute of International Economics (Washington, D.C.), voient dans cette démarche de la chancelière un signe de sa volonté personnelle et de son sens de sa responsabilité historique propre. Elle souhaiterait, ce faisant, contribuer à une relance de l’Europe alors que les États-Unis se désengagent. Elle bénéficierait, pour réaliser ce projet, d’une période de quatre ans sans élections générales en France et en Allemagne, une conjonction exceptionnelle du calendrier électoral.

Ce grand dessein politique inspire sans doute la chancelière allemande. Mais, elle est peut-être aussi animée par d’autres considérations. D’abord, l’adoption en France de réformes structurelles, que l’Allemagne réclame à cor et à cri depuis longtemps, contribuerait à créer un contexte économique et politique plus favorable. Ensuite, avec le temps, la question du volume total de la dette insoutenable héritée de la période flamboyante de l’euro apparaît mieux cernée.

C’est bien le cas pour la Grèce et les autres pays qui, à un titre ou à un autre, ont bénéficié de mesures de soutien (Irlande, Portugal, Espagne et Chypre). C’est sans doute moins vrai en ce qui concerne l’Italie qui, elle, n’a pas connu cette période flamboyante mais n’en a pas moins accumulé des dettes considérables, sans croissance.

Enfin, et surtout, Mme Merkel commence peut-être à prendre conscience du fait qu’une union monétaire entre des pays qui souffrent d’une telle asymétrie dans les performances économiques, notamment à l’exportation, n’est pas soutenable et que le coût pour l’Allemagne d’un démantèlement pourrait s’avérer exorbitant : pertes financières sur les créances accumulées sur les autres pays, impact élevé pour l’économie allemande d’une récession chez ses partenaires, risque concomitant d’effondrement de l’Union européenne, afflux de capitaux et envolée du taux de change de la monnaie nationale allemande.

Le pragmatisme récemment affiché par la Chancelière sur la réforme de la zone euro ne peut qu’être de bon augure vu de Paris. Néanmoins, il faut aussi compter avec la situation politique et les règles constitutionnelles allemandes. Angela Merkel pourrait ainsi ne pas avoir les coudées franches pour faire accepter dans son pays sa propre vision du futur de la zone euro. Elle pourrait aussi exiger des contreparties sur la gouvernance de la Banque Centrale Européenne (BCE) qui aboutiraient à donner un rôle accru à l’Allemagne. Ce changement de ton pourrait alors se révéler être un marché de dupes pour les partenaires de l’Allemagne.