Anthropocène : l’humanité nécessite un programme de recherches en son nom

Décrire les interactions et les solidarités, les inégalités ainsi que les choix collectifs de l'humanité doit être au coeur de la recherche face à l'avènement de l'anthropocène. CJMM/Pixabay

Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (du 5 au 13 octobre 2019 en métropole et du 9 au 17 novembre en outre-mer et à l’international) dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition aura pour thème : « À demain, raconter la science, imaginer l’avenir ». Retrouvez tous les débats et les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


Anthropocène par-ci, anthropocène par-là, difficile d’échapper à ce terme en cette rentrée 2019 : une recherche sur le moteur de recherche Google effectuée le 23 septembre, affiche plus 8000 résultats en français pour 2019 dans la catégorie actualités.

Sa définition demeure, en général et en premier lieu, liée aux questions environnementales. Mais pourquoi donc ? Etymologiquement, anthropocène signifie pourtant « ère de l’humain ».

Parlons d’anthropocène

Bien sûr que le terme anthropocène fait débat dans les communautés scientifiques.

Cela est tout à fait normal et il en va de même de nombreux autres termes. Tentez l’expérience de vous faire définir le mot « évolution » par un biologiste et un physicien, par exemple. Les mots ne signifient toujours pas les mêmes choses entre les sciences. Et même au sein d’une discipline, les joutes verbales peuvent aller bon-train (demandez cette fois-ci à deux sociologues de vous définir le mot « modernité »).

C’est pareil avec anthropocène. Le terme a été popularisé par le Prix Nobel de chimie Paul Crutzen en 1995, pour désigner la période qui a débuté lorsque les activités humaines ont laissé une empreinte telle sur l’ensemble de la planète qu’elles sont susceptibles d’avoir des effets à l’échelle globale.

C’est un terme emprunté à la géologie. Or, ce que les géologues n’apprécient pas, ou ce sur quoi ils ne sont pas d’accord, c’est qu’on en fasse une « ère » au sens géologique. Le débat semble clos et rien ne sert d’y revenir encore et toujours, car les enjeux sont ailleurs.

En faire une ère géologique ou s’en tenir à la dimension métaphorique de l’expression n’enlève rien au nœud du problème : l’action de l’humain est dorénavant d’effet planétaire.

Anthropocène ou capitalocène ?

Allons plus loin et considérons le problème que pose l’usage du terme au sein des sciences sociales. Certains ont proposé (à la suite d’Andreas Malm, alors doctorant en écologie humaine en Suède) le concept alternatif de capitalocène, pour recentrer le raisonnement sur la dynamique interne du capitalisme (plutôt que sur l’activité humaine en soi).

Le capitalocène est ainsi le concept qui prend comme point de départ l’idée que c’est le capitalisme qui est le principal responsable des déséquilibres environnementaux actuels, ou, plus largement, que la question qui est posée à la science économique est celle d’un changement des horizons du possible.

Comme le souligne le sociologue Danilo Martuccelli, l’église à l’époque pré-moderne (avant la révolution industrielle) pensait impossible le dépassement d’un horizon religieux du monde ; c’est ensuite la science économique qui a pensé impossible le dépassement d’un horizon libéral et capitaliste du monde. Or cet horizon est depuis très largement dépassé par les questions écologiques.

Stop au débat sémantique, place aux sciences sociales !

Attirer l’attention sur « ce qui nous arrive »

Que retirer de ce débat ? Que les deux termes d’anthropocène et de capitalocène, même discutables, ont pour objectif d’attirer l’attention sur « ce qui nous arrive » à ce moment précis de l’histoire de l’humanité. Car au final, il s’agit moins de « sauver la planète » (qui nous survivra jusqu’à l’extinction du soleil) que de redéfinir les conditions d’existence de l’humanité sur la planète.

La notion d’anthropocène a été proposée depuis les sciences dites « dures », ces sciences qui sont capables et de mesurer et de décrire les changements à des niveaux d’échelles non humains, depuis la modification des structures moléculaires des plantes soumises au stress hydrique jusqu’aux changements climatiques sur terre et dans les océans.

De la même manière, ces sciences sont aussi capables de développer des « solutions » techniques permettant une meilleure adaptation au changement (l’intelligence artificielle est souvent convoquée).

Les connaissances scientifiques produites sont assez robustes pour disqualifier les interprétations non scientifiques ou anti-scientifiques. Ces sciences sont alors en droit, au regard de leur capacité diagnostique, de prévoir des scénarios et de délivrer des préconisations (les actions du GIEC en sont la parfaite illustration).


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Ré-orienter la façon d’aborder le changement

L’interdisciplinarité avec les sciences sociales est ici souvent pensée en termes d’étude des formes « d’acceptabilité » par la société des solutions ainsi préconisées. Or cette manière de raisonner rencontre une limite majeure.

Cette limite est soulignée par la notion même d’anthropocène (l’enchevêtrement des dimensions « naturelles « et « humaines »). Les connaissances scientifiques des sciences « dures » ne permettent pas de comprendre les changements (ou non) des comportements, des politiques et des économies. La clef de l’orientation des conduites ressort des connaissances des sciences sociales.

Ainsi, le monde physique change mais dans quelle mesure les comportements, politiques ou sociétés changent-ils en réaction à cela ?

Les logiques d’action des acteurs ne sont pas les mêmes dans ces changements. Les intérêts, les rapports de pouvoir, les ressources, les représentations, les gouvernances ne sont pas les mêmes. Les changements produits par les uns peuvent être subis pas les autres. De la même manière, les « solutions » techniques, économiques ou politiques promues par certains peuvent dégrader les conditions des autres ou bien menacer des intérêts établis qui préféreraient que « rien ne change ».

Décrire et analyser les logiques d’action et les choix collectifs

Face à ces défis contemporains, les sciences sociales ont un rôle spécifique et primordial à jouer. Il est de leur responsabilité de décrire les (« bonnes ») raisons pour lesquelles les acteurs s’opposent et coopèrent sur les significations, les orientations, les risques de ces changements.

Elles doivent analyser les logiques d’action, les conflits et les choix collectifs qui sont faits par les acteurs concernant l’agriculture et l’alimentation, l’énergie et les modes de vie, les inégalités et les migrations, etc.

Les sciences sociales doivent revenir à leurs fondamentaux : décrire comment, en situation d’interdépendance généralisée, les humains construisent des formes de solidarité, plus ou moins égalitaires ou hiérarchisées, plus ou moins inclusives ou exclusives.

La question de l’interdisciplinarité s’est longtemps posée comme le souhait d’établir un dialogue entre des disciplines (et des sous-disciplines) séparées par une spécialisation croissante, ou bien par la nécessité d’éclairer par les sciences sociales les angles morts des sciences dites « dures ».

A chacun de prendre sa part

Avec l’anthropocène il en est tout autrement, sur au moins trois plans. La rapidité des changements tout d’abord, qui risque de balayer les approches disciplinaires classiques, tout comme sont balayées des technologies (comme le moteur thermique) et des industries (automobiles) qui se pensaient indispensables.

Ensuite, la dimension fondamentalement sociale de l’anthropocène, au sens où ce n’est pas pour des raisons techniques ou scientifiques que les choses marchent ou ne marchent pas, sont mises en œuvre ou pas, mais bien du fait de la dynamique des rapports sociaux et des modes de gouvernance.

Enfin, parce que les humains et les non-humains sont tellement enchevêtrés que la méconnaissance réciproque des connaissances des sciences et des sciences sociales les unes par les autres ne permet plus vraiment de comprendre ce qui se passe.

Le temps est sans doute venu d’initiatives et de stratégies universitaires marquantes de prise en compte des défis de l’anthropocène. A chacun d’en prendre sa part.